déc. 02, 2019
Par Janet Zacharias , Lynn Scruby

S’attaquer à la pornographie – première partie : Effets néfastes sur les personnes, les familles et la société

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Messages à retenir

  • L’existence d’un lien critique entre la technologie, la pornographie et le bien-être est de plus en plus manifeste.
  • Les recherches actuelles peuvent aider les infirmières et infirmiers à mieux comprendre les effets sociaux de la pornographie et ses répercussions sur la santé.
  • Aux yeux de beaucoup, la pornographie est un grave problème de santé publique.

L’accessibilité, l’anonymat et l’offre de contenu pornographique gratuit en ligne seraient les facteurs les plus importants dans la consommation accrue de pornographie, et on a établi un lien clair entre la consommation de pornographie et des effets néfastes sur la santé des personnes, des familles et de la société en général. La décision de l’Utah de déclarer en avril 2016 que la pornographie constitue une crise de santé publique (cet État a été le premier à le faire) nous a incitées à étudier les recherches actuelles sur les méfaits de la pornographie. Au Canada, à Ottawa, le Comité permanent de la santé a, en 2017, mené une étude sur les impacts sur la santé de la pornographie violente et dégradante, et formulé quatre recommandations fondées sur les résultats de cette étude (Gouvernement du Canada, 2017).

Dans la première partie du présent article, nous présentons les résultats d’une recension des écrits traitant des méfaits de la pornographie sur la santé et le bien-être afin d’informer les infirmières et infirmiers canadiens de ce problème. Dans la deuxième partie, nous formulons des recommandations pour tenter de résoudre le problème en l’abordant du point de vue de la santé publique.

Une culture hypersexualisée et la pornographie d’aujourd’hui

Les activités pornographiques incluent souvent des images explicites d’organes génitaux et d’actes comme la masturbation et les rapports sexuels vaginaux, oraux ou anaux dans le but de provoquer une excitation sexuelle (Peter et Valkenburg, 2016).

Le contenu a radicalement changé ces dernières décennies, et aujourd’hui, la pornographie sur Internet montre souvent de la violence, des perversions et un plaisir apparent associé à une souffrance infligée (Riemersma et Sytsma, 2013). Les comportements sexuels sont devenus de plus en plus dépersonnalisés et déshumanisés; des comportements sexuels autrefois considérés inacceptables sont devenus acceptables en ligne. Actuellement, 88 % de la pornographie téléchargée inclut de la violence contre les femmes (fessée, bâillonnement ou gifle, par exemple), et 48,7 % inclut des agressions verbales (comme des injures) (Bridges, Wosnitzer, Scharrer, Sun et Liberman, 2010).

On montre du doigt la montée d’Internet comme l’un des principaux facteurs menant à un accès accru à la pornographie (Bulot, Leurent et Collier, 2015), celle-ci étant souvent gratuite et très diversifiée. La pornographie est donc principalement un phénomène du 21e siècle et de l’ère technologique.

Quelle est l’ampleur du problème?

À l’échelle mondiale, l’industrie de la pornographie rapporte plusieurs milliards de dollars. Presque tous les hommes et 80 % des femmes en âge d’étudier à l’université ont été exposés à la pornographie pendant leur adolescence (Bulot et coll., 2015), et 84 % des jeunes hommes et 19 % des jeunes femmes regardent de la pornographie toutes les semaines ou tous les jours (Lim, Agius, Carrotte, Vella et Hellard, 2017). Les statistiques sur l’âge rapporté pour le premier contact avec la pornographie varient, mais sa consommation est en constante augmentation et commence de plus en plus jeune (Lim, Carrote et Hellard, 2016).

Germe de dépendance

De nombreuses recherches montrent une forte corrélation entre les comportements sexuels problématiques, comme la consommation de pornographie, et la dépendance (Lim et coll., 2016). Des études utilisant l’imagerie par résonnance magnétique (IRM) révèlent que le visionnement de pornographie active les mêmes régions du cerveau que la dépendance à des substances comme la nicotine, la cocaïne et l’alcool (Voon et coll., 2014).

Généralement, les personnes les plus à risque d’acquérir des schémas de comportement comme une dépendance à la pornographie souffrent de problèmes psychologiques non résolus ou concomitants remontant souvent à l’enfance (Riemersma et Sytsma, 2013). Un inquiétant résultat d’étude indique toutefois la présence d’un nouveau schéma de dépendance chez des personnes qui n’ont pas de problème psychologique sous-jacent manifeste. Ce type de dépendance, particulièrement fréquent chez les jeunes, met tout le monde à risque quand la pornographie est accessible.

