oct. 28, 2019
Par Crystal McLeod

Épuisement professionnel du personnel infirmier : Nous n’en faisons pas assez

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Messages à retenir :

  • L’épuisement professionnel, un phénomène courant dans la profession infirmière, peut causer une grande fatigue émotionnelle, la dépersonnalisation et l’apathie après une exposition prolongée au stress.
  • Tout le personnel infirmier, quel que soit son domaine ou son poste, a un rôle à jouer dans la prévention, l’identification et le traitement de l’épuisement professionnel dans ses rangs.
  • L’ensemble de la profession infirmière devrait se mobiliser dans le but de diversifier et de développer les stratégies pour réduire l’épuisement professionnel du personnel infirmier, avec à la fois des approches conventionnelles et non traditionnelles.

Quand je regarde dans les médias sociaux, je vois le visage de gens avec qui j’ai fait mes études de sciences infirmières et d’anciens collègues en train de savourer des moments en famille et de voyager aux quatre coins du monde. Beaucoup de ces visages me font sourire et je repense aux leçons que j’ai apprises avec eux et aux quarts de travail que nous avons faits ensemble. Pourtant, j’ai un pincement au cœur en voyant certains de leurs messages.

Les messages qui m’attristent sont ceux de compagnons d’études et de travail qui ne sont plus dans ce métier; ils s’en sont retirés, définitivement ou temporairement. Je suis contente qu’ils réalisent d’autres rêves, mais je me souviens d’eux comme d’excellents infirmiers et infirmières et je me rappelle la joie que leurs soins ont apportée aux patients. Je suis consciente de toute la vitalité et de toute l’énergie que la profession a perdues avec eux.

Je ne peux pas affirmer que ces connaissances ont quitté le milieu infirmier à cause de l’épuisement professionnel, mais je ne peux pas non plus écarter cette possibilité. Je repense aux moments passés avec eux et je me demande si la charge de travail et la fatigue personnelle dont ils me parlaient étaient des signes avant-coureurs d’épuisement professionnel. Ce stress a-t-il fini par peser trop lourd?

Comprendre l’épuisement professionnel en milieu infirmier

L’épuisement professionnel n’est pas spécifique à la profession infirmière, mais c’est un phénomène clinique que l’on retrouve dans tous ses domaines. Caractérisé par une grande fatigue émotionnelle, la dépersonnalisation et un sentiment de ne pas réussir grand-chose, l’épuisement professionnel survient quand on se trouve sur de longues périodes en situations stressantes et difficiles d’un point de vue émotionnel (Cañadas-De la Fuente et coll., 2015; Wei, Ji, Li et Zhang, 2017). Selon des études, l’épuisement professionnel toucherait la majorité des infirmières et des infirmiers (de 25 à 65 %), mais la fréquence et la vitesse d’installation de l’épuisement varient grandement d’un domaine des soins infirmiers à l’autre (Rushton, Batcheller, Schroeder et Donohue, 2015; Tawfik et col., 2017; Wei et coll., 2017). La pression venant des patients et des collègues pour qu’ils soient extrêmement performants, exacerbée par un sommeil de mauvaise qualité à cause des horaires irréguliers, les changements technologiques, le manque de connaissances au sujet de l’épuisement émotionnel : voilà autant de facteurs soupçonnés d’être derrière les taux élevés d’épuisement professionnel dans les établissements de soins de santé modernes (Cañadas-De la Fuente et coll., 2015; Tawfik et coll., 2017; Wei et coll., 2017). Pour le personnel infirmier en particulier, des études ont montré un important lien de cause à effet entre l’épuisement professionnel et les troubles de santé mentale, l’abus de substances, une charge de travail changeante, la détresse morale et le harcèlement par des patients ou des collègues (Cañadas-De la Fuente et coll., 2015; Henry, 2013; Rushton et coll., 2015; Tawfik et coll., 2017; Wei et coll., 2017).

