Les femmes Ward des Territoires du Nord-Ouest

Septembre 2015   Commentaires

Trois infirmières suivent les traces de leur mère. Elles travaillent aujourd’hui toutes quatre dans le Nord.

Il n’est pas donné à tous de pouvoir identifier le moment exact où ils ont choisi leur carrière ou la personne qui a inspiré ce choix. Dans le cas de Sarah Marrai, l’idée lui est venue le jour où elle a accompagné sa mère au travail et a vu naître un bébé.

Sarah avait dix ans, et c’était la journée « au travail avec les enfants ». Sa mère, Susan Ward, infirmière autorisée avec une longue expérience en obstétrique, travaillait à l’Hôpital général de Brantford (ON). Au fil des ans, Sarah et ses deux petites sœurs avaient souvent rendu visite à leur mère au travail pour regarder les nourrissons endormis par la fenêtre de la pouponnière. Mais cette journée-là a été déterminante dans la décision de Sarah de suivre les traces de sa mère pour devenir infirmière en obstétrique.

« Ça m’a paru tout simplement fascinant, raconte Sarah. Je me souviens d’avoir pensé : “C’est une expérience formidable que maman vit tous les jours”. »

Quand elle a commencé ses études d’infirmière, Sarah avait encore en mémoire l’émotion ressentie ce jour-là en voyant le bonheur des nouveaux parents. Elle savait en quoi elle se spécialiserait. « L’obstétrique m’attirait, car c’était un endroit heureux où travailler, tout en étant passionnant, avec les poussées d’adrénaline propres à ce métier », confie-t-elle depuis Yellowknife, où elle vit, tout comme sa mère.

Si, toute jeune, Sarah était attirée par le domaine où elle se spécialiserait plus tard, elle ne savait pas encore qu’elle serait la première des trois sœurs Ward à marcher sur les traces de leur mère. En effet, comme Sarah, qui a 32 ans à présent, Melissa Ward, 30 ans, et Emma Fogarty, 27 ans, sont elles aussi infirmières autorisées. Toutes trois disent avoir choisi cette carrière, inspirées par l’exemple de leur mère, qui aimait son métier, trouvait très satisfaisant d’aider les gens et leur présentait son travail comme passionnant et gratifiant.

« J’ai été surprise que nous choisissions toutes la même profession, mais cela montre combien maman en disait du bien quand nous étions enfants », fait valoir Sarah.

Il y avait entre autres les récits de Susan à ses filles sur la façon dont elle avait aidé des femmes à accoucher et les avait soignées dans les maternités de diverses régions du Canada pendant ses 35 ans de carrière. Entre sa ville natale de Brantford et Yellowknife, avec des passages par le Yukon et par Edmonton, Red Deer et Maswacis, en Alberta, Susan a particulièrement aimé les périodes où elle était infirmière spécialisée en obstétrique dans le Nord, où, affirme-t-elle, « les gens apprécient davantage nos efforts que dans les grands centres, et où toutes les petites choses que l’on fait comptent. »

Bien que les trois sœurs aient vu leur mère travailler des quarts de douze heures, pendant les vacances et les fins de semaine, rien dans les expériences de Susan ne les a découragées d’embrasser cette profession. Toute leur enfance, elles l’ont vue revenir de quarts de nuit et rester réveillée pour les accompagner à l’école ou faire des siestes après leur avoir fait à déjeuner et avant de les accompagner à des cours ou aller les y chercher.

« Elles ont aussi vu le côté positif du métier, la flexibilité, la diversité. Partout où nous avons déménagé, j’ai pu trouver un emploi, souligne Susan. Je suis très fière d’elles parce qu’elles ont du cœur à l’ouvrage; elles se donnent sans compter au travail. »

Depuis 2000, Susan travaille en santé publique. Infirmière pour la régie des services de santé et des services sociaux de Yellowknife, elle aide les nouvelles mères à s’adapter à la maternité, fait des visites « enfants bien portants » et travaille dans les cliniques de santé des nourrissons. Susan croise parfois Sarah au travail quand elle fait un suivi avec des patientes dont sa fille s’est occupée à l’Hôpital territorial Stanton, à Yellowknife.

