Karima Velji : courage et audace

Septembre 2014   Commentaires

On peut dire beaucoup de choses de Karima Velji. Elle est dirigeante visionnaire de soins de santé, épouse et mère d’Alyshah et Alykhan, bénévole dont le dévouement dépasse les frontières, et 46e présidente de l’AIIC. Elle nous livre ici sa vision d’avenir pour une association revitalisée et ses idées sur une nouvelle conception de la profession infirmière.


Karima Velji, bold and unleashed
Teckles Photography Inc.Karima Velji

IC : Vous venez de Tanzanie. Comment avez-vous vécu l’immigration au Canada?
KARIMA : Je suis arrivée au Canada fin 1982. La Tanzanie est un pays tropical sur les rives de l’océan Indien. Quand j’ai atterri à Toronto, il devait y avoir 40 centimètres de neige au sol. Je n’avais jamais vu la neige et je découvrais le Canada. Cela fait maintenant une trentaine d’années que je suis ici et c’est vraiment devenu mon pays.

IC : Quelle a été votre expérience des soins de santé en Tanzanie?
KARIMA : Tout contact avec le milieu de la santé et des soins de santé en Tanzanie débutait nécessairement par une transaction financière. Je me souviens d’une visite aux urgences à Dar es-Salaam avec ma sœur qui n’était pas bien. Personne ne se serait occupé d’elle sans avoir reçu d’abord une somme d’argent.

Mais j’ai aussi des souvenirs plus anciens. Quand mon père est mort, j’avais juste 10 ans. Observer l’accès – ou le manque d’accès – aux différents traitements a gravé dans mon esprit la volonté de travailler dans ce domaine pour y laisser ma marque. Quand on est vulnérable et malade et qu’on a besoin d’aide, le premier échange ne devrait pas être monétaire. On devrait juste recevoir les soins dont on a besoin. Mon expérience des soins de santé en Afrique et dans d’autres pays en développement a conditionné mon soutien à un système de santé universel et financé par les deniers publics.

IC : La profession infirmière vous a-t-elle attirée dès le départ?
KARIMA :   À l’époque, je m’intéressais aux soins de santé. En Tanzanie, la profession infirmière n’était pas très respectée. Les familles étaient très traditionnelles, préférant un nombre restreint de professions, comme le génie, le droit et la médecine. J’ai donc pensé que si les soins de santé m’intéressaient, je devais m’inscrire en faculté de médecine. Les études de sciences infirmières ne devaient être qu’une préparation aux études de médecine.

IC : Mais vous avez fait un autre choix…
KARIMA :   Au lieu de me lancer dans un diplôme en sciences générales, j’ai choisi la profession infirmière pour le travail que l’Université McMaster faisait avec le Réseau Aga Khan de développement. Et McMaster était un bel endroit où faire des études d’infirmière. Son programme était le plus novateur et les étudiants y étaient tellement bien sensibilisés aux questions d’équité en santé. Quand je suis arrivée en troisième année d’études infirmières et que j’ai été admise en faculté de médecine, j’ai décidé de rester en sciences infirmières. C’était devenu une passion et une véritable vocation pour moi.

IC : Vous faites beaucoup de bénévolat dans le monde. Racontez-nous.
KARIMA :   Je travaille avec le Réseau Aga Khan de développement depuis une vingtaine d’années. Cette implication m’a ramenée en Afrique et m’a permis d’aller au Moyen-Orient et en Asie centrale. De tout le travail que j’ai fait à l’étranger, c’est l’Afghanistan qui m’a le plus stimulée. Les besoins sont si grands que tout ce que l’on y fait est une formidable réussite. J’ai participé à la conception d’un programme de délivrance de titres pour le personnel infirmier en Afghanistan; j’y ai aussi dirigé des examens de la qualité et de la sécurité et la préparation de plans d’apprentissage.

Ce que l’on en retire dépasse, je pense, ce que l’on y apporte. Les plus beaux enseignements sur les soins de santé au Canada viennent parfois des pays en développement, car ils font beaucoup avec pas grand-chose. Il faut que nous en tirions des enseignements, car notre système de santé a grand besoin d’être réformé. Chez nous, les enseignements proviennent aussi des régions nordiques où l’on trouve les plus belles façons de fournir des soins infirmiers et de santé.

