mai 11, 2020
Par Melanie Pitman

Sara Corning : Héroïne canadienne méconnue

Yarmouth County Archives

Malheureusement, les infirmières et les infirmiers sont rarement remerciés ou appréciés comme ils le méritent; leur nom est rapidement oublié par ceux dont ils ont changé la vie. Sara Corning fait partie de ces héros canadiens méconnus qui ont touché la vie de milliers de personnes ici et à l’étranger et pourtant, beaucoup de personnes au Canada n’ont jamais entendu son nom. Il est grand temps que nous connaissions son histoire.

Premières années et études infirmières

Sara Corning est née en 1872 à Chegoggin, une localité proche de Yarmouth, en Nouvelle-Écosse. Fille de Delilah Churchill et Samuel Corning et troisième de 13 enfants, Sara avait l’habitude de partager, d’aider aux tâches ménagères et de s’occuper de ses jeunes frères et sœurs.

À 24 ans, Sara a débuté son parcours en soins infirmiers et en aide humanitaire. Il n’y avait pas d’école d’infirmières à Yarmouth à l’époque, et Sara a donc dû partir faire ses études ailleurs. Comme c’était par la mer qu’il était le plus facile de voyager à partir de Yarmouth, elle s’est embarquée pour les États-Unis et est allée à l’école Mary Hitchcock Memorial Training School for Nurses, qui se trouvait à Hanover, au New Hampshire. Elle y a obtenu son certificat d’infirmière autorisée en 1909.

Sara a fait trois années d’études à l’école Mary Hitchcock. L’enseignement formel y était limité et il n’y avait pas de programme d’enseignement normalisé : on y recevait surtout une formation sur le terrain et une expérience directe. L’enseignement se faisait au chevet des patients et par des cours magistraux et des lectures présentés par des médecins et des infirmières embauchés par l’école.

Dans le cadre de sa formation, Sara a travaillé quelque temps au Boston Floating Hospital for Children, hôpital pour enfants alors aménagé sur un navire, relié au centre médical Tuft, à Boston. Elle y a reçu un certificat de service en 1908, puis a obtenu son certificat de la Croix Rouge en 1918, à l’âge de 46 ans.

L’explosion d’Halifax

En décembre 1917, une terrible explosion causée par la collision de deux navires dans le port d’Halifax a décimé une grande partie de la ville. Les secours ont afflué de partout en Amérique du Nord, avec parmi eux Sara et un grand nombre de ses collègues de Boston. Elles ont aidé à installer un hôpital temporaire au YMCA, rue Barrington. Cet hôpital comptait au départ 166 lits, mais une maternité a bientôt été ajoutée. Sara a de plus travaillé à l’hôpital de Camp Hill, qui avait accueilli 1 200 blessés dans les jours qui avaient suivi l’explosion.

Premières années avec Near East Relief

En 1919, Sara est entrée à l’American Committee for Relief in the Near East, une organisation humanitaire dont le siège social était à New York et que le Congrès américain a rebaptisé Near East Relief (NER). Le travail de cette organisation était centré sur le génocide arménien, l’expulsion systématique et le meurtre de millions de personnes d’origine arménienne par l’Empire ottoman entre 1914 et 1923. NER a géré environ 117 millions de dollars d’aide, créé des cliniques, des hôpitaux et des orphelinats et pris soin de quelque 132 000 orphelins arméniens.

En février 1919, Sara s’est rendue au Havre, en France, sur l’USS Leviathan, puis elle a pris un train pour Marseille et un navire-hôpital pour Constantinople, d’où NER menait ses principales opérations.

On a d’abord confié à Sara la gestion d’un orphelinat près d’Erevan, en Arménie. À son arrivée, elle a trouvé des centaines de milliers de réfugiés, tous affamés, souffrant souvent de la gale, de la fièvre typhoïde ou du choléra. Des milliers de gens, dont beaucoup d’enfants, sont morts de ces maladies. Sara est restée un an à l’orphelinat pour y prendre soin des enfants tout en s’occupant des mères et des bébés dans un camp de réfugiés voisin, de leurs besoins alimentaires et de leur santé générale.

Pendant les deux années suivantes, Sara a travaillé au Collège Anatolie, dans le centre-Nord de l’Anatolie. Le perron du collège a rapidement vu de nombreux parents désespérés y déposer leur bébé, des parents en fuite ou forcés de participer à des marches de la mort, sans eau et sans nourriture. Un jour, pendant un raid ottoman, Sara a caché un enseignant appelé Mirhan Hovagimian dans l’un des bâtiments du collège. Ce faisant, elle lui a sauvé la vie. Il est plus tard parvenu à s’enfuir et à se réfugier en Grèce.

Travail à Smyrne

Lorsque Sara a été postée à Smyrne (à présent appelée Izmir) en 1922, la ville turque débordait de réfugiés grecs et arméniens. L’armée ottomane brûlait les villages, repoussant l’armée grecque vers l’Ouest, et des centaines de milliers de personnes s’étaient réfugiées à Smyrne. La Croix Rouge américaine et NER ont envoyé des effectifs, dont Sara et une équipe de professionnels de la santé, pour travailler à l’évacuation des Américains qui vivaient dans la ville, mais des Américains seulement. Smyrne a été incendiée; des Grecques et d’autres réfugiées ont été violées, battues et assassinées. Sara et son équipe ont fait du triage dans divers hôpitaux de la ville et aidé de leur mieux.

