« Ne jamais renoncer »

Octobre 2013   Commentaires

La justice pour les plus vulnérables : le combat de Bonnie Fournier, infirmière de rue

Bonnie Fournier
Ward Perrin/Vancouver Sun

Pendant cinq ans, Bonnie Fournier, infirmière psychiatrique autorisée, a été infirmière principale dans le Downtown Eastside Health Outreach Van, la fourgonnette de soins de proximité qui tournait sept jours sur sept dans le tristement célèbre quartier de Vancouver, du début de l’après-midi jusqu’à deux heures du matin. Quand des travailleuses du sexe ont commencé à disparaître dans les années 1990, Mme Fournier a été parmi ceux qui ont demandé le plus bruyamment à la police de les chercher. En 2002, Robert Pickton a enfin été arrêté et accusé du meurtre de certaines d’entre elles.

Mme Fournier a pris sa retraite en 2003 quand un grave problème de santé a mis fin à sa carrière, mais elle a continué à se battre pour que justice soit faite. À l’automne 2011, le gouvernement de la C.-B. a lancé une enquête publique portant entre autres sur la manière dont la police provinciale avait traité les nombreux cas de disparitions de femmes du Downtown Eastside. Le nom de Mme Fournier figurait sur la liste des témoins proposés, mais on ne l’a jamais appelée. Après avoir fait pression sur les responsables de l’enquête pendant des mois, elle a enfin pu parler le 11 mai 2012, l’un des derniers jours de l’enquête.

Mme Fournier s’est éteinte le 2 juin 2013.

Dans une entrevue avec Megaphone Magazine, Annie Ross, une amie proche de Mme Fournier, professeure au département d’Études sur les Premières nations à l’Université Simon Fraser, se souvient de Mme Fournier comme étant de « l’étoffe des héros et des saints. Elle a vu des choses horribles, indescriptibles, et elle se contentait d’insister pour que justice soit faite... Personne ne l’intimidait ou lui faisait peur... Elle tenait tête à tout le monde – politiciens, délinquants, criminels – et reprenait son travail avec vigueur. »

Infirmière canadienne avait parlé avec Mme Fournier du travail dans des conditions aussi stressantes et de ce qu’on peut faire, d’après son expérience, pour aider les femmes dans un contexte où tous ceux qui pouvaient quelque chose semblaient indifférents. Pour lui rendre hommage, nous publions quelques extraits de cette entrevue.

IC : Quand avez-vous remarqué pour la première fois que des femmes avaient disparu du Downtown Eastside?

Dès la première année, j’ai commencé à remarquer que je ne voyais plus certaines des filles que je voyais normalement tous les soirs. Je me demandais où elles étaient.

IC : Qu’avez-vous fait pour essayer de les trouver?

J’ai appelé la police de nombreuses fois. J’ai fait de nombreuses déclarations et suis allée au commissariat. Je suis allée voir le chef de la police, le personnel de liaison communautaire, les services des personnes disparues. En 2001, j’ai beaucoup parlé au téléphone et en personne avec une mère qui ne trouvait pas sa fille, et elle m’a dit que la police n’écoutait rien, qu’ils ne la laissaient même pas déclarer la disparition de sa fille. Je suis allée au commissariat en tenue d’infirmière avec mes papiers d’infirmière. Quand je suis arrivée au comptoir, on m’a dit que je ne pouvais pas déclarer sa disparition parce que je n’étais pas de la famille. On m’a ensuite demandé son adresse; bien sûr, elle n’en avait pas. Alors je me suis jointe à des travailleurs sociaux et des gens du BC Centre for Disease Control, des cliniques du centre-ville et du Vancouver Aboriginal Friendship Centre pour coordonner des recherches pour retrouver ces femmes. Mais nous nous sommes cassé le nez sur les portes de la police et de la mairie.

La police ne s’intéressait pas du tout au problème. Selon elle, les filles faisaient sans doute une tournée en Alberta et en Saskatchewan et allaient revenir. Mais, étant infirmière, j’étais sur le trottoir avec les travailleuses du sexe, et j’avais un accès aux filles que les agents de police n’avaient pas. Si une fille était battue, elle avait trop peur d’être tuée si elle disait à la police qui l’avait battue, mais elle me parlait, à moi. Les filles savaient que ne parlerais à personne sans leur permission. Elles ne faisaient pas confiance à la police, elles disaient que les policiers sortaient rarement de leur voiture quand ils passaient et n’essayaient certainement pas de tisser des liens.

IC : Quand avez-vous commencé à entendre parler de Robert Pickton?