IC : Dans votre discours d’inauguration, vous avez un peu expliqué comment vous allez définir votre présidence.
KARIMA : J’ai employé l’expression « laisser le pouvoir des infirmières autorisées s’exprimer ». Pour moi, cela signifie trois choses. J’ai dit que nous devions passer à la défense des droits par l’action, plutôt que par des messages généraux. Il faut que nous proposions des solutions, pour témoigner de notre crédibilité en tant que courtiers du savoir. Deuxièmement, nous devons élargir le champ de pratique, en commençant par le droit de prescrire des infirmières et infirmiers autorisés, et repenser totalement les soins de santé communautaires, en donnant un rôle central au personnel infirmier. J’ai aussi parlé de « toujours faire preuve de leadership ». Nous transmettons une part importante de notre savoir au moyen de récits et de témoignages. Nous devons nous perfectionner dans ce domaine et utiliser des récits et témoignages positifs pour mettre en vedette le meilleur de la pratique infirmière et nos solutions fondées sur des données probantes.

IC : Quelles devraient être les priorités de l’Association ces deux prochaines années?
KARIMA :   D’abord, l’élaboration du nouveau plan stratégique quinquennal. Pour moi, il ne s’agit pas là seulement de réinventer l’AIIC, il faut aussi réinventer la profession infirmière au Canada. Avec l’accent mis d’abord sur les institutions ces 50 dernières années, le milieu médico-chirurgical et sa mentalité influent sur la perception de notre profession. Nous nageons dans ce que j’appelle un « océan de rouge  » : il y a tant de professionnels qui se disputent un même territoire et s’empêchent mutuellement de travailler au maximum de leurs compétences. Mais pensez à notre travail en santé publique, en soins communautaires et primaires et dans les écoles de sciences infirmières… c’est vraiment là que nous pouvons nous affirmer. Je veux aussi que nous ré-imaginions la profession dans les milieux institutionnels, avec leurs champs de pratique élargis, leur pratique dirigée par des infirmières et infirmiers, leurs besoins de navigateurs et leurs populations complexes.

Et puis je voudrais voir une revitalisation de la branche des politiques et de la défense des droits, au sein de l’AIIC, et un changement d’orientation, en abordant la question d’un autre angle. Ce que je veux dire, c’est que nous avons axé beaucoup de nos efforts sur les contacts avec les politiciens dans l’espoir qu’ils soutiendraient les idées dont nous leur parlions. J’aimerais que nous réfléchissions sérieusement aux possibilités d’être plus efficaces dans le domaine des politiques et de la défense des droits en nous adressant plus directement au public.

Nous sommes la profession des soins de santé qui jouit de la plus grande confiance et nous sommes donc bien placés pour travailler avec le public pour concevoir ensemble les messages et les demandes. Quand une masse critique de personnes formule clairement ses demandes, les élus doivent écouter. Je pense que cette voix va devenir plus puissante que celle des associations seules. Mieux nous comprendrons les aspirations de nos citoyens, plus nous pourrons rallier le public à notre cause. À mon avis, rallier le soutien public sur les grands enjeux en matière de santé et de soins de santé devra être au centre de notre prochaine plateforme électorale.

IC : Vous avez dit qu’il est peut-être temps pour l’AIIC de limiter le nombre de ses priorités. Pourquoi est-ce important?
KARIMA :   Se concentrer sur deux ou trois priorités évite de se disperser et permet d’aller plus en profondeur. Nos valeurs n’en sont que plus claires aux yeux du public et de nos membres. Ces priorités n’ont pas besoin d’être statiques. Pendant quelques années, il faut nous concentrer sur deux ou trois choses, dont émaneront d’autres priorités, et ainsi de suite. Notre travail doit aller en profondeur et avoir un impact mesurable. Il doit aussi correspondre aux préoccupations des infirmières et infirmiers canadiens et du public.

Quand on parle de défense des droits, il ne s’agit pas pour moi de choisir un sujet de prédilection, de préparer une série de messages clés, d’en faire la promotion sur la colline du Parlement lors d’une journée de lobbying, puis de repartir. Prenez par exemple les soins aux personnes âgées. Nous avons eu notre journée sur la colline, nous avons fait passer le message sur la nécessité d’avoir une stratégie en matière de soins aux personnes âgées. Nous l’avons dit à la table ronde des libéraux et à celle des néo-démocrates. Nous le redirons partout où il sera possible de faire passer une série de messages généraux, mais ça ne suffit pas.

