févr. 01, 2011
Par Michael Villeneuve, inf. aut., M.SC.

L’Année du Buffle : perdre et survivre

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Teckles Photography, Inc.

« Il a été dit qu’infirmiers et infirmières sont parmi les travailleurs les plus malades du pays. Ne me sentant pas concerné, je pensais qu’il s’agissait de statistiques pour l’absentéisme et de la surcharge de travail en premières lignes. Je ne me considérais pas « malade ». Je ne pensais certainement pas avoir une maladie chronique à « gérer ». Mais, comme beaucoup de mes collègues, j’avais bien attrapé une maladie chronique qui, de plus en plus, nuisait à ma vie, mes choix et mes aspirations professionnelles. Les infirmières et infirmiers, les médecins et les autres fournisseurs de soins sont si forts quand il s’agit de donner des conseils aux autres et de les soigner; beaucoup d’entre nous savons moins bien prendre soin de nous. Deux ans après mon Année du Buffle, ma vie a pris un cours nouveau, plus sain et passionnant parce que c’est la direction que j’ai choisie. Mais pour cela, il a fallu passer par les conversations et les confrontations les plus difficiles de ma vie – toutes avec la même personne : moi. » 

Dans l’astrologie chinoise, 2009 était l’Année du Buffle. Cette année-là, j’allais passer le cap des 50 ans et fêter 25 ans avec mon partenaire et 5 ans dans mon poste à l’AIIC.

L’année précédente, j’avais décidé de subir une opération chirurgicale en 2009 pour être en meilleure santé. Je savais que ce serait une épreuve longue et difficile, J’étais préparé. Mais je ne m’intéressais pas beaucoup à l’astrologie, chinoise ou autre. Je n’étais pas au courant des mises en garde affichées sur paranormality.com (et je n’y aurais pas accordé beaucoup d’attention, de toute manière) selon lesquelles « les problèmes… rencontrés pendant l’année du Buffle sont souvent de nature domestique et ne semblent pas avoir de fin ».

La perte, planifiée ou non

Je me sens très différent en 2011 après avoir perdu plus de 600 livres ces deux dernières années. Deux cent de ces livres ont disparu de mon corps par ma volonté et la sueur de mon front et grâce au cadeau formidable des opérations qui m’ont aidé.

Ce que je n’avais pas prévu, c’était les autres pertes, bien plus grandes. Avec la mort de Glenn, mon meilleur ami et mon complice de 25 ans, en mars 2009, et celle, plus tard dans l’année, de Bobbie, ma grande amie depuis 27 ans, 400 autres livres ont disparu de mon âme. Ils étaient tous deux infirmiers autorisés, des gens formidables et pleins d’amour qui sont partis trop jeunes. Deux piliers de ma vie, inextricablement liés à ma place dans le monde, à ma carrière et à la personne que je suis aujourd’hui.

Mes problèmes de santé, j’imagine, ont commencé à ma naissance. Bien que, bébé, mon poids ait été insuffisant et que, enfant, j’étais maigrichon, mon poids a commencé à s’emballer vers l’âge de sept ou huit ans. Nous étions des enfants heureux d’une de ces générations des années 1960 à Toronto où, au lieu de nous garder constamment dans leurs jupons, nos mères nous disaient d’« aller jouer dehors et de ne pas revenir avant l’heure du dîner ». Nous jouions sans arrêt, faisions des sports d’équipe, grimpions aux arbres, mangions sainement et réussissions à l’école. Je faisais de la natation et de la course et j’avais des leçons de musique, d’excellents amis, de bonnes notes et des rôles dans les pièces de théâtre à l’école. Bref, tous les avantages d’une vie privilégiée en banlieue, dans un corps déterminé à prendre de l’ampleur. Adolescent, j’ai fait le trajet Ottawa-Parc Algonquin et retour en bicyclette… et j’ai pris cinq livres.

J’ai suivi les régimes draconiens prescrits par les médecins et les diététiciens. Rien de ce que j’ai essayé ne semblait durable et le problème empirait après chaque tentative. Au moment de mes 40 ans, il était clair pour moi que mon corps me pesait et me ralentissait. Quelle confrontation personnelle difficile, quand on sait qu'on a l'esprit vif et rapide, que l'on a brillé dans ses études dans une des meilleures écoles du pays, que la carrière suit un cours formidable... et que son propre corps semble déterminé à être un boulet.

Quand j’ai eu 45 ans, mon médecin à la Clinique de gestion du poids de l’Hôpital d’Ottawa m’a prévenu : « Vous ne risquez pas vraiment de crise cardiaque, mais vous allez avoir une défaillance structurelle ». J’ai perdu 108 livres en 12 semaines avec le programme de la Clinique et je me sentais en pleine forme. Mais dès que j’ai cessé de m’affamer (une stratégie efficace puisqu'elle m’avait sauvé la vie), j’ai recommencé à prendre du poids.

J’ai repris le chemin de la Clinique en 2008. Je savais qu’il fallait faire quelque chose de radical afin de bouleverser mon corps et mon âme, pour changer de cap. La question d’un pontage gastrique a été abordée. J’avais fait des recherches et, peu de temps après, j’étais à Utica (N.Y.) pour une consultation. Le 5 février 2009, c’était fait. Bien que les 90 minutes et les six ouvertures pour la laparoscopie soient devenues trois heures et demie et 13 ouvertures, j’ai survécu et, 48 heures plus tard, j’étais sorti de l’hôpital, quelques Tylenol suffisant à gérer la douleur.