Identifié pour la première fois en 1974 dans une publication sur les soins de santé, l’épuisement professionnel n’est ni un problème récemment découvert ni un problème pour lequel des solutions sont inconcevables (Walton, 2018). En fait, c’est tout le contraire, puisque des chercheurs ont travaillé pendant des décennies pour valider de nombreuses interventions qui réduiraient efficacement l’épuisement professionnel du personnel infirmier. Renforcer la résilience, ou mettre en œuvre des stratégies d’adaptation pour réduire le stress et produire des occasions d’apprentissage productives, est un élément central, pense-t-on, pour prévenir et traiter l’épuisement professionnel chez les infirmières et les infirmiers (Rushton et coll., 2015). La résilience passe par des efforts pour participer, en dehors du travail, à des activités intéressantes et significatives pour cultiver en soi des modes de pensée qui permettent de composer avec les impératifs de la profession infirmière (Rushton et coll., 2015). Des infirmières et infirmiers ont en outre des traits de caractère innés qui leur permettent d’être résilients, comme l’espoir, l’humour, le sentiment d’efficacité personnelle et l’adaptabilité (Rushton et coll., 2015). Alors pourquoi l’épuisement professionnel demeure-t-il problématique dans la profession infirmière? Pourquoi y a-t-il autant de collègues qui souffrent d’épuisement professionnel dans ce milieu? Peut-être que le fait d’en avoir fait l’expérience moi-même et d’avoir presque quitté la profession en début de carrière m’aide à percer cette énigme : nous n’en faisons pas assez.

Mon expérience

J’ai commencé à ressentir l’épuisement professionnel au terme de ma deuxième année de carrière, dans l’hôpital d’une petite communauté. J’étais de plus en plus irritable, j’étais négative et je me sentais terriblement fatiguée après chaque quart. Je ne savais pas que c’était de l’épuisement professionnel, mais je me suis tournée vers les administrateurs de l’hôpital pour tenter de remédier au problème que je pensais être la cause de mes symptômes : un mauvais modèle de dotation en personnel.

À partir de mes commentaires, l’administration et moi avons créé un sondage sur la satisfaction du personnel que j’ai remis à chacun de mes collègues infirmiers, et nous avons analysé les données. Dans un premier temps, effectuer ce sondage a atténué mes symptômes parce que je me sentais soutenue par mes collègues et parce que le sondage était une réussite. J’avais espéré voir ainsi se résoudre mes problèmes au travail, mais après avoir examiné les résultats, l’administration n’a rien changé au modèle de dotation.

Peu à peu, mes symptômes sont revenus et j’ai commencé à montrer ouvertement mes frustrations aux infirmières et infirmiers-chefs et aux gestionnaires. J’ai exprimé mon désaccord avec les ordres de mes chefs quand j’avais le sentiment qu’ils compromettaient les soins aux patients et je me suis opposée verbalement à une gestionnaire un jour où nous faisions le point après un événement indésirable, me sentant accusée d’avoir mal soigné le patient. Rétrospectivement, je vois que mon comportement manquait de professionnalisme, mais je vois aussi que je souffrais sans savoir pourquoi. En fait, je pense que personne dans mon milieu de travail ne savait grand-chose de l’épuisement professionnel, et ils se doutaient encore moins que c’était ce que je vivais.

Des années de réflexion m’ont aidée à comprendre que je souffrais à l’époque d’un profond épuisement professionnel à cause du stress, du rythme soutenu et de mes longues heures de travail. Faire le lien entre ce qu’est l’épuisement professionnel et ce que je ressentais a été difficile, car je ne voulais pas en porter les stigmates. Je ne voulais pas que mes collègues, mes amis et ma famille me voient comme l’infirmière qui ne faisait pas front ou qui était trop sensible, ou pire encore, comme une « mauvaise infirmière ».

Heureusement, avec le temps, j’ai aussi compris que ces perceptions de l’épuisement professionnel dans notre profession étaient erronées et j’en suis arrivée à me réconcilier avec mes épisodes d’épuisement (Walton, 2018).

