Six semaines sur un brise-glace dans l’Arctique

Janvier 2013   Commentaires

Officière de santé sur le Sir Wilfrid Laurier de la Garde côtière, Theresa McGuire a offert des soins primaires, du counseling, des services de promotion de la santé et de la sécurité et des traitements d’urgence à l’équipage et aux passagers du bateau.

The Laurier is a high-endurance multi-tasked icebreaker, 83 metres long with six decks, and the flagship of the coast guard’s Western fleet. For most of the trip, the ship was located about four hours north of Whitehorse by air.
Brian Case

« Attendez, je vais vous aider. » À bord de l’hélicoptère, un membre de l’équipage aidait un passager à attacher son gilet de sauvetage et à ajuster sa ceinture de sécurité. J’étais impressionnée par son grand sens de l’observation et son offre d’aider un novice, comme je l’étais moi-même, avant même que ne commence le voyage sur l’océan.

Le 7 août, nous sommes arrivés à Kugluktuk, au Nunavut, et on nous a emmenés en hélicoptère jusqu’au Sir Wilfried Laurier, un bateau de la Garde côtière mouillé dans un port pas très loin de là. Pendant six semaines, j’allais être officière de santé à bord du Laurier,qui naviguerait dans le Passage du Nord-Ouest, loin au nord du cercle polaire arctique et du 66e parallèle Nord. J’avais des appréhensions malgré un processus de sélection de six mois et une orientation de quatre jours avec le coordonnateur du programme national des officiers de santé de la Garde côtière.

J’ai l’habitude de travailler indépendamment et dans des endroits inhabituels; je suis infirmière en santé du travail à Santé Canada et j’ai été infirmière dans l’armée. Mes clients, comme les équipages de la Garde côtière, exercent des métiers dangereux. C’est un membre d’un de ces équipages qui m’a suggéré d’« embarquer » avec eux pour un voyage dans l’Arctique. Je voulais en savoir plus sur les difficultés de ce milieu de travail et je savais que j’avais les qualifications requises pour un poste d’officière de santé : j’avais travaillé en santé communautaire et j’avais des compétences en pratique avancée et de l’expérience en soins de santé de base en milieux isolés.

Compact and well stocked, the sick bay was approximately three metres by three metres, with a large porthole window that offered an amazing view of the activity on the well deck.
Brian Case

Dès que nous n’avons plus vu la côte, je suis allée explorer mon local de travail. J’ai été rassurée en découvrant un brancard Stryker tout neuf, un défibrillateur externe automatisé, des bouteilles d’oxygène et d’Entonox et des fournitures abondantes pour les perfusions, les points de suture et les pansements. Je pourrais faire front toute seule pour tout ce qui n’était pas une grosse opération. J’avais en plus tout un matériel pour faire des pansements pour des brûlures, ce qu’il faut pour traiter une personne souffrant d’hypothermie, une trousse de triage en cas de catastrophe, et accès à un hélicoptère et à un pilote expérimenté pour les évacuations sanitaires.

Le Guide de pratique clinique du personnel infirmier en soins primaires de la Direction générale de la santé des Premières nations et des Inuitsétait une ressource fiable, et je pouvais joindre un service de consultation médicale par téléphone satellite. Tous les équipages de la Garde côtière ont un certificat en soins d’urgence, et trois membres de l’équipage sont désignés comme spécialistes des sauvetages tant qu’ils sont à bord. Ils ont reçu une formation en traitement médical avancé. Nous avons fait une formation complémentaire ensemble pour qu’ils puissent s’entraîner et se perfectionner.

Après environ une semaine, j’ai commencé à me sentir à l’aise en mer et dans mon nouveau milieu. Heureusement, le Laurier est un bateau stable, et le mal de mer n’était pas fréquent. Comme je devais connaître les antécédents médicaux des membres de l’équipage et des passagers, je leur ai demandé de répondre à un questionnaire confidentiel sur leur santé et j’ai fait un rapide bilan de santé. Les urgences cardiaques, diabétiques et neurologiques, qui peuvent survenir très soudainement, nécessitent des évacuations d’urgence.

Mon infirmerie était ouverte de 8 h à 16 h, 7 jours sur 7. Le reste du temps, j’étais de garde et on m’appelait en cas d’urgence. J’ai vite fait connaissance avec l’équipage et gagné sa confiance en traitant des infections et de petites blessures. Ça me faisait chaud au cœur de m’entendre dire : « Nous sommes contents que vous soyez ici ». Une petite particule de métal logée dans un œil s’est avérée l’un de mes plus grands défis. Le patient souffrait beaucoup et était très angoissé. Si elle n’est pas soignée rapidement, une blessure à l’œil peut nécessiter une évacuation. Après avoir un peu anesthésié l’œil, j’ai utilisé toutes les interventions en douceur possibles, avec des gestes calmes et des paroles rassurantes, pour m’aider à déloger le fragment.

