juil. 10, 2020
Par Kristof Lenart

Les champignons magiques et l’avenir des soins de santé mentale

shutterstock.com/zeferliLes substances psychédéliques agissent en induisant des états psychologiques profondément altérés durant plus ou moins longtemps (de quelques minutes à quelques heures), période pendant laquelle les perceptions et l’état de conscience sont transformés et où le cerveau est « réinitialisé ».

Messages à retenir :

  • Les substances psychédéliques, les « champignons magiques » par exemple, montent un important potentiel thérapeutique pour diverses maladies psychiatriques.
  • L’intégration des substances psychédéliques dans le système de soins de santé ouvre de nouvelles possibilités pour la santé et le bien-être mentaux.
  • La médicalisation des substances psychédéliques pourrait entraîner de nouveaux rôles et de nouvelles responsabilités pour le personnel infirmier.

A priori, on peut avoir du mal à imaginer l’utilisation de substances psychédéliques illicites comme les « champignons magiques » en milieu clinique. Pourtant, d’après des recherches récentes, cela pourrait bien être l’avenir de la psychiatrie et de la psychothérapie.

Étalée sur les vingt dernières années, cette nouvelle vague de recherches ouvre la voie à l’intégration de la psychothérapie assistée par des substances psychédéliques pour le traitement de maladies mentales comme le trouble de stress post-traumatique (TSPT), l’anxiété, la dépression et les dépendances.

Les progrès de ces recherches offrent de nouvelles façons de comprendre et traiter des problèmes psychiatriques incurables et ont des implications majeures pour le personnel infirmier en milieu clinique. Actuellement, à travers le monde, un certain nombre d’instituts de recherche universitaires de premier plan étudient le potentiel thérapeutique de ces substances. Ils ont fait des progrès remarquables, et nous sommes à la veille d’ajouter aux thérapies traditionnelles ce qui pourrait s’avérer un complément déterminant.

Qu’est-ce qu’une substance psychédélique?

Qu’est-ce donc qu’une substance psychédélique, et comment ce type de produit pourrait-il révolutionner la psychiatrie?

Psychedelic (psychédélique), terme créé par le psychiatre Humphry Osmond alors qu’il travaillait en Saskatchewan dans les années 1950, signifie « qui révèle l’âme » et désigne un type de substance psychotrope qui constitue une classe tout à fait à part. La mescaline, la psilocybine, le diéthylamide de l’acide lysergique (LSD), l’ibogaïne et l’ayahuasca comptent parmi ces composés.

Des cultures autochtones du monde entier utilisent depuis toujours des substances psychédéliques dans le cadre de rituels sacrés de guérison. Chacun des composés possède des propriétés particulières, mais ils ont tous le même effet pharmacologique : ils altèrent profondément la conscience. C’est cette propriété qui pourrait être déterminante dans leur capacité remarquable à traiter une gamme de plus en plus vaste de problèmes psychiatriques.

Des décennies de recherches

Des établissements de calibre mondial comme l’Imperial College London, l’École de médecine de l’Université Johns Hopkins et l’Université de New York participent avec de nombreux autres aux recherches sur les substances psychédéliques. Les chercheurs se concentrent sur leurs applications thérapeutiques pour des problèmes psychiatriques incurables, comme la dépression réfractaire au traitement (DRT) et le trouble de stress post-traumatique (TSPT). Les résultats des essais cliniques de phase I et II, bien que préliminaires, sont pour l’instant prometteurs, surtout quand on considère le peu de progrès réalisé du côté des médicaments et thérapies pour traiter les troubles mentaux, ces 30 dernières années (Carhart-Harris et coll., 2016).

Les substances psychédéliques agissent en induisant des états psychologiques profondément altérés durant plus ou moins longtemps (de quelques minutes à quelques heures), période pendant laquelle les perceptions et l’état de conscience sont transformés et où le cerveau est « réinitialisé ».

La relance de la recherche sur ces substances autrefois taboues a débuté il y a presque 20 ans, après qu’elles aient été longuement interdites aux États-Unis en réponse à la contre-culture hippie des années 1960. Les nouvelles recherches s’appuient sur un corpus déjà important de recherches effectuées pendant les années 1950 et 1960. Les chercheurs actuels rouvrent la porte aux indications thérapeutiques de ces substances et apportent de l’espoir aux Canadiennes et Canadiens qui souffrent de troubles de santé mentale invalidants.

