Plein Sevrage : un projet communautaire sur la gestion du sevrage de drogues

novembre - decembre 2017   Commentaires
Françoise FilionL’équipe d’étudiants en sciences infirmières remet à Plein Milieu les fonds excédentaires collectés pour leur projet. De gauche à droite : Laurence Fortin (intervenante de Plein Milieu), Émilie Roberge (intervenante de Plein Milieu), Ann Lalumière (coordinatrice clinique de Plein Milieu) et les étudiants Julie Farthing, Valérie Mai, Matthew Guerrera-Kotsoros, Marion G. Dubuc, Chang Liu et Samantha Desjardins

Plein Sevrage était un projet de prévention primaire conçu par six étudiants en sciences infirmières en dernière année de programme à l’Université McGill en 2016 dans le cadre d’un cours sur la santé communautaire. Pour répondre aux exigences du cours, l’équipe (qui incluait les auteures) a conçu et réalisé ce projet de santé communautaire durable en partenariat avec un organisme communautaire sans but lucratif (OCSBL) assigné de Montréal. Ce projet nous a permis d’acquérir des compétences et des connaissances dans les cinq domaines des compétences en santé publique pour accéder à la pratique infirmière (Association canadienne des écoles de sciences infirmières, 2014).

Nous avons collaboré avec Plein Milieu (PM), un OCSBL qui se consacre à l’amélioration de la qualité de vie des adolescents et des adultes consommateurs de drogues et en situation d’itinérance. Des clients de PM évitent les services conventionnels de soins de santé à cause de la stigmatisation et du manque de ressources. L’un des principaux obstacles pour les travailleurs de rue (intervenants) de PM, avons-nous appris, est le manque de connaissances sur les pratiques recommandées pour le sevrage de drogues. Notre projet visait donc à améliorer leurs connaissances sur les signes et symptômes du sevrage de drogues et sur les façons d’aider leur clientèle à entreprendre une gestion autonome du sevrage à l’extérieur du système de santé.

Le projet s’est déroulé sur trois mois (de janvier à avril 2016), de la conception à la mise en œuvre, puis à l’évaluation. Après plusieurs entrevues avec les travailleurs de rue à qui nous avons aussi demandé de répondre à des questionnaires, notre partenariat a mené à la réalisation d’un atelier et de deux outils (un guide de poche et une fiche informative) contenant des informations pratiques sur les signes, symptômes et interventions en lien avec le sevrage de drogues.

Durant la phase de conception, nos recherches ont révélé la rareté des articles scientifiques sur la gestion autonome du sevrage de drogues en dehors du système de santé. Les signes et symptômes ne nécessitant pas forcément une hospitalisation sont similaires pour la plupart des drogues que nous avons étudiées. Ils comprennent : fièvre et maux de tête, envie de consommation, insomnie, douleur musculaire généralisée, changements d’appétit, constipation ou diarrhée, sueurs, nausées et vomissements et dépression et anxiété. Ainsi, nous avons préparé pour chacun de ces signes et symptômes une liste de choses simples à faire lors d’un sevrage. Pour le mal de tête, par exemple, les suggestions comprennent l’application de compresses froides et la prise d’acétaminophène ou d’ibuprofène pour soulager la douleur. Cette liste a été le point de départ pour notre fiche informative [PDF, 847,2 Ko].

Après avoir déterminé ce que devait contenir la documentation, nous avons mis à profit différents modèles, dont celui de promotion de la santé de la population (Stamler et Yiu, 2012) et celui de formation de formateurs (Diem et Moyer, 2005) pour assurer l’atteinte de nos objectifs. Nous espérions qu’une fois formés, les travailleurs de rue en gestion des symptômes de sevrage de drogues pourraient transmettre ces connaissances à d’autres travailleurs de rue et à leurs clients.

Mise en œuvre
Des questions d’enquête progressives conçues par notre équipe pour les premières entrevues avec les travailleurs de rue de PM nous ont menés à centrer notre projet sur la gestion des symptômes de sevrage des drogues. Cette méthode nous a permis d’identifier un enjeu prioritaire sur lequel ils souhaitaient travailler (Diem et Moyer, 2005). En effet, des comportements observés chez certains de leurs clients les préoccupaient grandement, comme tenter de se sevrer d’un coup en recourant à des remèdes maison pour atténuer les signes et symptômes et refuser d’utiliser des services professionnels de santé. Les travailleurs de rue craignaient que ces comportements entraînent des rechutes, avec des conséquences dangereuses pour la santé. Ils ont aussi mentionné leur manque de connaissances et l’absence d’outils pour la gestion autonome des signes et symptômes de sevrage.

Pour la conception de l’atelier, du guide de poche et de la fiche informative, les intervenants ont utilisé des questionnaires quantitatifs et qualitatifs que nous avions préparés pour examiner les outils et s’assurer que le contenu, la présentation et la lisibilité répondaient à leurs besoins ainsi qu’à ceux de leurs clients.

Collecter des fonds pour le projet était l’un des objectifs d’apprentissage de ce travail. Nous avons organisé une vente de pâtisseries sur le campus de l’Université McGill et lancé une campagne en ligne pour financer l’impression du guide de poche et de la fiche informative. Ces activités ont été très fructueuses, et nous avons fait don des 712 $ excédentaires à PM le jour de l’atelier (23 mars).

Pour recruter des participants à l’atelier, notre équipe a envoyé, en collaboration avec la coordinatrice clinique de PM, des invitations par courriel aux travailleurs de rue de PM ainsi qu’à d’autres OCSBL de la région de Montréal. Au total, 25 intervenants se sont dits intéressés, mais 12 ont participé à l’atelier.

