avr. 01, 2013
Par Michelle Danda

Pesez vos mots

Les mots que nous employons colorent notre compréhension du client et de sa situation

Très tôt dans ma carrière, j’ai compris le pouvoir des mots. Je travaillais à l’époque dans une unité de troubles concomitants, aux soins intensifs psychiatriques. Le personnel infirmier fournissait des soins spécialisés à des clients ayant des problèmes de santé mentale et de dépendance. Ce qui m’attirait dans ce travail, c’était la possibilité de discuter avec les patients et de nouer des liens avec eux. J’ai été choquée de découvrir que certains membres du personnel ne cachaient pas leurs préjugés envers nos patients, comme en témoignait leur vocabulaire au quotidien. Des mots comme toxicomane, drogué, accro et dopé apparaissaient même sur les dossiers et s’entendaient chaque jour, tant dans les conversations officielles que non officielles. Devant les rechutes, la dépendance aux médicaments et divers autres comportements, certains laissaient voir leur colère et leur frustration. J’ai vite compris que leurs croyances personnelles à propos de la toxicomanie nuisaient à la qualité des soins, et leur vocabulaire péjoratif influençait l’attitude d’autres membres du personnel.

Les termes négatifs stigmatisent les populations déjà vulnérables, encouragent une culture de la honte et favorisent la culpabilité quant à leurs problèmes de santé. Dans le service où j’étais, certains ne faisaient pas la différence entre la dépendance comme problème et la personne qui en souffre.

Notre vocabulaire influence tous les aspects de notre travail, et la documentation occupe une place importante. Il faut donc porter attention à la façon dont nous décrivons les antécédents des patients, tant à l’oral qu’à l’écrit. Même les mots qui nous semblent innocents (déni, par exemple) peuvent perpétuer un paternalisme désuet dans les soins que nous fournissons. En réfléchissant à nos attitudes et en étant conscients de nos convictions, nos valeurs et nos partis pris, nous remarquerons les mots porteurs de jugement et de stigmatisation et pourrons les éliminer.

J’occupe depuis un autre poste dans le domaine des soins infirmiers en santé mentale, mais j’entends encore certains collègues utiliser un vocabulaire qui me surprend, et me consterne parfois. J’ai compris qu’en dépit de la compassion et l’indulgence dont je fais preuve au travail, je peux moi aussi me laisser aller à employer ce vocabulaire péjoratif et stéréotypé. Quand j’entrevois un dérapage, je prends du recul pour réfléchir à ma conduite et comprendre la situation particulière de chaque patient.

Grâce à l’expérience que j’ai acquise, je m’emploie à faire évoluer la culture, en rendant les gens conscients du pouvoir des mots. Entendant une collègue appeler « toxicomane » un patient qui prend de la méthadone, je lui ai demandé s’il convenait de désigner cet homme par sa maladie. Elle a d’abord été surprise, mais je pense que j’ai ouvert la porte à une conversation honnête sur nos croyances, l’importance de nous retenir de juger et la façon dont notre langage colore les soins aux clients.

Aux premières lignes des soins infirmiers, je suis idéalement placée pour aider à changer les termes négatifs employés pour parler des dépendances. Dans l’idéal, j’aimerais nous voir tous remplacer la tentation de juger par l’empathie et la compréhension. C’est ainsi que nous changerons notre perception de la dépendance et donnerons un rôle actif aux gens qui en souffrent. Nous nous devons de défendre tous les patients et de nous assurer que même les plus marginalisés ont accès aux soins. Mais nos activités de défense n’auront que peu de poids si le langage que nous employons stigmatise et opprime ceux que nous défendons.

Michelle C. Danda, inf. aut., B.Sc.inf., infirmière en santé mentale et en dépendance à Calgary.
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