IC : Et la question des soins aux personnes âgées peut réellement motiver le public.
KARIMA :   Exact. Donc, en plus des messages généraux que nous continuerons à faire passer, nous pouvons aller vers le public et lui demander « Qu’est-ce que vous recherchez en vieillissant? À quoi aspirez-vous? Quels sont vos besoins? » Nous pouvons utiliser les réponses pour faire des interventions fondées sur des données probantes, les présenter intelligemment et, la prochaine fois que nous rencontrons des décideurs, ce n’est plus une demande générale que nous présenterons, du genre « nous avons besoin d’une stratégie en matière de soins aux personnes âgées ». Nous leur dirons plutôt : « Nous avons parlé avec des membres du public et voici ce qu’ils veulent. Des recherches effectuées par des infirmières et les infirmiers ont permis d’identifier les trois modèles les plus prometteurs pour les soins aux personnes âgées et voici comment les adapter à plus grande échelle. Pour ce faire, voici l’aide que nous vous demandons. »

Autrement, les politiciens sont perdus. Ils nous demandent : « Que voulez-vous dire par stratégie? Donnez-moi ce sur quoi vous vous appuyez, dites-moi ce qu’il y a dans cette stratégie. Quel modèle recommandez-vous? »

IC : On parle ici d’un grand changement pour l’AIIC.
KARIMA :   Je pense, oui. C’est la prochaine génération de l’AIIC, l’AIIC revitalisée de l’avenir. Et le personnel de la maison de l’AIIC n’aura pas besoin de faire tout le travail. Il peut le diriger, le coordonner, le fédérer, mais je dirais qu’il faut mettre nos membres à contribution. Nous avons un réseau de spécialités infirmières. Pourquoi ne pourrait-on pas demander à la Canadian Gerontological Nursing Association d’identifier les trois modèles de soins les plus prometteurs et nous aider à les promouvoir, et puis montrer par la même occasion que nous avons entendu le public? Les modèles doivent être fondés sur des données probantes et avoir été conçus en collaboration avec les citoyens que nous servons. C’est indispensable.

IC : Qu’attendent les infirmières et infirmiers que vous avez rencontrés de leur association nationale, d’après ce qu’ils vous ont dit? Souhaitent-ils qu’elle les mette à contribution?
KARIMA :     Absolument. Deux thèmes revenaient dans ce qu’ils m’ont dit. Le premier est qu’avoir une carte ou une épinglette disant qu’ils sont membres ne leur suffit pas… ils veulent se voir dans l’association nationale. Ils veulent que nous nous attaquions aux questions qui sont importantes pour eux. La seconde est que la majorité d’entre eux veulent participer concrètement. Les infirmières et infirmiers sur les lieux de soins doivent pouvoir se reconnaître dans nos politiques et nos activités de défense des droits, mais ils veulent aussi participer. Il s’agit de faire le lien entre les politiques à grande échelle, nos activités de défense et ce qui est important pour eux dans leur pratique. C’est l’équilibre que doit trouver l’AIIC.


Sur la réforme des soins de santé : « Les gens ont si peur de soulever des questions critiques concernant leur système de soins de santé. La peur que le système puisse être privatisé nous empêche vraiment d’étudier le système et de trouver des solutions créatives dans un contexte de financement public. »

Sur l’équité de l’accès aux soins : « L’un des principes (de la Loi canadienne sur la santé) est l’accessibilité. Mais ce ne sont que des mots. Nous n’avons pas un accès équitable. Il suffit d’aller dans les centres-ville ou les communautés du Nord ou de voir les populations autochtones. C’est ça le Canada? »

Sur la pertinence de l’AIIC : « Quand nous travaillons en partenariat avec les parties concernées, y compris les provinces et territoires membres et notre réseau de spécialités en soins infirmiers, et avec des groupes de la société civile pour promouvoir les questions qui revêtent le plus d’importance pour le public et la profession infirmière, alors la question ne se pose plus de savoir si on a besoin d’une association nationale. »

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