Helen Mussallem, par elle-même

Février 2013   Commentaires

« Son décès marque la fin d’une époque », a souligné Anges Loyer, amie d’Helen Mussallem, lors d’un service commémoratif en son honneur. Beaucoup de gens lui ont fait écho dans les jours qui ont suivi la disparition de Mme Mussallem en novembre, à l’âge de 97 ans. Elle a été directrice générale de l’AIIC de 1963 à 1981 et restera dans les mémoires une des grandes figures des soins infirmiers au Canada, surtout pour avoir transformé la formation en soins infirmiers dans notre pays. Mais derrière la légende, il y avait une femme, avec son dévouement à sa famille, une curiosité insatiable et une véritable passion pour la vie.

Sur sa formation en soins infirmiers

Je n’avais jamais vu quelqu’un mourir. C’était vraiment traumatisant. On n’avait pas le counseling et tout le soutien que l’on a maintenant.

Prête à entrer en salle d’opération à l’hôpital général de Vancouver
© DR. H. K. MUSSALLEM BIOGRAPHY PROJECT

Je me souviens qu’il y avait alors un anesthésiologiste dont tout le monde disait qu’il fallait le surveiller. Nous n’avions pas le droit d’entrer dans la salle. Il mettait toujours le masque sur son visage en premier et inhalait un peu de gaz. Il était vraiment dangereux, quand j’y repense. Mais personne ne l’a signalé, les gens étaient comme solidaires.

Bien sûr, je n’avais jamais vu quelqu’un naître, et je me suis évanouie la première fois. Ça ne serait pas arrivé si ma superviseure ne m’avait pas dit « Si tu t’évanouis, fais-le sans bruit ». Je me suis juste affalée au pied du mur.

Ils avaient à l’époque le Service des maladies infectieuses et des services des maladies vénériennes pour les malades que l’on cachait... On les mettait tous dans des chambres au sous-sol du Vancouver General. J’imagine qu’on ne voulait pas qu’on les voie, mais je pense aussi que comme, moralement, ils avaient « fauté », on les mettait dans ces lits. Il y avait beaucoup de gonorrhée chez les femmes, je m’en souviens bien. Et la tuberculose occupait aussi une place importante dans ma formation. Deux filles de ma classe sont mortes de cette maladie.

On ne nous dorlotait pas, mais on nous surveillait, et les gens dans cet hôpital avaient cette idée « radicale » qu’il fallait faire notre éducation plutôt que de nous former. Car dans d’autres hôpitaux, et encore aujourd’hui, bien que ce ne soit pas le même système, on utilisait les étudiants, on les exploitait. Mais pas au Vancouver General. Dans l’ensemble, leur approche était bien pensée. Quand j’y repense, j’étais incrédule, je n’avais aucun point de comparaison.

Sur son départ pour la guerre

La superviseure de la salle d’opération où je travaillais m’a convoquée un jour. Mlle Jamieson, une grande femme imposante dont tous les docteurs avaient une peur bleue. Elle m’a dit quelque chose comme « Il faut que tu descendes t’inscrire pour partir. Je ne me suis pas inscrite pour aller à l’étranger pendant la Première Guerre mondiale et j’ai raté quelque chose. Je veux que tu y ailles. » Mlle Jamieson était comme ça. Alors j’ai retourné la question dans tous les sens et je ne l’ai pas dit à mes parents ou à qui que ce soit, mais je me suis dit « Quelle aventure! », tout le monde le fait, alors je suis descendue m’inscrire.

« Nous avons été emmenées en train [de Sussex, au Nouveau-Brunswick] à Halifax. Notre colonel nous a fait marcher quatre ou cinq milles jusqu’au bateau, avec nos 40 livres. Et des camions nous dépassaient, avec à bord les corps d’infanterie. Tous les hommes qui embarquaient sur les mêmes bateaux que nous étaient dans des camions et nous, on nous faisait marcher! »
© DR. H. K. MUSSALLEM BIOGRAPHY PROJECT

Les volontaires ne manquaient pas, et ceux qui étaient déçus, c’était ceux qui ne sont jamais partis. C’était une expérience formidable, quand j’y repense. Nous avons appris le tir au fusil à Victoria. Ce n’était pas prévu, mais le médecin hygiéniste en chef avait décidé que nous devions savoir tirer. Il nous a dit de nous souvenir que si nos patients étaient menacés par un ennemi, nous devions tirer pour les protéger. Je me demandais si j’en serais capable et craignais souvent de ne pas pouvoir tirer. Je me répétais « J’aimerais avoir à le faire, comme ça je saurai comment réagir ». Mais l’idée m’horrifiait et j’oubliais toujours où était le pistolet.

