oct. 01, 2010
Par Louise Bradley

Parler ouvertement de la maladie mentale

Dix-neuf années ont passé et pourtant le suicide de ma meilleure amie me hante toujours le 22 octobre. Je suis la dernière à lui avoir parlé et je me targuais d’être une bonne infirmière en santé mentale. J’ai parlé de la tragédie avec sa famille et, naturellement, ils attendaient de moi que j’aie des réponses. Dans son article nécrologique comme dans les conversations à son enterrement, on a surtout parlé de sa crise cardiaque alors qu’elle n’avait que 33 ans. Aucune mention des médicaments qu’elle avait pris ou de la maladie mentale qui était à l’origine de tout cela. 

Récemment, deux collègues m’ont confié qu’elles avaient des problèmes de santé mentale depuis plus de 20 ans. Quelques jours plus tard, l’une d’elles est revenue me parler pour que je la rassure et lui confirme que mes sentiments à son égard n’avaient pas changé. Étrangement, on parle ouvertement de problèmes physiques entre amis et collègues, mais pas de maladies mentales. La peur de l’ostracisme est bien vivante.

J’ai travaillé en santé mentale la plus grande partie de mes 33 années de métier. Mon rôle à la Commission de la santé mentale du Canada (CSMC) me permet maintenant de changer le visage de la maladie mentale, de modifier la pratique des soins de santé mentale et d’influer sur les attitudes à l’égard des personnes touchées. Comment se fait-il, alors, qu’en 2010, ma collègue se demande si je la considère toujours comme une amie?

J’ai récemment lu un article d’infirmière canadienne où Jennifer Pyke décrivait les progrès en santé mentale au cours des 45 dernières années. Je me suis dit que oui, certaines choses s’étaient bien améliorées, mais d’autres, pas tant que ça. Tristement, ceux qui vivent avec une maladie mentale continuent d’être victimes de stigmatisation et de discrimination, ce qui continue de limiter l’efficacité de certains grands progrès dans ce domaine.

Le stigmate associé à la maladie mentale est souvent pire que la maladie même. C’est pour cela qu’un parent ne parlera pas d’un enfant qui a des problèmes. Pour cela aussi que beaucoup de gens ne vont pas chercher de l’aide. Et c’est en partie pour cela que des gens meurent.

Le milieu infirmier et des soins de santé en général n’est pas à l’abri des effets du stigmate ou d’une certaine dose de critiques. Malheureusement, la discrimination existe dans les premières lignes des soins de santé : dans les salles d’urgence, aux soins intensifs et ailleurs dans le système. En fait, les personnes qui viennent chercher de l’aide disent que c’est là qu’ils rencontrent les préjugés les plus forts.

C’est pourquoi l’initiative de lutte contre la stigmatisation de la CSMC, Changer les mentalités, s’adresse aux professionnels des soins de santé. Nous sommes en train d’évaluer 20 projets à travers le pays. Notre but est de distinguer ceux qui changent le plus efficacement les attitudes et les comportements. En diffusant ensuite cette information, nous espérons transformer vraiment les choses sur le terrain. Les résultats d’un projet à Markham (Ont.) sont prometteurs : des gens vivant avec des problèmes de santé mentale racontent leurs histoires à du personnel hospitalier de première ligne et discutent avec eux de l’effet de la stigmatisation sur leur guérison et de ce qui les aide vraiment. Six hôpitaux de Colombie-Britannique et de Nouvelle-Écosse mettent actuellement ce projet à l’essai.

Je crois que c’est le manque global d’information, au sein de la population, sur les maladies mentales et les personnes atteintes qui est à l’origine de la stigmatisation. Le nouveau programme de la CSMC, Premiers soins en santé mentale, est conçu pour apprendre au grand public comment réagir face à une personne qui pourrait avoir un problème ou une urgence de santé mentale. Plus de 19 000 personnes ont déjà reçu la formation, pas pour devenir thérapeutes, mais pour être prêtes pour aider, tout comme des milliers de gens apprennent la RCR ou les premiers soins en cas de problème physique.

Quand il m’arrive de parler à mon voisin en avion et de lui expliquer où je travaille, la réaction est toujours la même. On me raconte l’histoire d’une sœur, d’un frère, d’une tante, d’un ami proche ou une histoire plus personnelle. Nous avons tous une histoire de santé mentale à raconter, et nous devons en parler. Ce faisant, nous ouvrirons une porte et nous encouragerons peut-être des gens à aller chercher l’aide dont ils ont besoin.

En tant qu’infirmières et infirmiers, je crois que nous pouvons ouvrir le dialogue et montrer le chemin. Je vous invite à raconter votre histoire à vos amis et collègues.

Louise Bradley, m.Sc., inf. Aut., che, a une vaste expérience des soins infirmiers psychiatriques et est présidente-directrice générale de la commission de santé mentale du Canada. Cet organisme sans but lucratif a pour mission d’aider à améliorer la vie des personnes vivant avec une maladie mentale au Canada.
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