mai 19, 2020
Par Crystal McLeod

Exposition à la COVID-19 au travail : l’expérience d’une infirmière en soins de phase aiguë

iStock.com/courtneyk

Messages à retenir :

  • Lors d’une exposition possible à la COVID-19 au travail, la santé physique n’est qu’un aspect parmi d’autres. Prenez le temps de comprendre et de reconnaître les effets que cette exposition a aussi eus sur votre santé mentale.
  • Retrouvez votre bien-être mental au moyen de la réflexion, de mentors solidaires et de loisirs revitalisants.
  • Pour atténuer les risques professionnels, les infirmières et infirmiers doivent connaître et respecter les politiques de leur hôpital en matière de précautions, de prévention des infections et d’équipement de protection individuelle. Avant d’agir, le personnel devrait dissiper toute incertitude quant à ces politiques.

Depuis que l’Organisation mondiale de la santé a qualifié la maladie du nouveau coronavirus (COVID-19) de pandémie, le 11 mars 2020, la vie a changé pour tout le monde au Canada (Young, 2020). D’un bout à l’autre du pays, des gens de toutes les professions font des sacrifices, vivent dans l’incertitude et modifient leurs habitudes de vie en fonction des directives des gouvernements. Ces changements sont source d’immense stress mental pour tout le monde et pourraient causer un traumatisme émotionnel durable dans tous les secteurs de la société (Higgins, 2020).

Je suis cependant tentée de placer mon stress dans une catégorie un peu différente, comparé au grand public. Je suis infirmière en soins de phase aiguë, et pendant le premier mois de la pandémie de COVID-19, ma vie a changé d’innombrables façons. En particulier, l’idée accablante d’être exposée à la COVID-19 au travail a pesé lourdement sur mon état d’esprit. Prendre la mesure de ce nouveau risque professionnel et le gérer a mis mon bien-être personnel à l’épreuve. Essayer d’accepter ce risque, ce qui me demande encore des efforts, m’a entraînée dans un cheminement particulier de croissance personnelle.

La réunion du personnel

Bien avant que le gouvernement de l’Ontario ne commence à annoncer les fermetures des écoles, entreprises et autres services non essentiels, mon employeur menait déjà un travail acharné. En coulisses, les administrateurs faisaient de longues journées, téléphonaient au personnel et évaluaient les ressources. Quand l’équipe de direction de mon unité a annoncé une réunion à distance du personnel, à la mi-mars, je savais qu’on aurait des choses importantes à nous dire sur la planification et les politiques. Puisque je travaille en soins de phase aiguë, j’avais vu sur les réseaux sociaux l’importante pression qu’imposait la COVID-19 aux unités de soins intensifs en Europe. Je voulais être prête.

Je me suis connectée au forum au moyen d’un système de réunion par téléphone et j’ai porté une oreille attentive. J’ai été immédiatement satisfaite de ce que disait la direction. Avec créativité et ingéniosité, nos dirigeants avaient assemblé ce qui m’est apparu comme une proposition détaillée pour tripler notre capacité d’accueil de patients en soins intensifs. Ils ont expliqué comment ils soutiendraient le personnel au chevet des patients et nous tiendraient informés des dernières nouvelles. Les dirigeants de l’hôpital me semblaient sincères et sensibles, tant pendant la réunion qu’après. Je me sentais préparée pour la COVID-19.

Pendant la deuxième moitié de la réunion, la direction a donné la parole aux membres du personnel clinique qui avaient des questions. Là encore, j’ai écouté attentivement, à l’affût de signaux d’alarme ou autres indications que je devrais m’inquiéter. J’ai entendu de nombreux employés faire écho aux propos de leurs collègues, qui parlaient du risque d’attraper cette maladie émergente et de la rapporter à des membres vulnérables de leur famille. Je ne me suis pas attardée sur ces inquiétudes : je suis dans la vingtaine et je vis seule. Mais à bien des égards, j’avais tort de prendre à la légère leur anxiété et leurs craintes.

Une exposition accidentelle

« Je suis vraiment désolée, nous devons vous renvoyer chez vous », m’a dit ma chef.