Nous sommes allées à Sussex, au Nouveau-Brunswick, où on nous a traitées comme des soldats ordinaires. Nous faisions huit heures d’entraînement par jour, nous mettant au garde-à-vous, saluant, marchant, marchant, saluant, nous mettant au garde-à-vous. Nous vivions dans des baraquements en H très rudimentaires. Nous étions 36 par baraquement. Nous mangions des rations comme le reste des troupes et on nous disait que nous étions des soldats comme les autres. On ne s’attendait pas à un traitement différent, mais c’était quand même très rudimentaire et primaire.

Et puis un jour, nous avons embarqué. Nous avons passé cinq jours et cinq nuits sur le bateau. Il y avait 8 000 militaires à bord : 80 femmes et le reste étaient des hommes.

Sur son enquête charnière sur la formation en soins infirmiers

Je n’avais aucune idée que les endroits qui se proclamaient écoles de soins infirmiers pratiquaient, disons, l’esclavage. Ils se contentaient d’exploiter les étudiantes, s’en servant comme personnel pour l’hôpital. On se souciait si peu de leur formation et on les logeait dans les pires conditions. Ce n’était pas comme ça dans l’Ouest, mais quand vous alliez dans les provinces de l’Atlantique ou dans des petites villes du Québec ou d’ailleurs, ça dépassait presque l’entendement. Et personne n’aurait pu faire ces enquêtes sans être aussi furieux – je ne vois pas d’autre mot – que moi. Des gens qui disaient qu’ils faisaient de la formation alors qu’ils jetaient des élèves infirmières dans un service pour qu’elles glanent des miettes de connaissances comme elles le pouvaient. C’était si rudimentaire, mon stylo crachait des flammes pendant que j’écrivais. Je n’en revenais pas. Mais je n’étais pas seule : c’est aux gens qui ont travaillé sur ces enquêtes que l’on doit les changements. Rétrospectivement, c’était vraiment majeur, car nous pourrions encore nous débattre dans ces horribles écoles hospitalières.

Alors qu’elle était directrice de l’école de soins infirmiers de l’hôpital général de Vancouver dans les années 1950, avec Ruth (Cochrane) Mann, instructrice
Photo gracieuseté de Sally Thorne

J’ai été persécutée par l’Association des hôpitaux, qui ne voulaient pas perdre leurs écoles. Je suis allée à une de leurs réunions, auxquelles ils m’invitaient toujours, et à cette réunion, ils ont parlé de cette femme qui colportait toutes ces histoires sur les terribles écoles hospitalières et dit qu’elle devrait être remise à sa place. Ils ne savaient même pas que j’étais assise au fond de la salle. Certains de ces administrateurs m’en ont voulu pendant des années.

Je repense à tout ça maintenant et je me dis que je n’aurais pas pu faire plus simple. J’avais ma maîtrise à l’époque, mais les articles savants ne sont pas ma spécialité. Je suis capable d’écrire de façon factuelle, je le fais assez bien. Mais, comment dire, les preuves étaient si manifestes! N’importe qui aurait pu le faire, mais il s’est trouvé que j’ai été choisie et que j’étais là. Il y a autre chose : je ne suis pas douée pour beaucoup de choses, mais quand il y a un travail à faire, j’y consacre toute mon énergie et je me repose après. Il y a des gens qui peuvent faire des petites pauses en cours de route, mais pour ma part, il faut que je fasse ce qu’il y à faire.