Le dysfonctionnement érectile

Le dysfonctionnement érectile est de plus en plus courant chez les hommes de moins de 40 ans (Park et coll., 2016; Voon et coll., 2014). Or des études montrent clairement un lien avec la consommation de pornographie (Voon et coll., 2014); des rapports cliniques arrivent aux mêmes conclusions et montrent en outre que l’abstention de visionnement de pornographie peut être efficace pour traiter le dysfonctionnement érectile, conclusion qui porte à croire que le problème n’est pas seulement physiologique, mais qu’il comporte aussi une importante composante psychologique ou comportementale (Park et coll., 2016).

Comportements à risque et santé des adolescents

Une consommation accrue de pornographie est associée à un début précoce de l’activité sexuelle, à des partenaires plus nombreux et à des relations sexuelles occasionnelles (Bulot et coll., 2015). Chez les adolescentes et les adolescents, une plus grande consommation de pornographie est associée à des comportements sexuels risqués, y compris le coït anal, les pratiques sexuelles non sécuritaires et la consommation d’alcool et de drogues. Néanmoins, les impacts de la consommation de pornographie sur les adolescentes et les adolescents sont beaucoup plus vastes : ils incluent une faible estime de soi, l’immaturité sociale, un isolement social plus marqué, des problèmes comportementaux, la dépression et moins de liens émotionnels sains avec les membres de sa famille (Owens, Behun, Manning et Reid, 2012).

L’Internet a favorisé une exposition accrue à la pornographie (Dessin utilisé et modifié avec la permission de Faye Hall, artiste de Winnipeg)

Effets néfastes de la pornographie sur la santé sexuelle au sein des couples

Il existe une corrélation négative forte entre la consommation de pornographie et le bien-être conjugal (Doran et Price, 2014; Maddox, Rhoades et Markman, 2011). La consommation de pornographie est associée à une mauvaise image de soi, à des attentes non réalistes des partenaires (Goldsmith, Dunkley, Dang et Gorzalka, 2017) et à une satisfaction sexuelle et conjugale moins grande (Doran et Price, 2014). Elle est également associée à une acceptation plus grande des relations sexuelles pendant l’adolescence, avant le mariage et à l’extérieur du couple (Wright, 2013). Parmi les implications à long terme sur les relations, on citera la solitude, l’isolement et la détérioration (Butler, Pereyra, Draper, Leonhardt et Skinner, 2018). La pornographie est aussi un facteur de divorce significatif (Doran et Price, 2014).

Changements dans les attitudes et les comportements

Les adolescentes et les adolescents utilisent souvent la pornographie comme source d’éducation sexuelle, ce qui contribue chez eux à des attentes centrées sur un type de sexualité exigeant (Mattebo, Larsson, Tydén et Häggström-Nordin, 2013). Puisque la pornographie repose sur des fantasmes, les jeunes qui se tournent vers elle pour faire leur éducation sexuelle peuvent entretenir des idées fausses sur ce qui constitue une sexualité saine (Bulot et coll., 2015; Lim et coll., 2016; Owens et coll., 2012).

Questions de genre : la violence envers les femmes et leur exploitation

La consommation récurrente de pornographie a été associée à une violence accrue envers les femmes (Lim et coll., 2016). Dans la pornographie, les femmes sont la cible de la majorité de la violence verbale et physique (95 %) (Bridges et coll., 2010) et elles se livrent souvent à des actes sexuels dégradants, douloureux et violents, ce qui normalise des comportements que la majorité des femmes ne trouvent pas agréables (Harrison et Ollis, 2015). Hommes et femmes n’ont pas les mêmes attentes des relations sexuelles : environ la moitié des femmes qui sont dans une relation stable n’approuvent pas la consommation de pornographie, et un tiers y voit une forme d’infidélité (Carroll, Busby, Willoughby et Brown, 2017). Par ailleurs, la consommation de pornographie tend à être le point de départ d’autres comportements sexuels, comme la prostitution (McIntyre, Clark, Lewis et Reynolds, 2015).

Qu’en conclure?

La pornographie ayant été identifiée comme un enjeu social et une question de santé publique, elle nécessite des mesures qui s’inscrivent dans une perspective de soins de santé. Dans la deuxième partie du présent article, nous proposons quatre grandes recommandations pour lutter contre ce problème du point de vue de la santé publique.

Note des auteures

Nous avons passé en revue les recherches universitaires, en nous concentrant sur les cinq dernières années et en utilisant des moteurs de recherche comme CINAHL, Scopus et PubMed. Les recherches passées en revue comptaient entre autres des recensions des écrits antérieures, des méta-analyses, des enquêtes longitudinales et des études cliniques, expérimentales et observationnelles. Il y avait peu d’études canadiennes; la plupart des recherches venaient des États-Unis, l’Europe étant la seconde principale source. Les principales études que nous avons passées en revue figurent dans les références ci-dessous.