J’ai quitté depuis longtemps l’hôpital où j’ai vécu l’épuisement professionnel pour la première fois, mais l’épuisement professionnel, lui, ne m’a pas quittée. Ma lutte pour m’en remettre pendant plusieurs années, faisant des erreurs en cours de route, est source d’interrogations, de regrets et de souvenirs douloureux : « Que se serait-il passé si…? » Ce n’est que récemment que regarder mon expérience avec espoir et optimisme m’a permis de voir dans l’épuisement professionnel un sujet qui vaut la peine d’être étudié et discuté. Tournée vers l’avenir, je communique aux autres ce que j’ai fini par apprendre de mes épreuves : dans le milieu des soins de santé, tout le monde a un rôle à jouer pour prévenir, reconnaître et traiter l’épuisement professionnel des infirmières et des infirmiers. Ceux et celles qui essayent de s’en sortir, les gestionnaires qui essayent d’aider leur personnel, les infirmières et infirmiers-chefs qui essayent d’assurer un avenir meilleur à notre profession : nous avons tous du pain sur la planche.

En faire plus

Ce ne sont pas les possibilités qui manquent pour en faire plus pour les infirmières et infirmiers qui vivent ou sont à risque de vivre un épuisement professionnel. Que ce soit personnellement dans notre milieu de travail ou collectivement, les infirmières et les infirmiers ne présentent pas un front uni, déterminé à résoudre le problème de l’épuisement professionnel dans leurs rangs. Je ne veux pas minimiser le travail que font les championnes et champions de cette question qui ont consacré leur vie à l’amélioration de la santé mentale du personnel infirmier, mais il demeure qu’il reste beaucoup à faire. Il suffit pour s’en convaincre de voir la place importante qu’occupe l’épuisement professionnel des médecins dans les médias grand public, les articles savants et les programmes institutionnels (le centre Stanford Medicine WellMD et le programme de la clinique Mayo pour le bien-être des médecins, par exemple), alors qu’il existe peu de choses, en comparaison, pour le personnel infirmier (Tawfik et coll., 2017; Walton, 2018). Si l’on veut remédier à ce déséquilibre, il faut que l’épuisement professionnel du personnel infirmier devienne une question prioritaire pour toutes les infirmières et tous les infirmiers, car chacun de nous peut contribuer à sa façon à mettre un terme à l’épuisement professionnel dans notre métier.

De façon individuelle, nous pouvons commencer à nous renseigner et apprendre à reconnaître les symptômes de l’épuisement professionnel. Forts de ces connaissances, nous pouvons tous, personnellement, encourager de bonnes habitudes en matière de santé mentale, comme avoir une bonne hygiène du sommeil, tenir un journal, faire de l’exercice, avoir une alimentation saine et pratiquer la pleine conscience pour prévenir et soigner l’épuisement professionnel (Henry, 2013; Rushton et coll., 2015). Si les changements personnels ne suffisent pas ou si les milieux de travail demeurent toxiques, les infirmières et infirmiers devraient faire pression auprès des employeurs pour qu’ils améliorent les conditions de travail (Walton, 2018). Par ailleurs, un transfert dans un autre établissement clinique peut aider à réduire l’épuisement professionnel, l’expérience pouvant être très différente d’un établissement à un autre (Cañadas-De la Fuente et coll., 2015; Henry, 2013; Rushton et coll., 2015; Tawfik et coll., 2017; Wei et coll., 2017). Cependant, je soulignerai que d’après mon expérience, changer de milieu clinique ne suffit pas. Chacun d’entre nous doit prendre des mesures en dehors du travail pour renforcer sa résilience en privilégiant des habitudes de vie propices à une bonne santé mentale (Rushton et coll., 2015).

