De garde au Nunavut

Mars 2014   Commentaires

Padma Suramala s’acquitte de son rôle de coroner en chef avec résilience et générosité

Teckles Photography Inc.

Après l’écrasement de l’avion de First Air, vol 6560, près de la baie Resolute, Padma Suramala a reçu un diagnostic d’état de stress post-traumatique. À titre de coroner en chef pour le Nunavut, elle avait dû examiner les corps des 12 victimes, assister aux autopsies et contacter leurs proches.

Des somnifères, des séances de counseling et de courtes vacances avec son mari l’ont aidée à faire front, et elle a pu reprendre le travail cinq semaines plus tard.

Née dans une famille de militaires en Inde, Mme Suramala est arrivée au Nunavut en 2005, placée par une agence. Elle venait de prendre sa retraite après avoir travaillé 21 ans comme infirmière dans l’armée indienne, principalement comme responsable dans des unités de soins intensifs.

« Je m’attendais à ce que tout le Canada ressemble à Toronto, mais mon premier poste était à Cambridge Bay, à plus de 3 000 km au Nord; la toundra et la neige à perte de vue. J’ai respiré un grand coup, et me suis dit que je pourrais tenir pendant deux ans. »

À la fin de ce contrat, Mme Suramala a déménagé à Iqaluit pour être infirmière responsable en obstétrique et soins intensifs à l’Hôpital général de Qikiqtani. Un juge de paix, impressionné par la compassion avec laquelle elle avait soigné sa femme à l’hôpital, a mentionné son nom au coroner en chef dans une discussion sur les exigences de leurs fonctions.

Quand le coroner en chef a dû partir en congé maladie, on a demandé à Mme Suramala de le remplacer. « C’était très difficile, avoue-t-elle. J’occupais essentiellement deux emplois à plein temps. » Quand il s’est avéré que le coroner en chef ne reviendrait pas, elle a décidé d’abandonner son travail d’infirmière. 

Mme Suramala est en poste depuis maintenant quatre ans. Elle supervise les enquêtes sur la plupart des morts inattendues au Nunavut, y compris les morts soudaines ou suspectes. Son emploi du temps et la disponibilité des personnes remplissant les fonctions de coroner local en dehors de la capitale dictent la fréquence et la durée de ses déplacements dans le Territoire. Elle supervise cette équipe d’une vingtaine de coroners non professionnels, qui reçoivent une allocation pour chaque cas, et leur offre une formation en cours d’emploi. Les cas sortant de l’ordinaire, comme ceux où il y a un meurtre ou plusieurs morts, lui reviennent : « Je mène environ les trois quarts des enquêtes sur les décès. »

Mme Suramala fait un examen externe des morts et prélève des échantillons de liquides corporels pour analyse toxicologique. Elle doit rassembler et étudier les dossiers médicaux, les rapports de la Gendarmerie royale et les déclarations de témoins. Elle organise les autopsies, parle aux pathologistes, autorise la remise des dépouilles aux centres funéraires et coordonne les transports. Elle rédige en outre chaque rapport final et prépare les enquêtes, les organise et les préside.

« Le travail ne ressemble en rien à ce que l’on voit à la télévision, poursuit Mme Suramala. Je suis de garde 24 h sur 24, 7 jours sur 7. On peut m’appeler 15 ou 20 fois au sujet d’un dossier pour avoir des réponses, parfois en pleine nuit. »

Après une autopsie, il peut se passer quatre ou cinq mois avant que son rapport final ne soit rendu public. Les rapports sur les morts nécessitant une enquête peuvent prendre jusqu’à deux ou trois ans. « Le travail s’accumule quand je prends des vacances. La partie administrative est parfois écrasante. » Sans l’aide et le soutien des coroners non professionnels, des agents de la Gendarmerie royale, des pathologistes et du personnel infirmier, elle ne pourrait pas s’en sortir, affirme-t-elle.

Cette coroner en chef travaille dans des conditions particulières. Alors que les autres provinces et territoires disposent d’un bureau central qui rassemble une équipe de coroners, Mme Suramala travaille seule. Le territoire ne compte que quelque 35 000 habitants, mais elle mène de 125 à 140 enquêtes par ans. En janvier, elle a fait la une dans tout le pays quand elle a ordonné une enquête sur le taux élevé de suicides; au moins 45 Nunavummiut se sont suicidés en 2013, déplore-t-elle.

C’est éprouvant, d’un point de vue émotionnel, confie Mme Suramala, mais l’aide additionnelle qu’elle apporte aux familles endeuillées témoigne de son sens du devoir. « Mon bureau achète des vêtements pour les défunts ou des cercueils pour le transport après l’embaumement. J’essaye d’assister aux funérailles et, en collaboration avec des organisations inuites, de trouver des vols gratuits pour les familles qui habitent loin, pour qu’elles puissent y aller. Ce sont là de petites choses que je peux faire pour les gens dans ces moments difficiles. » 

Lui arrive-t-il de se détendre? « Je suis très sociable, répond Mme Suramala en riant. Iqaluit est une petite ville, mais j’aime y vivre. J’ai beaucoup de bons amis, et le bénévolat m’occupe. J’adore faire la cuisine et j’aime bien aider à la soupe populaire. »

Mme Suramala prévoit continuer comme coroner en chef encore cinq ans. « On m’a proposé des postes de gestion intéressants, avoue-t-elle, mais j’aime beaucoup ce que je fais. Sans doute pour l’indépendance, l’autonomie et la possibilité de redonner à ma communauté. »


10 questions à Padma Suramala

Quel mot vous décrit le mieux?
Ambitieuse

De tout ce que vous avez accompli, de quoi êtes-vous la plus fière?
D’avoir consacré ma vie au service de l’armée indienne et d’avoir atteint le niveau de lieutenant-colonel

« Si j’avais plus de temps à ma disposition, je… »
Je voyagerais, je passerais du temps avec ma famille, je ferais du bénévolat et je trouverais comment jardiner dans l’Arctique.

Où avez-vous passé vos dernières vacances?
À Kelowna, en C.-B.

Quel est l’endroit du monde que vous aimeriez le plus visiter?
Je veux voir Rome et connaître son histoire.

Quel est votre plus grand regret?
D’avoir abandonné mon uniforme militaire. J’en étais fière.

Quel bon livre avez-vous lu récemment?
Les pages de notre amour de Nicholas Sparks

Quel est le meilleur conseil de carrière qu’on vous ait donné?
Donne le meilleur de toi-même dans tout ce que tu fais, et la vie te le rendra.

Qu’est-ce que vous appréciez le plus dans votre travail actuel?
Faire des recommandations qui aideront à prévenir des décès malheureux

Si vous aviez le pouvoir de changer un aspect du système de santé, quel serait-il?
Tout le monde serait traité avec respect.

Leah Geller

Leah Geller est rédactrice indépendante (santé et sciences) à Ottawa.

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