Comme beaucoup d’infirmières et d’infirmiers, j’alterne deux quarts de jour, deux de nuit, deux de jour, et ainsi de suite. De ce fait, je travaille souvent avec le même patient ou dans le même secteur des soins intensifs pendant la plus grande partie de chaque série de quarts. Après la réunion du personnel par téléphone, j’avais été placée, de façon aléatoire, dans le secteur « propre », ou sans COVID-19, des soins intensifs. Je ne me souviens pas avoir pensé que j’y serais plus en sécurité, mais l’idée de faire ces quarts ne me causait aucune anxiété ou crainte.

Les deux quarts de jours n’ont finalement rien eu d’exceptionnel, car j’ai été affectée à un patient cardiaque, affectation standard dans l’unité (je travaille dans un programme de chirurgie cardiaque). J’ai donc été surprise, en commençant mon quart de nuit, de voir ma chef au chevet du patient. Peut-être était-elle là pour m’aider, ai-je pensé, puisque tous les membres de la direction avaient mis la main à la pâte en soins intensifs. Mais quand je me suis approchée, elle m’a fait signe qu’elle souhaitait me parler à l’écart.

Une fois seule avec moi, elle m’a expliqué que mon patient du quart de jour avait commencé à manifester des symptômes respiratoires, et son test pour la COVID-19 avait été positif. « Je suis vraiment désolée, nous devons vous renvoyer chez vous », m’a dit ma chef. Comme il s’agissait d’un patient âgé, je lui ai demandé, encore dans un état d’esprit professionnel : « Le patient va s’en sortir? » Elle m’a répondu avec un sourire : «  Je ne suis pas sûre… mais vous devez maintenant prendre soin de vous ». Quand j’y repense, j’ai entendu ses paroles sans vraiment comprendre leur signification.

Les retombées émotionnelles pendant mon auto-isolement

J’ai rassemblé mes affaires et suis rentrée chez moi. Je ne ressentais pas grand-chose à ce moment-là, mais une fois que j’ai commencé à m’auto-isoler, une gamme d’émotions ont envahi mon esprit. Je sentais surtout monter l’anxiété et la peur, ce à quoi je ne m’attendais pas. Attraper la COVID-19 ne m’avait pas fait peur auparavant. Je ne croyais peut-être pas vraiment, jusqu’à ce que la possibilité devienne réelle, que ça pourrait m’arriver.

Sur le moment, je m’inquiétais de ne pas avoir remarqué que le patient avait la COVID-19, me mettant ainsi en danger ainsi que mes collègues. Puis j’ai craint que l’équipement de protection individuelle que j’avais utilisé ce jour-là ait été insuffisant pour me protéger. J’ai repassé dans ma tête tous mes gestes dans la chambre du patient, identifiant tous les moments où j’avais été physiquement proche de lui. J’avais le sentiment que mon risque de transmission était élevé, et cela a redoublé mes émotions.

Qui plus est, j’étais soudain terrifiée de ce qui m’arriverait si j’avais la COVID-19 : me faudrait-il un lit dans l’unité de soins intensifs où je travaille? J’avais d’autant plus peur que je savais que les possibilités de traitement étaient extrêmement limitées. Dans ma panique, je me disais que cette maladie émergente était tout simplement trop nouvelle pour qu’on puisse la contrôler avec autre chose que des preuves anecdotiques. Pendant mon dernier quart, un médecin avait même dit à l’équipe : « Chaque fois que vous entrez dans la chambre d’un patient positif, vous jouez votre vie aux dés ». En y repensant, ses propos étaient si inquiétants…

… il ne faut pas sous-estimer l’impact des expositions à la COVID-19 au travail (que l’on tombe malade ou non) sur la santé mentale des travailleurs de la santé.

Pendant cette période d’incertitude, ma famille et mes amis me contactaient pour bavarder en ligne. Je leur expliquais que j’avais été exposée à la COVID-19 au travail et leur faisais part de mes craintes. J’espérais qu’ils calmeraient mon malaise, mais au contraire, leurs commentaires – « Heureusement, tu es jeune » ou « Ça va bien aller » – me faisaient mal. Les enjeux me paraissaient si massifs pour me sortir de cette exposition, et peu de gens semblaient le comprendre. Une personne m’a même mise mal à l’aise, me disant : « Eh bien, c’est ton travail; tu dois vivre avec ». Était-ce donc là tout simplement un aspect de mon travail par lequel je ne me montrais pas à la hauteur?

