nov. 01, 2010
Par Tara Tosh Kennedy

Gagner la confiance des patients et devenir plus fort

Depuis son arrivée au Canada, Dennis Ano œuvre pour l’amélioration de la santé et de la sécurité de la population autochtone de l’île de Vancouver. Son sens développé de la famille, instillé en lui aux Philippines où il est né, est central dans son travail comme infirmier en santé communautaire, affirme-t-il. Instaurer un rapport de confiance est essentiel. « Je veux que les gens puissent me demander tout ce qu’ils veulent », dit-il. 

Teckles Photography Inc.La pêche est l’un des passe-temps préférés de Dennis Ano.
 

La possibilité de voyager dans le monde entier est ce qui a d’abord attiré M. Ano dans cette profession. Après avoir obtenu son baccalauréat ès sciences avec distinction du programme de sciences infirmières au World Citi Colleges à Quezon City, il a travaillé près de chez lui pendant quatre ans comme infirmier de salle d’opération. C’est là qu’il a rencontré sa femme, Terry, infirmière elle aussi. « C’est l’histoire classique, raconte en riant l’homme de 42 ans. Nous travaillions au même endroit et il y a eu un déclic. Elle m’assistait pour une opération la première fois que je l’ai vue. » En 1993, M. Ano et sa femme ont eu un fils, Jonathan David. Ayant toujours envie de voyager, en 1996, M. Ano a emmené sa famille au Canada, où ils ont eu un deuxième enfant trois ans plus tard, Josiah James.

Pour exercer ici, M. Ano devait remplir plusieurs conditions. La Professional Regulation Commission et le World Citi Colleges aux Philippines devaient d’abord envoyer ses titres de compétence directement au College of Registered Nurses of British Columbia, et il devait prouver qu’il exerçait comme infirmier depuis cinq ans. Il a aussi dû passer des examens d’anglais et faire vérifier son casier judiciaire aux Philippines et au Canada. Enfin, il a dû passer l’examen pour obtenir l’autorisation d’exercer au Canada, ce qu’il a fait en 1998. Peu après, il est devenu directeur associé des soins dans une résidence pour personnes âgées, combinant soins de chevet et tâches administratives. En 2006, il est devenu infirmier en santé communautaire au Tillicum Lelum Aboriginal Friendship Centre à Nanaimo (C.-B.).

« C’est le destin qui m’a amené au Centre », affirme M. Ano. S’étant fait quelques amis autochtones au Canada, il était déjà un peu au courant des problèmes sociaux et de santé de cette population. « Les statistiques sont élevées pour pratiquement tout : suicide, diabète, hypertension, obésité, et la liste continue. Alors j’ai voulu contribuer à la solution, ne serait-ce qu’un petit peu. »

Il n’y a pas de journée ordinaire à Tillicum Lelum, le centre desservant principalement une population à haut risque. Bien qu’il s’occupe surtout des gens qui vivent une partie du temps dans une réserve autochtone, ses portes sont ouvertes à quiconque a besoin d’assistance. M. Ano ne chôme pas : dépistage des ITS, du VIH, du diabète et de la tuberculose, vaccins, soins des blessures et aiguillage vers d’autres soins et programmes.

Deux fois l’an, M. Ano anime des ateliers sur la sécurisation culturelle à l’Université de Vancouver Island. À Tillicum Lelum, il sert de mentor aux étudiants et aux débutants en soins infirmiers, prête main-forte trois fois l’an dans un programme de formation pour les conseillers en toxicomanie et s’occupe d’un programme offrant des services de réduction des méfaits. Il gère par ailleurs Into the Circle, un programme pour le VIH/sida qui offre des services holistiques de counseling, d’éducation, de traitement et de soutien à l’ensemble de la communauté. Au centre, M. Ano travaille parfois à la clinique sans rendez-vous pour le diabète et aux programmes de formation de base pour les adultes et Building Better Babies (soutien aux futurs parents et aux gens s’occupant de bébés de moins de six mois).

En début d’année l’an dernier, une femme est arrivée au bureau de M. Ano et a demandé un test pour le VIH. Elle était tellement peu à risque que les autres cliniques avaient refusé. Comme prévu, ses résultats étaient négatifs. Quand M. Ano lui a demandé pourquoi elle avait voulu être testée, elle lui a dit qu’elle était allée en Afrique du Sud et y retournerait bientôt, et qu’elle voulait donner l’exemple aux gens qu’elle y avait rencontrés. Elle voulait leur montrer qu’il n’était ni difficile ni stigmatisant de se faire tester pour le VIH. Cette femme travaillait avec Edu-AIDS, un groupe sud-africain qui offre des services de consultation axés sur la lutte contre la propagation du sida par l’éducation. « Je lui ai dit que je voulais faire partie de son équipe », se souvient M. Ano et, en novembre dernier, il a passé trois semaines en Afrique du Sud.

