juin 01, 2011
Par Ann Silversides

Une perte ouvre parfois de nouvelles voies

Jane Simington : le douloureux apprentissage de la guérison

Plus d’un quart de siècle s’est écoulé depuis que Jane Simington a perdu son fils de 13 ans, Billy, dans un accident de chasse. L’événement l’a laissée submergée par le chagrin et la honte. « J’étais infirmière, et la sécurité ne m’était pas étrangère. Pourtant j’avais permis qu’il soit dans cette situation. »

Teckles Photography Inc.Mme Simington emploie le terme mal à l’âme pour décrire les effets des traumatismes et du deuil
 

Après ce décès, Mme Simington s’est mise à la marche, tous les jours, dehors, sur des kilomètres. Elle s’est aussi lancée dans un long périple éducatif et expérientiel pour en savoir plus sur la guérison et pour apprendre à se guérir.

« J’ai perdu toutes mes bases et toutes mes croyances en même temps que mon fils. C’est ce qui m’a lancée dans ma quête, explique Mme Simington. J’avais le sentiment que si j’avais assez d’information, je pourrais concilier ce que j’avais dans la tête et dans le cœur. »

La quête de Mme Simington l’a éloignée des soins infirmiers directs, dans les services d’urgences, de soins intensifs et de soins de longue durée. Elle a toujours renouvelé son autorisation et continue de se considérer comme une infirmière, mais elle a le sentiment de travailler en marge du système, car ses techniques de guérison diffèrent de celles qu’appliquent la majorité de ses collègues.

Aujourd’hui, Mme Simington dirige Taking Flight International Corporation. Installée à Edmonton, l’entreprise offre des ressources et des ateliers sur la guérison à l’intention des non-spécialistes, et des programmes de formation en soutien aux personnes affligées et en rétablissement à la suite d’un traumatisme pour les professionnels des soins de santé.

À l’époque où son fils est mort, Mme Simington faisait bénévolement du counseling aux personnes affligées pour la paroisse et étudiait pour obtenir un B.Sc.inf. et un B.A. en psychologie. Après la tragédie, elle a fini son diplôme d’infirmière et s’est immédiatement inscrite à la maîtrise en sciences infirmières à l’Université de la Saskatchewan. Son sujet principal d’étude, les interventions thérapeutiques pour les personnes et les familles traversant des événements difficiles et traumatisants, l’intéressait au premier chef.

Bien qu’un désir profond d’aider autrui l’ait motivée dans le choix de sa profession, elle se souvient d’avoir pensé, à Humboldt (Sask.), en recevant son diplôme d’infirmière autorisée ainsi qu’un prix d’excellence académique : « C’est bien beau, mais je voulais être infirmière pour apprendre à guérir les gens, et personne ne m’a appris comment faire. » Elle a pensé de même en recevant son baccalauréat en sciences infirmières, puis sa maîtrise. « À ce stade, je savais que je devais apprendre comment guérir, parce que j’en avais moi-même besoin. »

« Je me suis beaucoup intéressée aux formes non traditionnelles de guérison, raconte Mme Simington. Je savais que j’y trouverais quelque chose d’utile. » Après avoir adopté ces nouvelles thérapies, elle les a combinées en une nouvelle méthode pour aider les gens à se remettre de traumatismes. Elle est convaincue que les thérapies fondées sur la parole ne suffisent pas : « Il faut que les deux moitiés du cerveau participent ».

Mme Simington a obtenu des titres de compétences pour des techniques de guérison très diverses. Elle a appris le toucher thérapeutique avec l’un des concepteurs de la méthode. (Elle a plus tard participé à la rédaction d’un article sur le sujet, intitulé « Effects of Therapeutic Touch on Anxiety in the Institutionalized Elderly », publié dans Clinical Nursing Research et fréquemment cité.)Elle a obtenu sa certification d’hypnothérapeute clinique et de maître de Reiki, ainsi que de professeur certifié de yoga axé sur la guérison spirituelle, et elle a suivi des cours d’acupuncture. Elle a également étudié la programmation neurolinguistique et le néochamanisme, de même que l’art-thérapie et l’interprétation des rêves.

En 1990, Mme Simington a obtenu un poste à l’école de sciences infirmières de l’Université Hawaï Pacific, qui offrait des cours sur les méthodes holistiques. Ce changement de décor a fait du bien à sa famille. Tout en enseignant, Mme Simington a travaillé à un doctorat en sciences de la santé, qu’elle a obtenu de l’Université d’Honolulu.

Elle est revenue au Canada en 1992 comme professeure adjointe à l’Université de l’Alberta. Elle y a enseigné la santé communautaire et les communications thérapeutiques, travaillant pendant cinq ans à l’élaboration et à l’enseignement du programme en soins infirmiers paroissiaux.

