oct. 01, 2010
Par Steven Lewis

Des voix si nombreuses et pourtant inaudibles

Il y a au Canada quatre fois plus d’infirmières que de médecins. Les sondages d’opinion le confirment : le public a beaucoup d’admiration pour la profession. Le personnel infirmier est présent dans tous les secteurs de la santé, aux quatre coins du pays, et est synonyme de soins de santé, de compassion et de bienfaisance.

Le régime d’assurance-maladie a toujours été et sera toujours une question politique. Il repose sur le principe de la justice distributive : les gens en santé et riches subventionnent les soins pour les malades et les pauvres. La façon dont le système évolue étant fortement influencée par les principaux protagonistes, avec son nombre, sa réputation et son champ d’action, le milieu infirmier devrait arriver à influer sur le financement, l’organisation et la prestation des soins de santé. Pourtant, dans le ring politique, ce poids lourd de profession se bat comme un poids plume, et c’est dommage pour le pays.

La profession infirmière – organismes de réglementation, associations professionnelles et syndicats – a toujours défendu ardemment l’assurance-maladie. Si une profession peut se targuer d’altruisme, c’est bien celle-ci. Elle est la pierre angulaire des hôpitaux et des centres de soins de longue durée. Les emplois sont rarement glorieux, le salaire est adéquat mais pas extravagant. Le personnel infirmier est témoin de toutes les fragilités peu reluisantes : déficiences cognitives, incontinence, ravages causés par le cancer, peur, deuil. Le milieu est enchâssé dans le système, dans son cœur même et fait partie intégrante de ses structures. Il est constitué de citoyens, de travailleurs de la classe moyenne, nous.

Pourtant, parmi les fournisseurs de soins, c’est souvent la profession médicale qui domine le débat. Celui-ci s’en trouve appauvri, sur le plan de la substance comme de l’idéologie. La profession médicale s’est opposée à l’assurance-maladie dès son lancement et, toute rhétorique mise à part, se lasse rarement d’en rogner les fondations. Elle a récemment sorti l’artillerie classique : sondages trompeurs, analyses complaisantes et recyclage de vieux mythes pour nous persuader que le système n’est pas viable. Cette propagande prévisible se retrouve à la une des journaux, et les arguments non fondés sont rarement remis en question.

Ni le public ni la profession infirmière n’échappent à l’impact de ce quasi-monopole intellectuel. L’Association médicale canadienne et ses homologues provinciaux préconisent depuis près de dix ans des politiques visant à garder les infirmières à leur place. Dans son récent rapport sur la transformation du système de santé, l’AMC chante les louanges des auxiliaires médicaux, mais il est au-dessus de ses forces de mentionner les infirmières praticiennes; le cartel des médecins de famille de l’Ontario qualifie les cliniques dirigées par des IP de terriblement inefficaces. Les IP constituent une menace pour le monopole des médecins, qui ont mobilisé leurs forces pour défendre leur temple sacré contre les IP.

La profession médicale gagne toutes ces batailles territoriales, sans grande résistance de la part du public ou des gouvernements. Si le milieu infirmier avait fait corps, manifesté devant les parlements et sensibilisé le public à sa cause – armé d’une quarantaine d’études par observation et d’essais contrôlés randomisés de bonne qualité démontrant ses capacités dans le domaine des soins de santé primaires – le résultat aurait pu être bien différent. Mais pendant que la profession médicale mène le débat sur la santé publique-privée, brandit le spectre d’un tsunami de Canadiens grisonnants qui entraînera bientôt la faillite du système et refuse toute responsabilité pour les échecs financiers ou qualitatifs, le milieu infirmier reste silencieux, ne s’aventurant que rarement à prendre timidement la parole et ne menant jamais d’offensive soutenue pour convaincre le public.

L’espace politique est limité, et on se battra toujours pour le dominer. La profession médicale sait quand et comment présenter un front uni, indépendamment de ses divisions internes pourtant bien réelles. La profession infirmière est nettement moins sophistiquée sur le plan politique, moins affirmée, aussi. Les infirmières ne sont pas des saintes : j’ai vu et critiqué par le passé leur façon à elles de répandre la peur et de protéger leur territoire de manière inadmissible. Mais leur soutien collectif des principes et des idéaux de l’assurance-maladie n’a jamais fait de doute. C’est pourquoi il est essentiel pour le milieu infirmier de jouer un rôle de premier plan dans les débats sur l’avenir du système de santé. La profession en bénéficierait, et l’ensemble de la population s’en porterait mieux.

Steven Lewis, est président d’access consulting ltd., à Saskatoon (Sask.), et professeur auxiliaire en politiques de la santé à l’Université de Calgary et l’Université Simon Fraser.
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