Le reste de ma période d’auto-isolement a continué d’être difficile d’un point de vue émotionnel.

Le retour au bien-être mental

Le point positif de cette expérience est que je n’ai finalement pas attrapé la COVID-19, et j’en suis reconnaissante. J’ai travaillé avec les unités de santé du travail et de santé publique, avec l’administration de l’hôpital et le syndicat des infirmières et infirmiers pour revenir au chevet des patients. J’ai cependant retenu de cette expérience quelques autres informations précieuses au sujet de la santé mentale.

D’abord, à mon avis, il ne faut pas sous-estimer l’impact des expositions à la COVID-19 au travail (que l’on tombe malade ou non) sur la santé mentale des travailleurs de la santé. Je ne pensais vraiment pas que mon bien-être mental serait si gravement atteint. Même si j’ai du mal à rattacher mes émotions à un aspect particulier de ce que j’ai vécu, je pense que les obligations et pressions particulières auxquelles sont soumis les professionnels de la santé ont un impact, leur code de déontologie aussi. Reconnaître les effets des risques professionnels, au niveau personnel et communautaire, pourrait atténuer les effets néfastes additionnels sur la santé mentale. Pour ma part, en tous cas, je sais qu’après avoir compris que ce que j’avais vécu était traumatisant, je me suis sentie plus sereine.

Une fois qu’on a reconnu la tension mentale ou la blessure psychologique, il faut prendre le temps de rétablir le bien-être. Ce qui a le mieux marché pour moi pour atténuer ma peur et mon anxiété, c’était de réfléchir à ce que je ressentais et de m’appuyer sur mes mentors au sein de la profession. Ce sont mes collègues infirmières et infirmiers qui comprenaient le mieux ce que j’avais vécu, mais je présume que toute personne douée d’empathie aurait aussi pu m’aider. La lecture d’un bon livre, la confection d’une couverture au crochet pour mon neveu qui naîtrait bientôt, de l’exercice chaque jour et l’arrivée dans ma boîte aux lettres de quelques colis agréables auxquels j’étais abonnée m’ont aussi aidée à retrouver la bonne humeur.

Pour finir, je pense que les politiques de soins de santé et les mesures de contrôle de l’infection qui ne cessent de fluctuer pendant cette pandémie créent un stress supplémentaire en plus du risque professionnel. Même si mon exposition au travail ne résultait pas du non-respect des politiques, je pense qu’il est facile de faire une erreur ou de craindre qu’une erreur ait été faite du fait des très nombreux changements. Heureusement, mon établissement a fini par appuyer mon retour au travail après une formation complémentaire sur la politique en matière de contrôle des infections. Je pense que cette formation m’a redonné confiance en moi pour que je puisse reprendre ma pratique clinique, et je recommande l’adoption de pratiques similaires ailleurs.

Beaucoup considèrent la pandémie de COVID-19 comme un « événement sans précédent » qui soumet la race humaine à des épreuves inédites et difficiles. Je dirais que les défis commencent tout juste à apparaître pour les travailleurs de la santé et pourraient bien durer longtemps après la pandémie même. Ceci dit, j’ai bon espoir qu’en échangeant sur nos expériences cliniques collectives, il nous sera possible de mieux nous soutenir mutuellement pendant cette période difficile. J’espère qu’en racontant mon expérience, je pourrai contribuer à la pratique et à la conception de la profession et au bien-être personnel des travailleurs de la santé qui se trouvent dans une situation semblable.

Références

Higgins, T. Coronavirus pandemic could inflict emotional trauma and PTSD on an unprecedented scale, scientists warn, 27 mars 2020.

Young, L. Timeline: How Canada has changed since coronavirus was declared a pandemic, 11 avril 2020.

Crystal McLeod est infirmière autorisée et a plus de sept années d’expérience en soins actifs. Lorsqu’elle n’est pas en milieu clinique, elle lit assidûment, fait de la recherche et ne cesse d’apprendre.

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