Mais c’est son expérience avec des prisonnières de l’Edmonton Institution for Women, un pénitencier fédéral, qui lui a donné l’envie du travail communautaire. Service correctionnel Canada cherchait quelqu’un pour travailler sur le rétablissement post-traumatisme, individuellement et en groupe, avec les détenues, dont beaucoup étaient autochtones. Mme Simington a conçu un programme intensif (trois séances par semaine pendant sept semaines) qui incorporait beaucoup des techniques de guérison qu’elle avait apprises.

Ces femmes « étaient de si bons professeurs; elles m’ont beaucoup appris sur les traumatismes... Elles connaissaient la violence familiale et étaient accoutumées à vivre dans la rue et à se droguer pour moins souffrir. Elles m’ont appris toutes ces choses et m’en ont montré les effets sur leur corps. Je n’avais jamais vu personne employer les mots “guérison” et “spiritualité” avec plus de naturel. »

Les détenues l’ont incitée à se montrer courageuse et à utiliser avec elles les diverses méthodes qui lui avaient été bénéfiques : thérapies par le rêve et l’art et imagerie mentale dirigée.

Mme Simington a commencé à parler de “mal à l’âme” (soul pain) pour décrire les effets du traumatisme et du deuil. « C’est dans les collectivités des Premières Nations que nous faisons environ 70 % de notre travail, et quand j’emploie ce terme, il résonne chez les gens. C’est quelque chose qu’on ne peut reconnaître à moins d’avoir connu une douleur spirituelle de cette amplitude. » Vers la fin des années 1990, encouragée par les Infirmières de l’Ordre de Victoria, section Edmonton, elle a fait sa première vidéo, Listening to Soul Pain, primée par l’industrie cinématographique albertaine. Certains de ses collègues universitaires trouvaient le titre gênant. « Mais, demande Mme Simington, faut-il écouter les inquiétudes de ceux qui disent “le mal à l’âme est un concept qui manque de sérieux. On ne peut pas s’y reconnaître”, ou bien écouter ce que disent nos clients? »

Ce scepticisme a en partie disparu, fait-elle remarquer. Pendant les années 1970, lorsque la profession infirmière faisait de gros efforts pour devenir plus scientifique, le concept de spiritualité était trop intangible. « On assiste maintenant à un changement de paradigme », souligne-t-elle, et on est davantage attentifs aux besoins spirituels des patients.

Bien qu’elle soit encore professeure auxiliaire dans deux universités et dirige plusieurs étudiants de maîtrise, Mme Simington s’est en grande partie retirée de la vie universitaire. C’est cependant à ses titres universitaires qu’elle doit sa crédibilité auprès de ses collègues plutôt traditionalistes ainsi que la possibilité « d’évoluer dans les deux univers ».

Ses titres de compétence lui ont également donné les bases nécessaires pour mettre au point des programmes sur les traumatismes et le deuil qui offrent des crédits comptant pour les programmes de cycle supérieur à l’Université de l’Alberta. « De nombreux guérisseurs de talents ont participé à ma formation et m’ont beaucoup appris. Mais peu d’entre eux pourraient rassembler leurs connaissances en un programme satisfaisant pour le milieu universitaire », explique-t-elle.

Les travaux de Mme Simington sont parus dans de nombreuses publications s’adressant aux spécialistes comme aux non-spécialistes, et elle écrit pour The Compassionate Friends, une organisation internationale qui apporte un soutien aux familles qui ont perdu un enfant. Elle a reçu le prix Woman of Vision de Global TV Edmonton en mars et elle a récemment été proposée pour le prix Femme de mérite du YMCA Edmonton.

Elle se trouve à présent face à un problème que connaissent bien les guérisseurs qui obtiennent de bons résultats et les créateurs d’entreprise. Elle voudrait bien céder la place aux animateurs qu’elle a préparés, mais les clients continuent de la demander, elle. Mme Simington souhaite consacrer plus de temps à développer son entreprise pour un public international. Les deux livres qu’elle a publiés ont reçu un accueil favorable et ses exposés-thèmes à des congrès d’un bout à l’autre du Canada commencent à porter leurs fruits. Des demandes d’information lui sont parvenues d’aussi loin que l’Australie et l’Afrique à la suite d’un récent voyage de promotion à New York.

Lorsque Billy est mort, Mme Simington a fait un rêve déchirant au sujet de ses priorités. « Je me voyais arriver en catastrophe, un porte-documents dans chaque main, au moment où Billy quittait la scène; il venait de jouer dans un spectacle ou une pièce. J’allais voir sa maîtresse en courant et lui demandais “Aurai-je une autre occasion de les voir?”. “Il n’y aura pas d’autre occasion”, m’a-t-elle répondu. »

Mme Simington aurait voulu apprendre cette leçon autrement, mais elle ne souhaite pas renoncer pour autant à la sagesse qu’elle en a tirée.

Ann Silversides journaliste indépendante à Ottawa (on).
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