Elle change le visage des soins infirmiers médico-légaux

Mai 2015   Commentaires

Sheila Early n’a cessé de promouvoir cette spécialité unique en son genre et son importance pour les soins aux patients

En 1992, Sheila Early était infirmière clinicienne aux urgences du Memorial, à Surrey (C.-B.).  Un jour, on lui a demandé d’enquêter au sujet d’une plainte concernant le temps qu’avait dû patienter une victime d’agression sexuelle avant d’être soignée. Au fil de ses recherches, Mme Early a été surprise de découvrir que le processus d’enquête en cas d’agression sexuelle était virtuellement inchangé depuis les années 1970. « Le fait que les problèmes de violence et de traumatisme relèvent des soins de santé était largement ignoré. »

Mme Early et ses collègues ont cherché comment fournir rapidement aux victimes d’agressions sexuelles des soins adaptés. « Nous avons d’abord envisagé la possibilité de former du personnel médical pour examiner ces patients, ou de former du personnel infirmier pour les aider, raconte-t-elle. Mais nous savions que le premier contact est presque toujours avec le personnel infirmier et que l’expérience des victimes est non seulement physique, mais aussi émotionnelle. »

L’équipe a reçu un financement pour mettre sur pied un programme de formation pour le personnel infirmier examinateur de victimes d’agression sexuelle (sexual assault nurse examiner, ou SANE) à l’hôpital. Ce programme, lancé en 1993, était le premier du genre dans la province, et le second seulement au Canada. Son objectif était de former du personnel infirmier pour qu’il collecte des preuves médico-légales tout en donnant du soutien et des soins confidentiels aux victimes d’agression sexuelle.

« Ça me passionnait tant de concevoir ce programme! Et je savais que je voulais continuer à y participer, affirme Mme Early. Toutes les compétences en soins infirmiers entrent en jeu dans les examens de victimes d’agression sexuelle : les capacités de communications, de soins et d’analyse. » Pendant les 13 années suivantes, Mme Early a enseigné dans le cadre du programme SANE, puis en est devenue la coordinatrice. Le programme s’est développé pour inclure les interventions en cas de traite de personnes, de violence envers les enfants et autres formes de violence interpersonnelle.

Son travail dans le domaine des agressions sexuelles a certainement mis Mme Early sur la voie des soins infirmiers médico-légaux en début de carrière, mais c’est un cas particulier qui, en 1995, a marqué un tournant pour elle. Une jeune victime d’homicide a été amenée aux urgences. Consciente de l’importance de collecter des preuves médico-légales, Mme Early a persuadé le médecin d’adapter l’examen pour permettre la collecte et l’entreposage adéquat des échantillons. Grâce à cette intervention, on a pu identifier l’auteur du crime.

Les soins infirmiers médico-légaux n’en étaient qu’à leurs débuts au Canada, raconte-t-elle. « Nous n’avions même pas entendu ce terme avant 1995 environ. » Elle a commencé à suivre des cours et assister à des conférences, de plus en plus convaincue de l’importance de ces soins pour les patients. « Ceux qui ont une formation médico-légale ne procèdent pas par hypothèse, explique-t-elle. Ils savent repérer les signes de violence et évaluer les éléments d’enquête potentiels. Ils comprennent les mécanismes d’une blessure : a-t-elle été causée par un objet contondant ou pointu, par exemple? Ils savent qu’il ne faut pas découper les vêtements ou jeter quoi que ce soit. »

Quand elle a commencé à enseigner au British Columbia Institute of Technology (BCIT), Mme Early a conçu le premier programme de cours pour la certification en sciences de la santé avec spécialisation en soins médico-légaux. Dix ans plus tard, elle est encore coordinatrice et enseignante pour ce programme. Ses connaissances et son savoir-faire sont manifestement recherchés. Elle est intervenue comme consultante auprès de diverses organisations et du système de justice pénale, et elle est l’une des fondatrices de la Forensic Nurses’ Society of Canada.

Mme Early met l’intérêt accru du public pour les questions médico-légales sur le compte de la popularité des séries télévisées Les experts. Elle se réjouit de voir de jeunes infirmières et infirmiers qui souhaitent devenir coroners ou travailler dans des secteurs spécifiques des soins médico-légaux. Et leurs collègues d’expérience s’intéressent aussi au domaine « parce que, dit-elle, ils ont vu des situations où la collecte de preuves médico-légales aurait été utile ».

Cependant, tant l’offre que la demande de personnel infirmier correctement formé en soins médico-légaux restent insuffisantes, à son avis, et encore trop peu de gens reconnaissent la valeur de ces compétences. Elle espère voir un jour toutes les salles d’urgence du Canada dotées de professionnels formés en soins médico-légaux , mais elle reconnaît qu’il faudra patienter.

Ces dernières années, Mme Early a été présidente désignée de l’International Association of Forensic Nurses, association qui compte environ 3 200 membres. Elle ajoute fièrement qu’elle a été la première non-Américaine élue à la présidence. Elle considère que l’Association a un rôle de sensibilisation essentiel à jouer, et elle voyage beaucoup pour promouvoir cette spécialisation.

Mme Early décrit sa carrière en soins médico-légaux comme « enrichissante, exigeante et difficile ». Le cas de la jeune victime d’homicide qui l’a poussée à choisir cette voie l’a profondément marquée. Elle a souffert d’un traumatisme indirect par la suite et a été incapable de parler du cas pendant plusieurs années.

Ce qui l’a soutenue, affirme-t-elle, c’est d’avoir pu changer le cours de nombreuses vies après ces violences ou traumatismes, soit grâce à sa pratique personnelle, soit en formant d’autres fournisseurs de soins de santé. « C’est une immense satisfaction, et cela renforce tout ce que je fais en tant qu’infirmière. »


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Qui vous a donné envie d’être infirmière?
Quand j’avais six ans, un accident m’a causé des lésions internes. Une infirmière étudiante pleine de délicatesse s’est occupée de moi après l’opération. Je l’ai rencontrée plus tard et elle est devenue mon mentor.

Quel est le meilleur conseil de carrière qu’on vous ait donné?
Soigne tes patients comme tu aimerais qu’on te soigne.

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans le métier d’infirmière?
Pouvoir combiner une carrière avec ma vie familiale

Qu’est-ce qui vous plaît le moins dans le métier d’infirmière?
Le manque de reconnaissance du pouvoir que nous pourrions avoir si nous nous unissions pour changer le cours des soins de santé

Leah Geller

Leah Geller est rédactrice indépendante (santé et sciences) à Ottawa.

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