Prendre la décision n’a pas été le plus difficile, explique-t-il. Pour lever des fonds pour le voyage et pour le projet sur lequel il travaillerait en Afrique du Sud, M. Ano a organisé des activités comme des collectes de bouteilles vides et des ventes-débarras. Sa famille l’a beaucoup aidé : « Mes fils et ma femme ont distribué des prospectus, trié des canettes… Ce n’était plus un projet personnel, mais un projet d’équipe », dit-il fièrement. Un couple de Nanaimo avec des racines sud-africaines a fait don des derniers 1 600 $ manquants.

M. Ano a fait le voyage avec des membres d’Edu-AIDS, dont les fondateurs du groupe, Jaco et Antoinette Fouche, tous deux sud-africains et séropositifs. Avant même d’arriver, M. Ano connaissait l’abîme qui sépare le Canada et l’Afrique du Sud à cet égard. Plus de 30 à 40 % des Sud-Africains atteints du sida ont été infectés par leur mère, à la naissance ou pendant l’allaitement.

À Bosbou, petite collectivité de la municipalité de Mossel Bay, M. Ano a montré comment utiliser les fournitures médicales et essayé de « suivre le mouvement ». Ce qu’il voulait surtout, dit-il, c’est tisser des liens à long terme avec les résidents et gagner leur confiance. Celle-ci s’est avérée cruciale quand Edu-AIDS a commencé à enseigner comment prévenir les infections transmissibles sexuellement. Pendant son séjour, M. Ano a aussi bricolé dans des écoles, faisant de la plomberie et de la peinture, réparant des toilettes et bouchant des trous.

Cette année, M. Ano a passé du temps à parler de ce qu’il avait vu et appris en Afrique du Sud. Ce voyage a été significatif pour lui : il a toujours le drapeau sud-africain dans son bureau et il garde ses photos de voyage à portée de main. Il veut faire venir les fondateurs d’Edu-AIDS au Canada pour parler de leur travail, et retourner en Afrique. En attendant, il sensibilise les Canadiens au problème du VIH/sida en Afrique du Sud et espère inspirer d’autres gens à agir. « C’est comme une fièvre que j’ai, ce désir d’aider les autres, et je veux que tout le monde l’attrape », dit-il.

M. Ano passe une partie de son temps au foyer d’hébergement de Tillicum Lelum, à Nanaimo, qui offre un refuge temporaire à des jeunes à risque. Il peut y mettre en pratique ses croyances personnelles sur les soins holistiques et la spiritualité.

« Au lieu de me concentrer exclusivement sur un problème physique ou une maladie, j’envisage l’être entier, y compris ses besoins physiques, émotionnels, socio-économiques et spirituels », explique M. Ano qui promeut la macrobiotique, la méditation, le yoga, les massages et l’acupuncture. Il attache une grande importance à l’aspect spirituel de la vie. À une époque, il a pensé devenir ministre du culte et suivi quelques cours de cycle supérieur à Regent College, une école internationale de hautes études chrétiennes à Vancouver.

Au foyer d’hébergement, M. Ano éduque ses jeunes clients quant aux ITS, au VIH et à l’hépatite C. Il leur parle aussi d’appuis au rôle de parent et de programmes en matière de toxicomanie et d’alcoolisme. « Il faut être réaliste et ne pas les forcer, dit-il, et quand ils commencent à se livrer, en confiant par exemple qu’ils ont eu plus d’un partenaire sexuel, on doit alors leur parler des risques sans donner l’impression de juger. »

Pour M. Ano, voir les gens quand ils sont le plus vulnérables rend le travail difficile sur le plan émotionnel. Il cherche donc à protéger sa vie personnelle des aspects les plus stressants de son travail : il fait du jogging, écrit de la poésie, va au cinéma et pêche l’achigan autour de Nanaimo. « C’est un poisson qui lutte, dit-il en souriant. La truite abandonne trop vite ».

M. Ano est très content de voir les gens parler plus ouvertement de sexualité et du VIH/sida, autour de lui. Son anecdote préférée est celle d’une grand-mère qu’il a rencontrée pendant qu’il tenait un stand à une foire sur la santé. Prenant quelques-uns des préservatifs mis à la disposition des passants, « elle m’a expliqué que c’était pour ses petits-enfants. Elle voulait faire son possible pour les protéger, car elle savait qu’ils avaient des rapports sexuels », raconte-t-il. C’est quelque chose que l’on n’aurait pas vu il y a 20 ans.

Et l’avenir? M. Ano répond qu’il aimerait finir sa maîtrise – en théologie ou en santé publique – dans les cinq ou six prochaines années. Il veut aussi travailler à nouveau avec Edu-AIDS et étendre le programme en Inde.

L’engagement profond de M. Ano envers sa famille est au cœur de ses efforts. « Je veux aider les autres, dit-il, et je suis avant tout mari et père. Ça, ça passe en premier. »

Tara Tosh Kennedy, Artiste et journaliste pigiste. Elle vit à Ottawa (ont.).
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