Tire des pages de The Canadian Nurse

Novembre 2010   Commentaires

Cet article relatant l’expérience d’une infirmière militaire pendant la guerre d’Afrique du Sud a été publié, à l’origine, dans The Canadian Nurse en juillet 1911 (Volume VII, No. 7).

L’infirmière militaire

Mademoiselle Minnie Affleck, infirmière militaire, 1er Contingent canadien, Guerre d’Afrique du Sud, 1899-1902.
Minnie Affleck/Bibliothèque et Archives Canada/C-051799

Quand la Guerre d’Afrique du Sud a éclaté, les services infirmiers de l’armée britannique, bien qu’en bon ordre, ont bien sûr dû augmenter leurs effectifs en faisant appel à la Princess Christian Army Nursing Service Reserve, pour laquelle je crois que presque toutes les infirmières qualifiées d’Angleterre se sont portées volontaires. D’abord, il y a eu un influx d’infirmières amateures, des femmes de la haute société, beaucoup d’entre elles sans aucune formation et absolument pas faites pour le travail que, dans leur enthousiasme romantique et malavisé, elles avaient entrepris. Les histoires sur leurs services abondent. Une sœur qui travaillait à l’Hôpital Yeomanry à Deelfontein m’a parlé d’une de ces bénévoles qui insistait pour donner des pains aux raisins à manger aux pauvres affamés souffrant de la fièvre entérique. On raconte aussi l’histoire d’un pauvre homme qui, lorsque l’une de ces patriotes lui a demandé s’il ne se sentait pas beaucoup mieux à présent qu’elle lui avait soigneusement lavé le visage et les mains et tapoté l’oreiller, a répondu « oui, vous n’êtes jamais que la neuvième à me laver ce matin. » C’était dans un de ces hôpitaux militaires infestés de ces calamités que l’un des soldats, au désespoir, a fait accrocher au pied de son lit par un camarade une pancarte sur laquelle était écrit en gros caractères : « Trop malade pour être soigné aujourd’hui, merci », avant de se replonger sous ses couvertures.

[…]

Du temps où j’étais une adolescente romantique, je m’imaginais souvent en songe agenouillée sur le champ de bataille, la tête d’un soldat blessé sur les genoux, une tempête de balles et d’obus faisant rage autour de ma tête d’héroïne. Je ne sais pas très bien ce que j’étais censée faire dans cette pose pittoresque, mais c’était mon rêve. Inutile de dire que j’ai découvert que la réalité était légèrement différente. La guerre est atroce et sinistre. Il faut la voir pour en comprendre l’horreur et la cruauté. À Londres, au spectacle des troupes en route pour la gare ou les quais, nos cœurs patriotes battaient fort; nous aurions aimé les suivre. À la moindre victoire, nous criions de joie à en être aphones, les drapeaux et les banderoles étaient partout, les hommes et les femmes étaient délirants d’excitation. Mais je peux vous assurer que la réalité dans toute son horreur nous a frappés en plein cœur quand nous avons vu les soldats arriver au camp, poussiéreux et sales après leur voyage, épuisés et les pieds endoloris. Où étaient passés ces hommes guillerets et élégants dans leurs uniformes kaki que nous avions vus défiler si joyeusement dans les rues de Londres? Ces chevaux usés, boiteux et rompus et ces fusils couleur poussière et à l’air maléfique étaient-ils bien ceux que nous avions vus il n’y avait pas si longtemps participer à un défilé royal?... Où étaient passés l’enchantement et l’excitation?

En dépit de tout cela, nous étions cependant contentes d’être là. La première fois que j’ai été détachée, c’était à Pretoria, au Yeomanry Imperial Hospital. C’était un hôpital militaire fixe, superbement équipé et qui comptait environ 1 500 lits. Le camp était l’un des mieux installés du pays, à flanc de coteau, avec les tentes de convalescence et d’opération en haut de la colline, les tentes médicales un peu plus bas et, au pied de la colline, les tentes pour les malades atteints de fièvre entérique et de dysenterie. Nous avions toutes sortes de fournitures médicales en abondance, pouvant assurer le confort de nos patients sans compter, et c’était très encourageant de voir les hommes apprécier ce que nous faisions pour eux. Nous avions presque toutes des amis qui nous envoyaient personnellement des fournitures, et rares étaient les pioupious qui repartaient sans quelques chemises ou chaussettes neuves, ou autres petites choses pour contribuer à leur confort sur la route. Je me souviens d’une colonne arrivant après une marche très difficile dans les plateaux au nord de Pretoria. Un pauvre soldat qui nous avait été envoyé m’a montré les sous-vêtements les plus particuliers que j’ai jamais eu l’heur de voir. Ils avaient été confectionnés dans une nappe à motifs roses, verts et violets provenant d’une ferme hollandaise qu’il avait pillée. Son vêtement fort original consistait en quelques loques attachées ensemble et, avec ce qui avait été le trésor de quelque femme, il avait construit deux poches cylindriques dont il était très fier. À l’époque, la bataille faisait rage autour de Pretoria et, à Noolgedacht, à environ 30 miles de là, dans les montagnes, une assez grande bataille se déroulait. C’était pendant la saison la plus chaude et les mots n’existent pas pour décrire la souffrance de ces pauvres hommes rompus que l’on nous apportait dans des ambulances branlantes tirées par des bœufs sur des chemins sableux qui faisaient à l’époque office de route, certains de ces hommes avec juste quelques pansements de fortune appliqués sur leurs plaies. Les ambulances mettaient des jours à arriver, certaines transportant des morts avec les vivants, avec des blessures qu’on ne saurait décrire. Les mouches étaient passées par là et leurs plaies grouillaient littéralement. Il leur fallait des compresses chaudes à l’acide borique pendant des jours et des jours, mais c’était vraiment formidable de voir la rapidité avec laquelle certaines des blessures les plus impressionnantes cicatrisaient dans cette atmosphère saine.