Au bout de quelques semaines, des plongeurs archéologues de Parcs Canada ont rejoint le Laurier pour chercher les bateaux de l’expédition Franklin, disparus en mer. J’ai passé les interventions médicales d’urgence en revue avec eux; le caisson hyperbare le plus proche était à plusieurs heures en hélicoptère ou par avion nolisé. Heureusement pour moi, les plongeurs étaient bien entraînés et prudents.

Malgré sa beauté à cette période de l’année, l’océan Arctique peut être extrêmement froid et imprévisible. Il est capital d’avoir une équipe bien préparée et autonome, et la Garde côtière applique ce qu’elle prêche en matière de sécurité maritime et d’interventions d’urgence. Un spécialiste chevronné de la sécurité des navires donne des instructions aux nouveaux venus pour ce qui est des postes d’incendie, des canots de sauvetage, des exercices d’abandon du navire et des combinaisons d’immersion. Les gilets de sauvetage sont régulièrement inspectés et entretenus et sont systématiquement portés lors de l’embarquement ou des trajets en Zodiac et dans les bateaux hydrographiques. Le geste, le pied et le regard sûrs, l’équipage du Laurier ne prend pas à la légère le travail sur une plateforme mobile. C’était avec soulagement que je voyais tout le monde revenir sain et sauf à bord le soir, après une longue journée passée à travailler en eau libre, circuler en hélicoptère, grimper sur des bouées isolées et mettre en place de grosses balises. Bien sûr, nous étions toujours prêts en vue d’une opération de recherche et sauvetage, que l’appel vienne d’un bateau ou d’un avion abîmé en mer.

Aucune urgence majeure n’est survenue pendant que j’étais à bord, mais des évacuations sanitaires ont eu lieu sur d’autres bateaux de la Garde côtière pendant l’été. Il y a en général six bateaux qui croisent dans l’Arctique pendant cette saison (de juillet à octobre), dans diverses régions du Nord.

La remarquable propreté qui régnait à bord n’avait rien à envier à celles des hôpitaux où j’ai travaillé. Nous avons pris des mesures sanitaires complémentaires quand un sale virus des voies respiratoires supérieures est apparu au début du voyage. Nous en avons freiné la propagation en essuyant tout avec du désinfectant dans les parties communes et en nous lavant les mains plus souvent. Par la suite, mon auditoire captif en tête, j’ai organisé des séances d’information sur des stratégies positives pour gérer le travail par quart, surveiller la tension artérielle et la glycémie, éviter les problèmes de dos et protéger l’ouïe.

La vie à bord était souvent plaisante, même par mauvais temps et quand la mer était agitée. Les menus de la semaine sur le Laurier étaient diversifiés et équilibrés. Des barbecues organisés sur le pont arrière ont souligné l’arrivée de visiteurs, la relève des capitaines et la fin de notre voyage. Après le travail, nous nous relayions pour organiser des parties de bingo ou de cartes et pour faire de la musique. Nos hydrographes et nos archéologues ont fait des exposés sur leur travail fascinant. L’émission The National, sur CBC, faisait un documentaire sur ces recherches, et nous avons pu en regarder des extraits par télévision satellite. Grâce au service de courriel, j’ai pu rester en contact avec ma famille et mes amis. Mais ce que je préférais dans mes loisirs, c’était de regarder le coucher de soleil spectaculaire depuis la passerelle, tout en haut. Je ne me suis jamais lassée d’admirer les multiples scintillements et reflets de la lumière sur les vagues.

Quand nous sommes allés à terre, j’ai rencontré des collègues dans les communautés inuites de Cambridge Bay, Taloyoak et Gjoa Haven pour discuter des ressources à notre disposition. Il était essentiel de tisser des liens : j’aurais pu avoir besoin d’aide à proximité, et chacun d’entre eux aurait pu avoir besoin de mon aide ou de celle du Laurier en cas de catastrophe. Quand j’ai rencontré des élèves d’une école secondaire de Cambridge Bay, je les ai encouragés à envisager une carrière dans la Garde côtière ou les soins infirmiers.

Cette mission en mer m’a permis de réfléchir, d’apprendre et de valider mes valeurs et mes connaissances. Je recommande vivement l’aventure à toute personne intéressée par une expérience qui sort de l’ordinaire.


De nos jours, le rôle de la Garde côtière est vaste : elle soutient la recherche scientifique, met en place des aides à la navigation et les répare, entretien les balises de communication maritime et intervient en cas de pollution environnementale. Pendant ce voyage, le Laurier avait à son bord des scientifiques, des hydrographes et des journalistes.


RÉFÉRENCE
Instituts canadiens de recherche en santé, Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie et Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, Énoncé de politique des trois Conseils : Éthique de la recherche avec des êtres humains, 2010.
Theresa McGuire, inf. aut., DOHN, COHN(C), CRSP

Theresa McGuire, inf. aut., DOHN, COHN(C), CRSP, est infirmière en santé du travail à Santé Canada, à Halifax.

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