Elle y pouvait quelque chose

Septembre 2013   Commentaires
Helen Boyd a surmonté son sentiment d’impuissance et pris la route pour aider les sans-abri de sa communauté
Boyd is the founder of the Care-A-Van and its driving force.
Teckles Photography Inc.

Dans la Vallée de Comox, en Colombie-Britannique, l’itinérance est bien cachée, affirme Helen Boyd : « Il faut savoir où chercher ». Dans ses forêts luxuriantes entre la chaîne de montagnes Strathcona et la mer, quelques centaines de gens vivent à l’année dans des roulottes ou des tentes en mauvais état. Dans ses villes pittoresques, de jeunes familles campent dans le salon d’amis compatissants pendant une nuit ou deux, avant de se trouver un autre point de chute temporaire.

Ce sont des gens qui n’ont ni carte de santé, ni médecin de famille, ni adresse fixe. Ils ont cependant accès à des soins de santé grâce à Care-A-Van, une clinique mobile installée dans un VR Ford de 1987 remis en état.

Mme Boyd est à la fois la locomotive et la fondatrice de Care-A-Van, administré par la Comox Bay Care Society. Trois fois par semaine, la clinique mobile fait le tour des refuges, soupes populaires et terrains de camping. Avec l’aide de 8 conducteurs et 23 professionnels des soins de santé, tous bénévoles, Mme Boyd a évalué, conseillé, traité ou référé plus de 800 clients, dont beaucoup sont devenus des habitués.

« Si vous entendiez l’histoire des gens, comment ils se sont retrouvés dans cette situation… Des fois, c’est à la suite d’une rupture qui les a plongés dans une profonde dépression, voire dans l’alcoolisme ou quelque chose du genre, explique Mme Boyd. Chaque jour, je constate que nous sommes tous fragiles d’une manière ou d’une autre. Ça incite à l’humilité. »

Mme Boyd a grandi à Shawinigan, au Québec, où elle a obtenu son diplôme d’infirmière dans un collège communautaire, après quoi elle a appris les soins infirmiers médico-chirurgicaux et en soins intensifs dans des hôpitaux au Canada, en Suisse et en Nouvelle-Zélande.

En 1989, elle a laissé son travail pendant un an pour voyager avec son mari en Afrique et en Asie du Sud-Est. « Ce sont mes voyages qui ont été le plus informatifs pour moi, constate-t-elle. J’ai vu une telle pauvreté. Je crois que j’ai toujours cherché comment surmonter mon impuissance à changer les choses. »

Revenue au Canada, Mme Boyd a fait un baccalauréat en sciences infirmières à l’Université de la Colombie-Britannique, à Vancouver, où elle a ensuite été enseignante clinique pendant six ans. Pendant cette période, elle a aussi eu des enfants (un fils et une fille) et fait une maîtrise en psychologie de l’orientation.

En 2000, la famille a déménagé sur l’île de Vancouver, où elle a accepté un poste de thérapeute en santé mentale et toxicomanie dans la Vallée de Comox. « Beaucoup de mes clients étaient sans abri, dit-elle. Comment se remettre sur les rails quand on vit dans la rue ou sur des canapés amis? Comment trouver du travail ou manger régulièrement? »

Mme Boyd a commencé à consacrer ses efforts – et tout son temps libre – à trouver une façon d’aider concrètement. Elle voulait d’abord que sa collectivité reconnaisse l’ampleur du problème. Selon un sondage qu’elle a aidé à organiser et à administrer, 250 personnes étaient absolument sans abri, et pour 3000 de plus, le logement était précaire.

Mme Boyd a rassemblé des gens de la communauté pour adopter un modèle de soins de santé mobiles dont elle savait qu’il fonctionnait à Toronto et dans d’autres centres urbains. Un membre du Club Rotary l’a aidée à fonder un organisme sans but lucratif. Un vendeur de VR a fait don d’un véhicule, et des collègues en soins infirmiers se sont engagés à faire des quarts à titre bénévole. Des médecins se sont bientôt joints à l’équipe, ainsi que des dentistes, des pharmaciens et un optométriste, qui voulaient aussi offrir des services gratuits.