Dans les milieux de travail, les administrateurs des soins infirmiers doivent être attentifs à l’état émotionnel et psychologique des employés pour déceler l’épuisement professionnel (Cañadas-De la Fuente et coll., 2015; Henry, 2013; Wei et coll., 2017). Comme en témoigne mon expérience personnelle, il arrive que des infirmières et des infirmiers dans un état mental plus ou moins bon fassent part, au personnel administratif, de leurs inquiétudes par rapport au milieu de travail. Les nouveaux venus dans la profession, souvent moins au fait des enjeux de notre métier, doivent recevoir le soutien dont ils ont besoin pour s’acquitter de leurs tâches sans être montrés du doigt (Tawfik et coll., 2017; Wei et coll., 2017). Le personnel infirmier chevronné, souvent sujet à la détresse morale, gagnerait à ce que l’administration leur apporte du counseling et un mentorat en leadership (Rushton et coll., 2015). Si un membre du personnel semble souffrir d’épuisement professionnel, les administrateurs devraient intervenir, en offrant par exemple une formation sur la communication, sur la résolution de conflits, sur la maîtrise des émotions et sur des compétences pratiques (Henry, 2013; Rushton et coll., 2015; Wei et coll., 2017). On envisagera également des activités non traditionnelles, comme des retraites non cliniques, des ateliers d’artisanat ou d’écriture, des cours de yoga, ou encore des bulletins de nouvelles ou des programmes de récompenses qui pourront être financés au moyen de subventions externes et par des associations infirmières (Henry, 2013; Rushton et coll., 2015). Parmi les avantages pour les établissements qui apportent de l’aide aux infirmières et infirmiers atteints d’épuisement professionnel et interviennent pour les soutenir, on citera de meilleurs taux de satisfaction des patients et du personnel, de meilleurs soins aux patients et une baisse du roulement de personnel (Henry, 2013; Wei et coll., 2017).

Enfin, les chefs de file de la profession doivent s’assurer que l’enseignement sur l’épuisement professionnel des infirmières et des infirmiers et les politiques dans ce domaine font partie intégrante des fondements de notre profession en militant et en écrivant des articles de recherche à ce sujet. Pour lutter contre la stigmatisation, les leaders peuvent créer des forums où les infirmières et infirmiers peuvent raconter leur épuisement professionnel et s’autonomiser les uns les autres. Et, point le plus important peut-être, les leaders infirmiers ont le pouvoir de remédier à l’épuisement professionnel en servant d’exemple, en nous montrant à tous comment réussir sa carrière en soins infirmiers, et ce, sans compromettre sa santé.

Références

Cañadas-De la Fuente, D. A., Vargas, C., San Luis, C., García, I., Cañadas, G. R. et E. I. De la Fuente. Risk factors and prevalence of burnout syndrome in the nursing profession, International Journal of Nursing Studies, 52(1), 2015, p. 240-249.

Henry, B. J. Nursing burnout interventions: What is being done? Clinical Journal of Oncology Nursing, 18(2), 2013, p. 211-214.

Rushton, C. H., Batcheller, J., Schroeder, K. et P. Donohue. Burnout and resilience among nurses practicing in high-intensity settings, American Journal of Critical Care, 24(5), 2015, p. 412-420.

Tawfik, D. S., Phibbs, C. S., Sexton, J. B., Kan, P., Sharek, P. J., Nisbet, C. C., … et J. Profit. Factors associated with provider burnout in the NICU, Pediatrics, 139(5), 2017.

Walton, A. The cost of caring: Emergency department nurses, compassion fatigue, and the need for resilience training, Educational Specialist, 125, 2018.

Wei, R., Ji, H., Li, J. et L. Zhang. Active intervention can decrease burnout in ED nurses, Journal of Emergency Nursing, 43, 2017, p. 145-149.

Ressources additionnelles

Association des infirmières et des infirmiers du Canada, La fatigue des infirmières et la sécurité des patients, 2010.

Université du Québec à Rimouski, 2011.

Crystal McLeod est étudiante de M. Sc.inf. à l’Université Western, en Ontario.
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