Sur sa rencontre avec Fidel Castro

Mes visites à Cuba ont commencé en 1973, quand le gouvernement m’a demandé d’être consultante auprès du ministère de la Santé de Cuba pour l’aider à mettre sur pied une école de soins infirmiers à l’Université de La Havane. C’est difficile d’entrevoir Castro en dehors des cérémonies officielles et des fêtes du 1er mai. Dans ces moments-là, il parle d’une voix très forte et pendant très longtemps, parfois deux heures et demie.

« Nous étions côte à côte et il m’a dit “accolade”, et j’ai pensé qu’il avait un dos extrêmement musclé. On m’a dit plus tard que c’était un gilet pare-balles. »
© DR. H. K. MUSSALLEM BIOGRAPHY PROJECT

Quand je le vois à la télévision, il semble bruyant et agressif. La presse américaine le présente comme un méchant. Mais quand j’ai parlé avec lui la première fois, j’ai été sidérée. C’était en 1983 et j’étais la représentante officielle de l’association mondiale des infirmières. On est venu me chercher dans la foule du Palais des congrès de La Havane, sans explication. Une longue limousine noire est bientôt apparue, et Fidel en est sorti, dans son uniforme militaire. Il a été accueilli par le directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé et ils se sont venus directement me voir. D’une voix très douce pour un homme de sa corpulence, il m’a demandé d’où j’étais, depuis combien de temps j’étais à Cuba et en quoi consistait mon travail. Quand je lui ai dit que mes amis, au pays, ne croiraient jamais que j’avais bavardé avec lui, il a aussitôt appelé un photographe.

Un an plus tard, en juin 1984, je suis retournée à Cuba pour un congrès international des infirmières d’Amérique du Nord et du Sud. Le dernier jour, une rumeur a circulé comme quoi Fidel devait venir. On m’a extirpée de la foule, encore une fois, et j’ai à nouveau eu une conversation privée avec lui. Mais cette fois, quand on nous a fait monter sur scène, j’étais assise à sa droite. C’était un grand honneur. À un moment pendant la réunion, une infirmière s’est levée et a lu une longue présentation de ce que j’avais fait pour les infirmières cubaines et le peuple cubain. Fidel m’a ensuite remis le certificat sur lequel étaient indiqués mon nom et « Miembre de Honor », puis m’a embrassée sur les deux joues, et le public a applaudi à tout rompre. À la fin de la réunion, les personnes qui étaient sur la scène ont suivi Fidel jusqu’à sa voiture. Il a fait un arrêt imprévu, chose rare, pour parler doucement au petit groupe d’infirmières officielles, leur révélant que leurs problèmes lui tenaient profondément à cœur. Il comprenait qu’elles n’avaient pas toutes une bonne montre et de bonnes chaussures. Les infirmières ont bien accueilli ses propos. Il les a ensuite interrogées sur leurs conditions de travail et leur a demandé leurs suggestions pour améliorer le système de santé. Il a bien écouté. Nous sommes restés à bavarder pendant presque une heure. Je doute qu’un autre président ou premier ministre ait jamais fait ça. Il est parti en nous adressant doucement ses meilleurs vœux.

Au 18<sup>e</sup> Congrès quadriennal du Conseil international des infirmières à Tel-Aviv, en Israël, en 1985
© DR. H. K. MUSSALLEM BIOGRAPHY PROJECT

Sa devise

Bien que ces paroles ne soient pas de Mme Mussallem à l’origine (elles viennent d’une carte de Hallmark), elles la touchaient et elle aimait les citer :

« Nous ne devrions PAS vivre avec l’intention d’arriver à notre tombe sans encombre dans un corps attrayant et bien conservé. L’idée est plutôt d’y arriver en dérapage incontrôlé, du chocolat dans une main et un martini dans l’autre, le corps utilisé au maximum, usé jusqu’à la corde, en criant WOW, c’était génial! »


REMERCIEMENTS
Tout le texte, sauf mention contraire, provient du Dr. Helen K. Mussallem Biography Project (drhkm.ca) et est utilisé avec la permission des auteurs du projet. Les passages choisis ont été condensés. Infirmière canadienne tient à remercier la nièce de Mme Mussallem, Dre Lynette Harper, et son mari, Bruce Finlayson, de leur aide pour réunir ces souvenirs.
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