janv. 24, 2014
Par Jane Langille

Réduire la stigmatisation dans le milieu des soins de santé

Série de l’AIIC et de la Commission de la santé mentale du Canada
Première partie

La question de la santé mentale est-elle importante? Cette année, près de sept millions de Canadiens auront un problème de santé mentale ou une maladie mentale. Par comparaison, 2 millions de Canadiens recevront un diagnostic de diabète de type 2, et 1,3 million un diagnostic de maladie du cœur.

Les lectrices et les lecteurs d’infirmière canadienne comprennent l’importance du problème. En nous envoyant vos lettres et en nous faisant part de vos questions et expériences, vous avez manifesté votre envie d’élargir le dialogue. En fait, ce sont vos expériences personnelles et professionnelles en santé mentale qui ont été le catalyseur pour la série conjointe de l’AIIC et la CSMC.

Mon premier poste dans le domaine infirmier était en santé mentale. À l’époque, beaucoup de gens étaient surpris que j’aie délibérément choisi ce domaine. J’ai ensuite eu des postes dans tous les domaines de la santé : médecine légale, système carcéral, recherche, enseignement, administration d’un grand hôpital, et j’en passe. Dans chaque milieu, j’ai rencontré des gens aux prises avec des problèmes de santé mentale et la stigmatisation qui l’accompagne.

En mai 2012, la Commission de la santé mentale du Canada a rendu publique Changer les orientations, changer des vies, la première stratégie canadienne en matière de santé mentale. Elle jetait les bases de changements pour améliorer la santé mentale des Canadiens.

Infirmières et infirmiers savent fort bien que la recherche et la documentation ne sont essentiellement que des mots jusqu’à ce qu’on les mette en pratique. Le but de la présente série est donc d’accroître les connaissances pour favoriser le changement. Dans la première partie, nous nous penchons sur la réduction de la stigmatisation. Dans les prochains numéros, nous traiterons de prévention du suicide, de santé mentale au travail, de maladie mentale et de questions juridiques, d’enseignement des soins infirmiers et de rétablissement. Un article vedette sera consacré au projet Chez Soi/At Home et aux nouvelles données probantes sur les services aux itinérants qui ont des problèmes de santé mentale.

J’espère que cette série vous aidera à soutenir les patients, les résidents et les clients qui vivent avec des problèmes de santé mentale. Il est tout aussi important pour moi que ces articles vous incitent à prendre soin de votre santé mentale et de celle de vos proches.

Louise Bradley, M.Sc.inf., inf. aut., CHE
Présidente-directrice générale
Commission de la santé mentale du Canada


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Almier

En juin dernier, Heather Stuart a évoqué dans une conférence une collègue qui, après un traitement pour un cancer du sein, s’est réveillée dans une chambre d’hôpital remplie de fleurs, de cartes et de visiteurs, heureuse de tout ce soutien. Quelque temps plus tard, cette femme a été hospitalisée pour une dépression. Elle s’est réveillée, triste et seule, dans une chambre vide. « Voici ce qu’est la stigmatisation et ce qu’elle fait », constate Mme Stuart, titulaire de la Chaire de recherche Bell Canada sur la santé mentale et la lutte contre la stigmatisation à l’université Queen’s et consultante principale auprès de la Commission de la santé mentale du Canada (CSMC). « Le plus troublant, c’est que ma collègue est psychiatre et travaille dans un établissement de santé mentale. On aurait pu penser que ses collègues seraient plus compréhensifs. »

Les fournisseurs de soins sont peut-être conscients qu’ils ne devraient pas perpétuer la stigmatisation et pourtant, les gens qui cherchent de l’aide pour des soucis de santé mentale rapportent que la stigmatisation la plus profonde qu’ils aient connue venait du personnel soignant de première ligne. Le souci d’éviter la stigmatisation est l’une des principales raisons pour lesquelles des gens répondant aux critères de la maladie mentale ne se font pas toujours soigner.

Définir la stigmatisation
La stigmatisation, d’après la CSMC, est un phénomène social complexe qui met des personnes atteintes d’une maladie mentale et leur famille à l’écart de la société et les prive de leurs droits. Les attitudes préjudiciables et les comportements de discrimination alimentent les idées fausses selon lesquelles les personnes aux prises avec une maladie mentale sont violentes, imprévisibles et ne se rétabliront jamais. Il existe trois types de stigmatisation : l’autostigmatisation, la stigmatisation publique et la stigmatisation structurelle, qui se manifeste au sein des institutions, des politiques et de la législation, et qui engendre des traitements injustes ou inéquitables.

Mme Stuart, qui est aussi professeure au département des sciences de la santé publique à l’Université Queen’s, est co-auteure d’un article qui donne une vue d’ensemble de la stigmatisation associée aux maladies mentales, en mettant l’accent sur la stigmatisation par le personnel soignant. Citant une recension d’articles généraux sur les soins infirmiers, les auteurs rapportent que certains infirmiers et infirmières des services d’urgence et de soins intensifs traitent ouvertement les personnes ayant des problèmes de santé mentale avec froideur et mépris, car à leur avis, s’occuper de ce type de problèmes ne fait pas partie de leur travail et les gens qui s’automutilent gaspillent des ressources destinées à sauver des vies.