Rémission de la dépression

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On s’intéresse à la recherche sur la psilocybine un peu partout dans le monde. Le fait qu’une seule dose de psilocybine – l’ingrédient actif des « champignons magiques » – puisse causer une rémission soutenue de la dépression pendant plusieurs mois, voire des années suscite souvent l’incrédulité (Agin-Liebes et coll., 2020). Bien que beaucoup des résultats soient encore préliminaires et que certaines des études portent sur de petits échantillons, les recherches montrent assez uniformément le potentiel remarquable de la psychothérapie assistée par la psilocybine.

La Food and Drug Administration (FDA) aux États-Unis a bien accueilli les recherches et a donné le feu vert à des études à beaucoup plus grande échelle sur les utilisations de la psilocybine pour le traitement de la dépression réfractaire au traitement (DRT) et les troubles dépressifs majeurs.

L’efficacité de la psilocybine tient à sa capacité d’agir sur le cerveau et d’induire un état transformateur sur le plan psychologique, état où la perception de soi est altérée et où les obstacles empêchant de se pencher sur des traumatismes antérieurs disparaissent temporairement. Cette substance agit sur le système sérotoninergique, et une IRM fonctionnelle montre qu’elle augmente considérablement les connexions neuronales entre des régions du cerveau qui ne communiquent pas en temps normal (Carhart-Harris et coll., 2017).

Avec une sensibilisation croissante du public, les infirmières et infirmiers pourraient bientôt devoir répondre à des questions sur la médecine et les thérapies psychédéliques.

Psychothérapie assistée par psilocybine

Dirigées dans un cadre confortable par deux thérapeutes qualifiés, les séances se déroulaient avec le patient allongé sur un divan, un masque sur les yeux, et avec de la musique. Ces conditions facilitent l’expérience et les percées émotionnelles qui conduisent souvent à une amélioration de l’humeur, aux effets antidépresseurs et au soulagement du stress, avec des améliorations cliniques durant plus de six mois.

Des émotions comme l’amour et la joie, un sentiment d’unité et la sensation de transcender le temps et l’espace sont quelques-uns des effets communs ressentis pendant les six à huit heures que durent les séances.

Ces recherches s’appuient sur un corpus établi de recherches avancées sur la psilocybine comme traitement de l’anxiété et de la dépression chez des patients en fin de vie ou atteints de maladies mortelles (Griffiths et coll., 2016). Dans une récente étude randomisée à double insu, par exemple, après la première séance, on a constaté chez 92 % des patients atteints d’un cancer qui avaient reçu une dose élevée de psilocybine une réduction significative d’un point de vue clinique (plus de 50 %) du taux de dépression. On constatait en outre un taux de rémission durable de 65 % lors de l’évaluation effectuée après six mois.

Selon le Dr Robin Carhart-Harris, directeur du Centre for Psychedelic Research de l’Imperial College London, cette substance a un effet important sur les circuits du cerveau associés à la dépression. Puisque 11,3 % des Canadiens répondront aux critères de la dépression au moins une fois dans leur vie (Gouvernement du Canada, 2016) et puisque la dépression est réfractaire au traitement dans plus d’un cas sur cinq, les besoins non satisfaits sont importants (Rizvi et coll., 2014).

Sécurité et risques

Bien que ces recherches soient passionnantes et prometteuses, les chercheurs qui étudient les substances psychédéliques ont fait preuve d’une grande prudence et beaucoup mis l’accent sur la sécurité. Des critères d’exclusion stricts sont utilisés pour filtrer les patients, car on soupçonne les antécédents personnels ou familiaux de troubles bipolaires, de schizophrénie et de troubles psychotiques d’accélérer l’apparition précoce ou des épisodes graves de ces troubles. Le risque pour la sécurité est faible, puisque les substances psychédéliques ne créent pas de dépendance et qu’il n’y a pas de dose mortelle connue (Solon, 2017).

L’intensité de l’expérience pourrait représenter le plus grand risque pour les patients. Ce risque peut cependant être largement contrôlé par la présence de deux thérapeutes qualifiés qui réconfortent les sujets et les soutiennent tout au long de la séance. Ce soutien, en conjonction avec l’établissement d’une relation en amont et l’insistance sur l’idée de « se laisser emporter par l’expérience sans résister », réduit efficacement les expériences déplaisantes (Carhart-Harris et coll., 2018).