Références

Bridges, A. J., Wosnitzer, R., Scharrer, E., Sun, C. et R. Liberman. Aggression and sexual behavior in best-selling pornography videos: A content analysis update, Violence Against Women, 16(10), 2010, p. 1065-1085. doi:10.1177/1077801210382866

Bulot, C., Leurent, B. et F. Collier. Pornography, sexual behavior and risk behavior at university, Sexologies, 24(4), 2015, p. 187-193. doi:10.1016/j.sexol.2015.09.006

Butler, M. H., Pereyra, S. A., Draper, T. W., Leonhardt, N. D. et K. B. Skinner. Pornography use and loneliness: A bidirectional recursive model and pilot investigation, Journal of Sex and Marital Therapy, 44(2), 2018, p. 127-137. doi:10.1080/0092623X.2017.1321601

Carroll, J. S., Busby, D. M., Willoughby, B. J. et C. C. Brown. The porn gap: Differences in men’s and women’s pornography patterns in couple relationships, Journal of Couple & Relationship Therapy, 16(2), 2017, p. 146-163. doi:10.1080/15332691.2016.1238796

Doran, K. et J. Price. Pornography and marriage, Journal of Family and Economic Issues, 35(4), 2014, p. 489-498. doi:10.1007/s10834-014-9391-6

Goldsmith, K., Dunkley, C. R., Dang, S. S. et B. B.Gorzalka. Pornography consumption and its association with sexual concerns and expectations among young men and women, Canadian Journal of Human Sexuality, 26(2), 2017, p. 151-162. doi:10.3138/cjhs.262-a2

Gouvernement du Canada, ministre de la Santé. (2017). Réponse de la ministre de la Santé.

Harrison, L. et D. Ollis. Young people, pleasure, and the normalization of pornography: Sexual health and well-being in a time of proliferation? dans J. Wyn et H. Cahill (Éd.), Handbook of children and youth studies, 2015, p. 155-167, New York, Springer. doi:10.1007/978-981-4451-15-4_13

Lim, M. S. C., Carrote, E. R. et M. E. Hellard. The impact of pornography on gender-based violence, sexual health and well-being: What do we know? Journal of Epidemiology and Community Health, 70(1), 2016, p. 3-5. doi:10.1136/jech-2015-205453

Lim, M. S. C., Agius, P. A., Carrotte, E. R., Vella, A. M. et M. E. Hellard. Young Australians’ use of pornography and associations with sexual risk behaviors, Australia and New Zealand Journal of Public Health, 41(4), 2017, p. 438-443. doi:10.1111/1753-6405.12678

Maddox, A. M., Rhoades, G. K. et H. J. Markman. Viewing sexually-explicit materials alone or together: Associations with relationship quality, Archives of Sexual Behavior, 42(2), 2011, p. 441-448. doi:10.1007/s10508-009-9585-4

Mattebo, M., Larsson, M., Tydén, T. et E. Häggström-Nordin. Professionals’ perceptions of the effect of pornography on Swedish adolescents, Public Health Nursing, 31(3), 2013, p. 196-205. doi:10.1111/phn.12058

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Owens, E. W., Behun, R. J., Manning, J. C. et R. C. Reid. The impact of Internet pornography on adolescents: A review of the research, Sexual Addiction & Compulsivity, 19(1-2), 2012, p. 99-122. doi:10.1080/10720162.2012.660431

Park, B. Y., Wilson, G., Berger, J., Christman, M., Reina, B., … et A. P. Doan. Is Internet pornography causing sexual dysfunctions? A review with clinical reports, Behavioral Sciences, 6(3), 2016, E17. doi:10.3390/bs6030017

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Riemersma, J. et M. Sytsma. A new generation of sexual addiction, Sexual Addiction & Compulsivity, 20(4), 2013, p. 306-322. doi:10.1080/10720162.2013.843067

Voon, V., Mole, T. B., Banca, P., Porter, L., Morris, L., … et M. Irvine. Neural correlates of sexual cue reactivity in individuals with and without compulsive sexual behaviors, PLOS One, 9(7), 2014, p. 1-9. doi:10.1371/journal.pone.0102419

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Janet Zacharias, inf. aut., B. Sc. inf. est enseignante clinique au Collège Red River de Winnipeg, au Manitoba. Courriel : jzacharias50@rrc.ca

Lynn Scruby, inf. aut., Ph. D. est professeure adjointe au Collège de sciences infirmières, Faculté des sciences de la santé Rady, Université du Manitoba.
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