Beaucoup de fournisseurs de soins de santé ne se rendent pas compte que leur langage et leur comportement sont blessants, souligne Mme Stuart. « Nous contribuons tous au problème, car nous avons tous grandi dans une société qui nous a appris à stigmatiser la maladie mentale. Nous ne voulons pas toujours l’admettre, mais nous le faisons tous. C’est inconscient, et nous le faisons surtout quand nous sommes occupés ou débordés. Corriger cette habitude prend pas mal d’énergie. »

Selon la CSMC, les comportements préoccupants dans les centres de soins de santé incluent le diagnostic masqué (attribution à la maladie mentale de symptômes physiques qui y sont étrangers), la négativité dans le pronostic (pessimisme quant à la probabilité du rétablissement) et la marginalisation (refus de traiter des troubles psychiatriques dans un milieu de soins médicaux). Selon MmeStuart, des qualificatifs méprisants commedérangé, fou et habitués de la maison ou autres expressions codées propres à un établissement particulier sont fortement stigmatisants, car ils définissent les clients par leur maladie au lieu de voir la personne dans son ensemble.

Le projet central de la CSMC est Changer les mentalités. L’objectif est de trouver et d’évaluer les programmes qui luttent contre la stigmatisation et de collaborer avec un nombre grandissant d’organisations partenaires pour faire connaître les programmes efficaces. À date, plus d’une vingtaine de ces programmes destinés au personnel soignant ont été évalués. Les participants ont été testés avant et après le programme et, dans certains cas, une troisième fois quelques mois plus tard pour voir si les changements étaient durables.

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Almier

Présentation de l’artiste : Almier a étudié l’art, la photographie et le cinéma en Pologne, où il est né. Il a immigre en Alberta ou, pendant des années, il a travaillé pour le gouvernement provincial. Dans la quarantaine, après un diagnostic de schizophrénie, il s’est joint au collectif d’artistes Out of the Shadows, un programme communautaire qui, à Edmonton, fait la promotion de la guérison et du bien-être par les arts.

Pour obtenir de l’information sur le programme, contacter Erin Carpenter, ergothérapeute, ou Cathy McAlear, récréothérapeute, au 780-342-7754.

DES PROGRAMMES QUI MARCHENT
« Nos évaluations montrent que la stigmatisation peut être considérablement réduite, explique Mike Pietrus, directeur de Changer les mentalités. Les programmes qui fonctionnent le mieux pour le personnel soignant sont entre autres ceux qui incorporent une formation ou un développement des compétences axés sur le contact et le rétablissement ». Pour la formation, des personnes qui ont une vie satisfaisante et remplie d’espoir tout en ayant une maladie mentale parlent de leur expérience de la maladie dans des exposés ou des vidéos. Le développement des compétences vise à apprendre au personnel soignant des méthodes adaptées pour traiter les personnes qui ont une maladie mentale et interagir avec elles.

On a établi que le programme de lutte contre la stigmatisation du Réseau local d’intégration des services de santé (RLISS) du Centre de l’Ontario est très performant. La stigmatisation a diminué chez 70 % du personnel hospitalier et de soutien qui a participé au programme de 2 heures. Des séances « de rappel » ont été ajoutées, les évaluations trois mois plus tard ayant indiqué que ces améliorations ne duraient pas. Ces séances, avec jeux de rôle, vidéos et programme en ligne, ont lieu quelques mois après la formation initiale, et elles aident à maintenir la réduction de la stigmatisation.

Le programme du RLISS du Centre a été repris par trois autres RLISS de l’Ontario, la régie de la santé de l’île de Vancouver, le Centre de soins de santé IWK à Halifax, les services de santé de l’Alberta et sept salles d’urgence d’hôpitaux communautaires de la régie de la santé du centre de la Colombie-Britannique (British Columbia’s Interior Health).

L’hôpital North York General (NYGH), à Toronto, a été l’un des premiers sites où le programme du RLISS du Centre a été testé. Au début, le personnel de santé mentale trouvait la formation superflue, raconte Mary Malekzadeh, gestionnaire de l’unité des soins destinés aux adultes hospitalisés et aux patients âgés atteints de maladies psychiatriques et gestionnaire du programme de lutte contre la stigmatisation. « Néanmoins, au fur et à mesure qu’avançait le programme, les gens découvraient des points sur lesquels ils pouvaient travailler, et ils comprenaient mieux les formes que peut prendre la stigmatisation dans notre milieu. »

Le personnel de santé mentale du NYGH discute souvent de stigmatisation et de ce qu’il apprend sur le sujet. Dans des réunions récentes d’élaboration de politiques, le personnel a pu réfuter l’idée qu’avaient d’autres employés que les patients de santé mentale auraient le plus de mal à s’adapter à une nouvelle interdiction de fumer dans l’enceinte de l’hôpital. « En fait, ajoute Mme Malekzadeh, nos patients ont mieux réagi que nous-mêmes l’avions espéré. J’en déduis que nous devons continuer à parler de stigmatisation. »

En ligne seulement!
 En février, nous vous ferons découvrir ce que nous ont raconté des lecteurs sur leur expérience de la maladie mentale.
Dans le numéro de mars, nous nous pencherons sur la prévention du suicide et sur son effet profond sur la famille et les amis.

Jane Langille est rédactrice en santé et médecine à Richmond Hill (Ont.). Elle s’intéresse surtout à la santé et au domaine médical.
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