La FDA a récemment accordé à la psilocybine le statut de « percée thérapeutique », et Santé Canada a approuvé des essais de recherche, mais de strictes normes de sécurité sont en place, et la plus grande importance est accordée au bien-être des patients.

Implications pour la pratique infirmière

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Étant donné la légalisation possible des substances psychédéliques à des fins cliniques et la sensibilisation grandissante du public au potentiel clinique de ces composés, les fournisseurs de soins de santé devraient porter attention aux recherches émergentes.

L’intérêt pour la médecine psychédélique va croissant. Ainsi, selon le magasine Maclean’s, ce sera la prochaine grande innovation (Mann, 2018), et on a vu l’an passé plusieurs initiatives réussies de décriminalisation aux États-Unis. Le potentiel clinique des thérapies assistées par des substances psychédéliques gagnant en popularité auprès des médias et du public, les fournisseurs de soins de santé pourraient bientôt découvrir les nouvelles implications que comportent pour eux ces avancées.

Avec une sensibilisation croissante du public, les infirmières et les infirmiers pourraient bientôt devoir répondre à des questions sur la médecine et les thérapies psychédéliques, questions pouvant rappeler la période qui a précédé la décriminalisation de l’aide médicale à mourir (AMM) au Canada. Si les traitements aux substances psychédéliques deviennent légaux pour les candidats admissibles, le personnel infirmier pourrait se retrouver en première ligne pour en discuter avec les patients.

Par ailleurs, de nouvelles lignes directrices indiquant comment répondre aux questions à ce sujet pourraient être publiées, comme on l’a fait pour l’AMM.

Enfin, on pourrait aussi voir apparaître de nouveaux profils professionnels et possibilités de formations spécialisées pour le personnel infirmier participant directement aux soins.

Compréhension et sensibilisation

Selon Natalie Gukasyan, psychiatre et chargée de recherche à l’Université Johns Hopkins, si la recherche continue dans la même direction, la psilocybine pourrait changer de statut et être approuvée pour des utilisations cliniques avec l’intégration de services spécialisés dans le système de soins de santé (Haridy, 2019). Le personnel infirmier pourrait par conséquent intervenir dans le rôle de l’un des deux facilitateurs des soins pendant les séances de thérapie psychédélique.

Les médicaments psychédéliques offrent une lueur d’espoir aux Canadiennes et Canadiens qui souffrent et aux patients du monde entier.

Posséder des connaissances cliniques primaires et une compréhension fondamentale du sujet pourrait s’avérer essentiel pour les fournisseurs de soins de santé. Être sensibilisés à l’évolution de la gamme d’options thérapeutiques offertes pourrait aider les infirmières et infirmiers à mieux soigner et informer les patients, en plus de se conformer aux normes en matière d’acquisition permanente de nouvelles connaissances et compétences.

Une évolution de la culture

L’entrée de substances autrefois illicites dans l’arsenal médical a préparé le terrain pour l’adoption des substances psychédéliques à des fins thérapeutiques. Cette évolution de la culture est manifeste, récemment, avec la légalisation de la marijuana et la modification du statut de l’eskétamine1 (la première substance psychédélique légale) par la FDA pour le traitement de la DRT (Krupitsky et Grinenko, 1997).

Avec l’accélération des recherches et un corpus de connaissances de plus en plus riche, ces substances psychotropes pourraient bientôt transformer les soins et nos façons d’aborder les maladies mentales. Le regain d’intérêt pour les substances psychédéliques ouvre la porte à des recherches sur une pléthore de troubles. Des études sont en préparation ou en cours sur l’application des substances psychédéliques dans le traitement de l’alzheimer, de l’anorexie mentale, du trouble obsessionnel compulsif (TOC) et des dépendances (alcool, tabac, crack et héroïne).

Mark Haden, directeur général de la Multidisciplinary Association for Psychedelic Studies (MAPS) Canada, prédit la légalisation des substances psychédéliques au Canada pour certaines applications cliniques d’ici 2022 (M. Haden, communication personnelle, le 28 février 2020). Ces substances pourraient transformer radicalement la psychiatrie et devenir un outil efficace pour le traitement des problèmes de santé mentale.