[…]

J’ai été postée pendant quelque temps dans le nord-ouest du cap des Tempêtes, à un endroit à trois ou quatre jours de voyage de la gare la plus proche. Nous devions y organiser un hôpital, sans fournitures! Sans rien! Il a fallu déchirer et faire bouillir nos vieux sous-vêtements et ce que nous pouvions mendier auprès des civils du village pour faire des pansements en attendant de pouvoir être approvisionnés par la base militaire. Les préposés aux soins du R.A.M.C. (service médical de l’armée royale) étaient des hommes qui avaient reçu une formation et étaient souvent très capables, et notre travail était organisé, à Pretoria, de façon à ce que chaque sœur soit responsable d’une cinquantaine de patients, avec en moyenne un préposé aux soins pour dix lits. Il fallait compléter les effectifs du R.A.M.C. avec des préposés aux soins du régiment, d’anciens patients que l’on avait mis à contribution à l’hôpital. Dans l’ensemble, ces hommes étaient gentils et de bonne volonté. Nos responsabilités consistaient à superviser leur travail, administrer stimulants et médicaments, surveiller le service des repas, surveiller la température des patients et faire la toilette des plus gravement blessés. Dans les tentes où étaient regroupés les patients atteints de fièvre entérique et de dysenterie, les sœurs s’occupaient chacune de moins de patients et avaient plus de préposés aux soins, car ces patients avaient besoin de beaucoup plus de soins que les autres.

À Pretoria, nous avons eu une très grosse épidémie de fièvre entérique en pleine saison chaude, mais nous avions beaucoup de ressources et nous avons pu faire front. Hélas, la saison chaude suivante, quand j’étais au cap des Tempêtes nous avons eu une épidémie encore plus grave d’une très mauvaise fièvre entérique, cette fois avec des fournitures pratiquement inexistantes et des installations sanitaires des plus élémentaires. C’est un miracle que la garnison et la population civile tout entière n’aient pas été décimées.

[…]

Les navires hospitaliers étaient merveilleusement bien organisés. J’ai été désignée pour un service sur le Canada alors que je faisais le voyage pour revenir chez moi. Le navire était superbement équipé. Les convalescents disposaient de lits de camp au soleil sur le pont inférieur et, dans l’entrepont, il y avait de grandes salles de soins et d’opération, avec des couchettes suspendues pour les patients très malades. Après la tournée du médecin militaire le matin, et une fois tous les pansements changés et les soins donnés, les patients transportables étaient tous emmenés sur le pont où ils passaient le restant de la journée. Sous les Tropiques, ils y passaient souvent la nuit aussi.

Intérieur d’un service dans un hôpital militaire en Afrique du Sud.
W. Dobbs/Bibliothèque et Archives Canada/PA-124925

Les convalescents devaient tous se présenter à la sœur responsable à 8 h du matin. On écoutait leurs plaintes, refaisait leurs pansements, leur administrait leurs médicaments et, sauf si cela était nécessaire, on ne les revoyait pas avant 18 h. C’était formidable de voir comment certains des plus faibles d’entre eux gagnaient en vivacité et en vigueur avec chaque bouffée de bon air marin qu’ils inspiraient. Nous avons trouvé les Tropiques très éprouvants pour certains des malades, et nous avons perdu plusieurs hommes en chemin. Les obsèques en mer sont très impressionnantes, avec le spectacle du corps que l’on met par-dessus bord dans son linceul, si petit et insignifiant alors qu’il s’enfonce dans l’immensité de l’océan; les moteurs du bateau sont à l’arrêt pendant quelques minutes puis, au clair de lune, l’air se remplit d’un « La » traînant, la dernière note de la sonnerie aux morts. On a du mal à comprendre pourquoi il faut que ces pauvres hommes qui ont peut-être fait toute la campagne meurent alors qu’ils sont si près de chez eux.

 

 

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