Les incendies étaient majeurs, et Sara a dû travailler dans les pires conditions. Elle et son équipe ont fait leur possible pour sauver plusieurs centaines d’enfants bloqués dans deux écoles du quartier arménien. Malgré les instructions de ne sauver que les Américains, Sara et ses collègues de NER sont arrivées à sauver plus de 5 000 enfants de nombreuses nationalités différentes. Or l’équipe n’a passé que sept jours à Smyrne.

Sara a écrit dans le bulletin d’information des anciens de son école : « L’endroit était rempli de réfugiés malades, et nous avons ouvert une clinique pour les soigner…. mais les soldats l’ont rapidement fermée. » Elle a aussi raconté les pillages, les flammes qui ont enveloppé la ville et ces réfugiés qui préféraient mourir en plongeant dans les eaux du port plutôt que de connaître l’horrible sort qui les attendait dans la ville.

Orphelins et les orphelinats

Alors que se poursuivaient les atrocités contre les Arméniens, les Assyriens et les Grecs, la Grèce a accueilli des réfugiés, dont des centaines de milliers de jeunes enfants. NER a ouvert de nombreux foyers pour enfants, et Sara a géré l’orphelinat d’Oropos jusqu’en 1924. Elle est ensuite allée dans une école pour filles, au Collège Anatolie à Merzifon, en Turquie.

Pendant qu’elle était à Oropos, Sara a personnellement adopté cinq petites filles, puis a aidé à soutenir un élève du Collège de Thessalonique. Même si les enfants qu’elle a adoptées ne vivaient pas toujours avec elle, elle veillait à leur bien-être et finançait leurs études. On peut lire dans une lettre à une amie : « l’espoir pour l’avenir de toutes les nations est l’éducation ». Rien de surprenant, donc, à ce qu’elle ait veillé à scolariser ses filles adoptives.

Retraite

En 1930, à 58 ans, Sara a pris sa retraite, et elle est revenue dans sa ville natale de Chegoggin, s’installer dans la maison où elle avait grandi. Elle a passé ses dernières années à prendre soin d’enfants de sa famille et de sa collectivité. Les plus jeunes l’appelaient tante Sara. On disait qu’elle offrait aux enfants des bonbons qu’elle puisait d’une bonbonnière spéciale, qu’elle leur permettait de jouer sur son terrain et qu’elle notait la taille de ses jeunes visiteurs les plus assidus sur le cadre de sa porte.

Sara Corning est morte à 97 ans à l’Hôpital Memorial de Yarmouth.

Reconnaissance et honneurs

En juin 1923, Sara a été convoquée à Athènes, où le Roi Georges II de Grèce et son ministre des Affaires étrangères lui ont remis la Croix d’argent de l’ordre du Rédempteur, lui donnant ainsi le titre honorifique de « chevalier ». Le roi et la reine lui ont par la suite rendu visite à son orphelinat d’Oropos.

Un centre de sensibilisation au génocide, le Sara Corning Centre for Genocide Education, a été fondé en 2012 avec pour objectif de renseigner les élèves et les étudiants sur les droits de la personne. La mission du Centre repose sur l’idée qu’« informer les élèves et les étudiants canadiens sur les droits de la personne est efficace pour faire en sorte qu’ils participent à la vie civique, défendent leurs droits et de ceux d’autrui et soient toujours conscients des conséquences de la discrimination » (Sara Corning Centre, 2020).

Le 14 septembre 2019, la municipalité de Yarmouth, en Nouvelle-Écosse, a dévoilé une statue pour honorer la vie et l’œuvre de Sara Corning. Des dignitaires sont venus de partout dans le monde pour assister à l’inauguration de la sculpture de Garen Bedrossian, un bronze représentant Sara Corning avec un petit enfant dans les bras et un autre à ses côtés. La statue se trouve dans un parc nouvellement créé sur le site d’une ancienne église. Yarmouth a également donné son nom à une rue, le passage Sara-Corning.

La tombe de Sara Corning se trouve dans un petit cimetière de Chegoggin. Sur sa stèle sont écrits ces mots : « Servir les autres était sa vie », épitaphe bien choisie, car Sara était l’incarnation du dévouement des infirmières et des infirmiers. Elle était d’une rare humilité, et c’est peut-être un peu pour ça que tant de Canadiennes et de Canadiens, même parmi le personnel infirmier, n’ont jamais entendu parler d’elle.

Références

Sara Corning Centre for Genocide Education, 2020. « Our mission »

Melanie Pitman a toujours adoré les livres. Elle vit actuellement à Halifax (N.-É.), où elle écrit et révise des textes, surtout consacrés aux sports (Allez, les Raptors!), à l’éducation des enfants et aux arts ménagers. Pour elle, la côte Est abonde en occasions et en inspiration. Pendant ses loisirs, Melanie aime lire, cuisiner et re-regarder des films de Disney.

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