Une lueur d’espoir

Judicieusement utilisés dans des contextes bien réglementés, les médicaments psychédéliques offrent une lueur d’espoir aux Canadiennes et Canadiens qui souffrent et aux patients du monde entier. Les implications étant considérables, les professionnels des soins de santé devraient se tenir au courant des avancées rapides de la recherche et des progrès cliniques. En les comprenant, le personnel infirmier sera mieux à même de s’adapter et d’informer les patients.

À cette époque où les améliorations de l’efficacité des médicaments pour l’anxiété et la dépression se font rares, et ce, en dépit des milliards investis dans la recherche, les substances psychédéliques pourraient être la solution que l’on cherche en psychiatrie.


1 Bien que la kétamine ne soit pas explicitement un « psychédélique classique », ses effets psychédéliques sont les plus manifestes pendant ce qu’on appelle le « syndrome émergent », observé lorsque les effets d’une anesthésie s’atténuent. Pour plus d’information sur ce point, on se référera à : MAPS Bulletin Winter 2016 : Vol. 26 No. 3 Annual Report.


Références

Agin-Liebes, G. I., Malone, T., Yalch, M. M., Mennenga, S. E., Ponté, K. L., Guss, J., … S. Ross. (2020). « Long-term follow-up of psilocybin-assisted psychotherapy for psychiatric and existential distress in patients with life-threatening cancer », Journal of Psychopharmacology, 34(2), 2020, p. 155-166. https://doi.org/10.1177/0269881119897615

Carhart-Harris, R. L., Bolstridge, M., Rucker, J., Day, C. M. J., Erritzoe, D., Kaelen, M., … D. J. Nutt. « Psilocybin with psychological support for treatment-resistant depression: An open-label feasibility study », The Lancet Psychiatry, 3(7), 2016, p. 619‑627. doi:10.1016/s2215-0366(16)30065-7

Carhart-Harris, R.  L., Roseman, L., Haijen, E., Erritzoe, D., Watts, R., Branchi, I. et M. Kaelen. Psychedelics and the essential importance of context. Journal of Psychopharmacology, 32(7),2018, p. 725‑731. doi:10.1177/0269881118754710

Carhart-Harris, R. L., Roseman, L., Bolstridge, M., et coll. « Psilocybin for treatment-resistant depression: fMRI-measured brain mechanisms », Science Reports, 7, 2017, p. 13187. doi.org/10.1038/s41598-017-13282-7

Gouvernement du Canada. Agence de la Santé publique du Canada. Qu’est-ce que la dépression?, 2016.

Griffiths, R. R., Johnson, M. W. et M. A. Klinedinst. « Psilocybin produces substantial and sustained decreases in depression and anxiety in patients with life-threatening cancer: A randomized double-blind trial », Journal of Psychopharmacology, 30(12), 2016, p. 1181‑1197.

Haridy, R. The future of psychedelic science: What the next decade holds, 2019.

Krupitsky, E. M. et A. Y. Grinenko. « Ketamine psychedelic therapy (KPT): A review of the results of ten years of research », Journal of Psychoactive Drugs, 29(2), 1997, p. 165‑183.doi:10.1080/02791072.1997.10400185

Mann, A. « How science is bringing psychedelic mushrooms out of the shadows », Maclean’s, 25 octobre 2018.

Rizvi, S. J., Grima, E., Tan, M., Rotzinger, S., Lin, P., McIntyre, R. S., et Kennedy, S. H. (2014). « Treatment-resistant depression in primary care across Canada ». Canadian Journal of Psychiatry, 59(7), p. 349-357. https://doi.org/10.1177/070674371405900702

Solon, O. « Study finds mushrooms are the safest recreational drug », The Guardian, 24 mai 2017.

Kristof Lenart est infirmier autorisé à l’Hôpital St. Paul’s à Vancouver. Il est inspiré par les promesses qu’offrent les substances psychédéliques, sur le plan thérapeutique, aux personnes qui souffrent de troubles de santé mentale ou de problèmes de consommation de substances, ce qui est le cas de beaucoup des patients auprès desquels il travaille. Il a fondé les rencontres Vancouver Psychedelics Meetup, où l’on organise chaque mois des exposés de présentateurs invités et des discussions sur des questions se rapportant aux substances psychédéliques.

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