L’instabilité métabolique causée par l’opération devait persister pendant de nombreux mois. Mais en vérité, je n’ai jamais su faire le tri entre ces complications et les événements de mars 2009, juste après mon opération, quand Glenn, incapable de supporter plus longtemps la douleur causée par son anxiété maladive, a décidé de mettre fin à ses jours. Encore aujourd’hui, cela me choque d’écrire ces mots. Malgré le soutien de tous ceux qui m’ont accompagné pendant ces premières semaines, ces premiers mois, j’étais ébranlé au plus profond de moi-même et j’ai pris un congé de maladie pour essayer de retrouver ma santé mentale, émotive et physique.

J’ai su que quelque chose n’allait pas quand j’ai à peine pleuré après le décès soudain de Bobbie sept mois plus tard. Elle a été terrassée par la grippe H1N1 dans l’unité de soins intensifs où elle avait régné comme infirmière responsable pendant un quart de siècle. Un mardi matin, quelques semaines plus tard, je me suis retrouvé en train de sangloter à la vue des premières décorations de Noël dans un magasin d’alcools. Le lendemain après-midi, j’étais dans le cabinet d’un thérapeute, la meilleure décision possible pour ma guérison émotionnelle. Cela m’a vraiment aidé à retrouver un équilibre, à parler de ce que j’avais vécu, à traverser la période des Fêtes et, finalement, à endurer une autre opération puis à revenir au travail et à la vie.

L’opération de mars 2010 était une intervention de chirurgie plastique majeure pour enlever l’excès de tissus. Cela s’est avéré une expérience terrifiante marquée par une septicémie, trois autres opérations, deux hospitalisations, 13 nuits à l’hôpital, neuf unités de sang et des heures de profonde inquiétude, tout seul dans le noir dans un lit d’hôpital. Je savais que cette intervention comportait des risques au-dessus de la moyenne pour moi et j’avais donc mis mon testament à jour et pris toutes les mesures légales qu’il fallait. Mais je crois que l’on n’est jamais vraiment préparé pour ce genre de détour.

La vie : ce qui compte

En ce début 2011, j’ai perdu plus de 200 livres et je me sens un homme nouveau, avec un nouveau corps et une nouvelle vie. La perte que j’avais planifiée, aussi dramatique qu’elle ait été, m’a laissé le sentiment d’avoir fait peau neuve et d'être en bonne santé. Celles que je n’avais pas prévues m’ont fait comprendre la vérité de ce que les infirmières constatent tous les jours : la vie est courte. Je me sens plus léger dans l'âme après avoir glissé au fond d’un abîme très profond et en être ressorti. Je crois qu'on survit à ces expériences et on devient une personne différente (et meilleure, j’espère), ou bien on perd définitivement une partie de soi en cours de route.

Je suis devenu un homme paradoxal. J’éprouve le besoin d’être plus gentil et délicat tout en tolérant moins bien les projets qui n’ont aucun sens pour moi. J’éprouve le besoin de prendre le temps de savourer des moments de tranquillité, mais je ne veux pas perdre de temps. J’éprouve le besoin de trouver équilibre, joie de vivre et sens de la vie, au lieu de rechercher une position de pouvoir. Je veux réaliser de grands succès dans mon travail et dans ma vie personnelle, mais plaire aux autres ne m’intéresse pas beaucoup. Mon passage tout près de la mort et la perte d’êtres chers m’ont rendu à la fois plus audacieux et plus humble. J’ai de l’énergie pour aimer et je veux la consacrer à ma nouvelle relation qui débute.

J’ai appris que la santé et la guérison font partie de ces choses qui requièrent l'appui de toute une communauté. J’ai pu guérir mon corps, mon esprit et mon âme parce que j’avais un employeur qui me soutenait bien et un bon régime d'assurance. J’ai pu accéder au programme adéquat d’assurance-emploi du Canada pendant une courte période. J’avais un salaire et les moyens personnels d’acheter les autres choses dont j’avais besoin.

Et je sentais l’amour de ma famille, mes collègues, mes voisins et mes amis qui semblaient sortir de nulle part pour venir me redonner le moral et du courage, me remettre sur pied et m’aider à continuer. Ils ont insisté pour que je survive. J’ai une dette à vie envers eux, pour m’avoir empêché de couler.

Parmi ceux qui se sont occupés de moi et de mes proches, personne n’a été plus important que le personnel infirmier. Leurs questions gentilles au milieu de la nuit m’ont montré que je n’étais pas seul quand j’avais peur, j’étais épuisé ou j’avais mal. Le regard au-dessus d’un masque dans la salle d’opération et la voix féminine douce et confiante qui me disait « Ça va aller, on va vous arranger ça » m’ont rassuré alors que je m’endormais. L’humour des formidables infirmières de la salle de réveil m’a permis de comprendre que j’étais en vie. L’infirmière qui a vigoureusement pris ma défense dans l’unité des soins post-anesthésie m’a prouvé que j’étais en bonnes mains; je n’oublierai jamais comment elle a empêché un anesthésiste de faire quelque chose que j’avais demandé qu’on ne fasse pas. « Attendez, lui a-t-elle dit, ça va. Il peut y arriver. Laissons faire pour l'instant. »

Mes infirmières de soins à domicile – toutes des infirmières praticiennes autorisées, sauf une – étaient toujours attentives. Chaque jour débutait par une salutation chaleureuse et rassurante, elles prodiguaient leurs soins, analysaient la situation et recommandaient des traitements qui m’ont guéri moi (et pas seulement mon incision).

Je voulais partager cette histoire dans l’espoir qu’elle incitera peut-être certains collègues infirmiers à examiner leur vie et leur santé et à prendre des mesures pour les remettre sur les rails. Je souffre encore des pertes que j’ai connues, mais je continue à me réjouir d’être encore ici.

Michael Villeneuve, inf. aut., M.SC., est chercheur invité à l’AIIC.
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