Mme Boyd raconte avec fierté certaines réussites : une femme que l’on a aidée à cesser de boire et à trouver un logement alors qu’elle était ébranlée par un cancer nouvellement diagnostiqué; l’adolescent qui a repris confiance en lui-même après avoir reçu des soins dentaires et qui a pu faire une demande d’emploi; l’itinérant qui a accepté d’être aiguillé vers des services de santé mentale et qui contribue maintenant à la collectivité qui l’a aidé.

Le Care-A-Van ne reçoit aucun financement des gouvernements provincial ou fédéral. Mme Boyd fait tourner le programme avec un budget annuel de 30 000 $ assemblé à partir de dons de particuliers, d’églises et de groupes communautaires. Au quotidien, elle s’occupe principalement de gestion de cas, de commandes de médicaments et de matériel, d’horaires et de collectes de fond. « Beaucoup de collectes de fonds », souligne-t-elle en riant. Elle est arrivée à conserver une petite activité privée d’orientation psychologique et apprécie l’équilibre que cela apporte à sa vie.

Son rêve est de voir le programme reproduit ailleurs. « Il y a un intérêt manifeste. J’ai reçu des demandes d’information de Colombie-Britannique et même d’aussi loin que la Bolivie. »

L’engagement de Mme Boyd envers les populations vulnérables a été reconnu par l’organisme de règlementation de sa profession (prix décerné par le CRNBC en 2012 pour la défense des droits) et par la Colombie-Britannique (prix pour son implication communautaire en 2013). Mais c’est aux commentaires de ses clients que Mme Boyd mesure ses accomplissements.

« Je me souviens d’avoir demandé à un homme pourquoi il venait nous voir au lieu d’aller à une clinique sans rendez-vous, raconte Mme Boyd. Il m’a dit “Regardez-moi. Je suis tout débraillé. Dans la plupart des cliniques, j’ai l’impression qu’on me juge. Dans le Care-A-Van, on ne juge pas les gens. J’ai le sentiment qu’on s’occupe de moi” ».


« Si vous entendiez l’histoire des gens, comment ils se sont retrouvés dans cette situation… Je me dis souvent que ça pourrait être moi. Chaque jour, je constate que nous sommes tous fragiles d’une manière ou d’une autre. »


10 questions à Helen Boyd

De tout ce que vous avez accompli, de quoi êtes-vous la plus fière?
D’avoir élevé mes enfants et contribué à la collectivité en fondant le Care-A-Van

Quelle est la chose que les gens seraient le plus surpris d’apprendre à votre sujet?
En réalité, je suis très timide

« Si j’avais plus de temps à ma disposition, je… »
Je recommencerais à voyager, je jouerais plus souvent du ukulélé et j’apprendrais à parler couramment espagnol

Quel est l’endroit du monde que vous aimeriez le plus visiter?
Le Bhoutan

Quel est votre plus grand regret?
D’avoir mis si longtemps à comprendre que je pouvais contribuer aux efforts pour combattre l’itinérance

Quel est le dernier livre captivant que vous avez lu?
Buddha’s Brain: The Practical Neuroscience of Happiness, Love, and Wisdom de Rick Hanson

Qui vous a donné envie de devenir infirmière?
Ma mère. Et elle avait totalement raison.

Qu’est-ce que vous appréciez le plus dans votre travail actuel?
Avoir l’autonomie nécessaire pour améliorer vraiment la vie des gens

Qu’est-ce qui vous plaît le moins dans le métier d’infirmière?
Les limites de ce que la profession peut faire pour changer les choses

Si vous aviez le pouvoir de changer un aspect du système de santé, quel serait-il?
J’améliorerais les services pour les personnes aux prises avec des problèmes de toxicomanie et de santé mentale

Kate Jaimet

Kate Jaimet est rédactrice indépendante à Ottawa (Ontario).

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