En fait, j’ai habité à Port Coquitlam du milieu des années 1970 au milieu des années 1980, et je me souviens l’avoir vu. J’habitais à deux miles de sa ferme. Puis, en 1997, la police m’a appelée quand ils l’ont arrêté pour avoir attaqué une femme. Ils voulaient savoir s’ils devaient faire quelque chose avant de le mettre en détention, car il était si sale qu’ils craignaient pour leur santé. Je leur ai dit que non, qu’ils le traitent comme tout le monde et qu’ils se lavent après. [M. Pickton était accusé de meurtre, d’agression armée, de séquestration et de voies de fait graves, mais les accusations ont été suspendues en 1998, et les documents détruits en 2001]. J’ai recommencé à le voir en 1998. Ce n’est pas quelqu’un qu’on oublie, car il fait peur, il se remarque. Quand je travaillais au tribunal provincial [comme infirmière surveillante pour les cellules de détention provisoire de 1978 à 1998], je le voyais souvent rue Hastings en allant travailler ou en rentrant en voiture. En 2000, plusieurs de mes filles m’ont parlé de lui, et cette année-là, il est venu pendant que je faisais des vaccins antigrippaux dans un hôtel du Downtown Eastside. La DEYAS [Downtown Eastside Youth Activities Society, qui s’occupait de la fourgonnette de santé communautaire] a commencé à tenir une « fiche des mauvais rencards », une liste des clients qui faisaient mal aux femmes. Nous nous en servions pour signaler ces hommes à la police et pour prévenir les filles de garder leurs distances. M. Pickton était sur la liste, et nous avions mis les filles en garde, mais certaines étaient allées à sa ferme porcine, et il ne leur était rien arrivé. Du coup, pensant que c’était sans danger, elles y sont retournées avec lui, et ne sont pas revenues. Une fille m’a raconté qu’elle avait dû escalader une clôture et courir sur la route pour lui échapper.

IC : Comment faisiez-vous pour supporter le stress?

Il fallait être solide, c’est certain. Mais c’était très difficile, même pour moi. J’ai dû prendre ma retraite en 2003, quand j’ai fait un anévrisme cérébral soudain, et mon cœur a lâché peu après. Mon système n’en pouvait plus. Mon livre [Mugged, Drugged and Shrugged: The Wrong Side of the Eastside, publié en 2010]m’a aidé à guérir de mes problèmes de santé et de mon anxiété.

En tant qu’infirmière, je devais prendre de la distance quand je découvrais qu’une fille à qui j’avais parlé la semaine précédente était morte ou quand nous cherchions une fille qui avait disparu, ou encore quand nous devions aller identifier des corps à la morgue. Mais c’était ma vocation. Je me suis toujours dit que j’étais heureuse d’être où j’étais et de pouvoir aider ceux qui étaient en mauvaise posture, parce que personne d’autre ne le faisait. Je rentrais du travail après que quelque chose de terrible se soit passé et je garais la voiture face à l’eau pour avoir un peu de calme et me dire, c’est bon, c’est fini. Tu rentres chez toi. Enlève ton uniforme et mets tes habits de maman.

IC : On vous a demandé, pour l’enquête, de parler de la façon dont la police s’était occupée des femmes disparues. Que s’est-il passé?

En août 2011, j’ai reçu un courriel d’un avocat de la commission me demandant mon CV pour déterminer ma pertinence pour l’enquête. Je l’ai envoyé sans attendre, et n’ayant toujours pas de nouvelles en septembre (l’enquête devait commencer en octobre), j’ai envoyé un courriel pour savoir quand me présenter. On a fini par me dire qu’on ne pouvait pas me donner le statut de témoin, mais que je pouvais présenter un affidavit. J’ai répondu que ça ne suffisait pas parce que je voulais préciser mes remarques pour être sûre qu’elles soient bien interprétées, mais mon témoignage a été remis à plus tard et encore à plus tard. J’y suis allée presque tous les jours, j’y suis restée des journées entières à écouter tous les autres. Je n’ai pas pu prendre la parole avant l’un des tout derniers jours de l’enquête, et même là, j’ai eu très peu de temps. Je voulais parler de mes difficultés à obtenir de l’aide pour ces filles. Elles avaient le même âge que ma fille. Je savais ce que vivaient leurs mères.

Certains disaient que les filles avaient choisi la rue, mais je savais que c’était les circonstances plus qu’un choix. Certaines avaient été maltraitées, d’autres kidnappées, d’autres encore s’étaient vu offrir leur première piqûre d’héroïne par leur père – c’est déjà arrivé. Si le hasard l’avait voulu, ça aurait pu être moi dans la rue. Il faut savoir pourquoi les gens sont tombés dans la drogue, ça ne suffit pas de les désintoxiquer et de les renvoyer dans la rue. Bien sûr, il nous faut plus de ressources; aucun palier de gouvernement ne fournit assez de ressources ou d’éducation, mais il y a des gens qui pourront aider quand les patients seront prêts. On doit être prêt à les écouter, à les aider à obtenir de l’aide. C’est tout ce que l’on peut faire. Je me fatiguais, mais je ne pouvais jamais renoncer parce que pour arracher quelqu’un à la rue, il faut persévérer. Il faut apprendre à connaître ces gens et leur montrer l’occasion qui se présente, et on doit essayer de les tirer de là. Je suis très triste de ne pas avoir pu aider ces filles. J’ai continué à faire mon possible en participant à l’enquête et en prenant la parole parce que l’horreur de cette histoire dépasse l’entendement. Si nous n’en tirons pas de leçons, elle se répètera.


« C’était ma vocation... J’étais heureuse d’être où j’étais et de pouvoir aider... parce que personne d’autre ne le faisait. »

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