Mais leurs interactions ne sont rien, comparées à celles entre Emma et Melissa, qui en plus de travailler ensemble à l’Hôpital régional d’Inuvik, établissement de 55 lits (T.-N.-O.), s’occupent parfois de patients coude à coude au service des urgences, qui compte 6 lits.

Au départ, l’idée de travailler avec sa petite sœur intimidait Melissa. Elle savait qu’en raison de son expérience au service d’urgences d’un grand hôpital urbain, en Alberta, Emma aurait des compétences différentes des siennes. En même temps, Melissa était consciente que sa longue expérience pourrait intimider Emma.

« Je ne voulais pas qu’elle pense que j’avais de plus grandes connaissances qu’elle, confie Melissa. Je savais qu’elle pourrait m’apprendre certaines choses, et moi de même. » En fin de compte, « je pense que nous travaillons très bien ensemble ».

Leurs liens ont été un plus pour elles et leurs patients, comme en témoigne l’un de leurs premiers quarts de travail ensemble peu de temps après l’arrivée de Melissa à Inuvik. Ce jour-là, un patient a subi un arrêt cardiaque cinq minutes après son arrivée aux urgences. L’équipe des urgences a dû le réanimer et le stabiliser pour permettre son évacuation sanitaire vers le Sud.

« Nous n’avions jamais travaillé ensemble dans une situation aussi grave », raconte Melissa.

Quasiment sans parler, les sœurs savaient quels seraient leurs rôles respectifs. Melissa a commencé à faire des compressions thoraciques pendant qu’Emma a préparé le défibrillateur pour stimuler le cœur du patient et le ramener à son rythme normal. Au bout de quelques instants de soins coordonnés, elles l’ont stabilisé.

« Je ne crois pas que nous nous soyons dit grand-chose avant que ce soit terminé, puis nous nous sommes regardées, et c’était tout, dit Melissa. C’était bien de constater ce que nous avions fait ensemble et de recevoir des compliments sur la super équipe que nous formions. »

Pour Emma, cette illustration de l’importance capitale que peuvent avoir les soins infirmiers est l’une des nombreuses raisons pour lesquelles elle aime travailler dans le Nord. Elle est la seule infirmière de service la nuit aux urgences. Un médecin est de garde, mais il n’est pas à l’hôpital, et il n’y a pas non plus sur place d’inhalothérapeute ou de pharmacien qu’elle puisse consulter. La responsabilité peut être intimidante. « J’avais très peur quand j’ai commencé ici », se souvient Emma.

Maintenant, après deux ans à l’hôpital d’Inuvik, Emma vit mieux la plus grande autonomie qui est la sienne. « J’aime beaucoup le fait d’être toute seule et de devoir exploiter pleinement mes facultés et mes connaissances. »

Elle aime aussi la possibilité de mieux connaître ses patients que si elle travaillait dans une grande ville du Sud, une connaissance qui est d’une importance capitale pour repérer des problèmes de santé qu’un médecin itinérant ne verrait pas forcément. C’est aussi bien d’avoir Melissa à sa disposition, tant pour l’interaction que pour le soutien moral en cas de besoin.

Maintenant, quand les Ward se réunissent, leur carrière et leur expérience communes les rapprochent, et elles peuvent se soutenir mutuellement dans les moments difficiles, lorsque l’une d’elles perd un patient ou sort d’un quart de travail particulièrement pénible.

« Toutes les quatre, on se comprend, confie Emma. J’ai vraiment de la chance d’avoir trois personnes vers qui me tourner au besoin. »

Laura Eggertson

Laura Eggertson est journaliste indépendante à Ottawa.

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