Cet atelier de deux heures a eu lieu au siège de PM et consistait en une présentation PowerPoint sur nos résultats de recherche et nos outils. Nous avons présenté les signes et symptômes et les interventions pour les quatre classes de substances les plus souvent consommées identifiées par les intervenants : les stimulants (p. ex. nicotine, cocaïne, méthamphétamines, caféine, boissons énergisantes), les dépresseurs (p. ex. alcool, GHB, opioïdes), les hallucinogènes (p. ex. kétamine, ecstasy, PCP, psilocybine, salvia) et les anxiolytiques (p. ex. benzodiazépines).

Nous avons distribué les outils en version papier à la fin de l’atelier. Le guide de poche, créé à l’intention des travailleurs de rue, résume l’information communiquée pendant l’atelier. La fiche informative, destinée aux clients des travailleurs de rue, énumère les signes et symptômes les plus communs du sevrage de drogues ainsi que les interventions pour les gérer soi-même. Soulignons que ces documents insistent sur la nécessité de consulter des professionnels de la santé.

Les principaux objectifs, pour l’atelier, étaient que la majorité des participants puissent reconnaître au moins quatre signes ou symptômes physiques de sevrage et au moins deux signes ou symptômes psychologiques et qu’ils puissent identifier deux stratégies d’intervention. Nous espérions en outre que la majorité d’entre eux souhaiteraient ajouter le guide de poche à leur trousse de travail sur le terrain et distribuer la fiche informative à leur clientèle.

Résultats
À la fin de l’atelier, nous avons demandé aux participants de répondre à un questionnaire quantitatif et qualitatif pour en mesurer l’efficacité. Leurs réponses ont montré que tous nos objectifs sauf un avaient été atteints. En effet, les travailleurs de rue des autres OCSBL partenaires n’étaient pas convaincus que le guide de poche devrait faire partie de leur trousse de terrain habituelle. Toutefois, tous les participants de PM ont répondu qu’il leur serait utile d’avoir toujours un guide de poche à portée de la main. Dans l’ensemble, les résultats obtenus ont surpassé les résultats escomptés.

Enseignements retenus
Le peu d’information et l’absence d’outils semblables dans la littérature ont compliqué la phase de conception. Il aurait été bon d’avoir plus de temps pour examiner la littérature grise relative à la gestion du sevrage de drogues. En outre, nous aurions pu accéder aux données collectées par des professionnels de la santé et des intervenants travaillant dans des services de toxicomanie. L’inclusion d’information et des perspectives fournies par des intervenants aurait pu enrichir le contenu de ces outils.

Le taux de participation à l’atelier était plus bas que nous l’avions envisagé, car certains travailleurs de rue menaient, ce jour-là, une intervention d’urgence dans une école secondaire. Rétrospectivement, nous aurions dû être plus proactifs et recruter d’autres participants en les contactant par téléphone ou en leur remettant une invitation.

Prochaines étapes
Les auteures ont présenté le projet à la Conférence canadienne sur la main-d’œuvre en santé à Ottawa en octobre 2016. Pour cette présentation par affiche, nous avons traduit le guide de poche en anglais. Les deux outils sont ainsi bilingues et disponibles pour une plus grande partie de la communauté. Pendant la présentation, des professionnels de la santé de plusieurs provinces ont dit souhaiter utiliser ces outils avec leurs étudiants et leurs clients. Ce résultat montre que même des projets étudiants de premier cycle peuvent avoir une grande portée sur la santé communautaire.

Après la conférence, l’École des sciences infirmières Ingram de l’Université McGill a fait l’acquisition de l’affiche et l’a exposée dans ses locaux.

Selon nos informations, les travailleurs de rue de PM continuent d’utiliser le guide de poche et la fiche informative, que nous avions rendus accessibles en format PDF.

Globalement, notre équipe a été satisfaite d’avoir aidé à sensibiliser les gens à un problème de santé peu reconnu mais bien présent et d’inspirer d’autres professionnels de la santé à poursuivre les recherches.

Remerciements
Ce projet n’aurait pas été possible sans l’aide et le soutien considérables de la coordinatrice clinique de Plein Milieu, Ann Lalumière, et de son équipe dévouée de travailleurs de rue. Nous tenons également à remercier notre professeure, Françoise Filion, pour ses conseils tout au long du projet, ainsi que les autres membres de l’équipe : Samantha Desjardins, Matthew Guerrera-Kotsoros et Marion G. Dubuc. Pour finir, nous voulons remercier tous ceux qui ont contribué personnellement au projet d’une manière ou d’une autre.


Références

Association canadienne des écoles de sciences infirmières. Compétences en santé publique pour accéder à la pratique en vue de la formation en sciences infirmières de premier cycle, 2014, Ottawa, auteur.

Diem, E., et Moyer, A. Community health nursing projects: Making a difference, 2005, Philadelphia, Lippincott Williams & Wilkins.

Stamler, L. L., et Yiu, L. Community health nursing: A Canadian perspective (3e éd.), 2012, Toronto, Pearson.

Julie Farthing, inf. aut., B. Sc. inf.

Julie Farthing, inf. aut., B. Sc. inf., est infirmière en chirurgie-trauma au Centre hospitalier universitaire (CHU) Sainte-Justine à Montréal.

Chang Liu, inf. aut., B. Sc. inf.

Chang Liu, inf. aut., B. Sc. inf., est infirmière aux soins intensifs de l’Hôpital général de Montréal (HGM).

Valérie Mai, inf. aut., BNI

Valérie Mai, inf. aut., BNI, est infirmière aux soins intensifs de l’Hôpital Santa-Cabrini Ospedale de Montréal (HSCO) à Montréal.

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