sept. 03, 2014
Par Leah Geller

Parler sa langue

Résidente de Hopedale, Sophie Pamak entretient des liens très étroits avec sa communauté et sa culture.

Sophie Pamak
Teckles Photography Inc.En 2012, la Direction générale de la santé des Premières nations et des Inuits de Santé Canada a décerné à Sophie Pamak un prix pour l’excellence de son travail infirmier.

Agvituk, ou « le coin des baleines », est le nom inuit de Hopedale. Cette ville côtière d’un peu plus de 500 habitants est la capitale législative du territoire inuit du Nunatsiavut, au milieu de vastes étendues sauvages intactes sur la côte nord du Labrador.

La majorité des résidents de Hopedale se considèrent comme inuits et l’inuktitut est la langue principale d’un sur cinq d’entre eux. Sophie Pamak est l’infirmière de soins à domicile de la communauté. La plupart des gens l’appellent Twiggy : « Les parents de ma famille d’accueil trouvaient que j’avais les bras et les jambes maigres comme des brindilles et m’ont donc donné ce surnom. »

Alors qu’elle était bébé, Mme Pamak a été placée par la province en vue d’être adoptée parce que sa mère, jeune femme inuite qui faisait des études universitaires dans le Sud, n’était pas mariée. Ce sont ses grands-parents qui ont fini par l’adopter et l’élever, et ils ont veillé à ce qu’elle apprenne à parler couramment l’inuktitut. « Adolescente, j’ai remarqué que ma grand-mère revenait de la clinique avec des comprimés qu’elle ne savait pas comment prendre, car elle ne lisait pas bien l’anglais, se souvient Mme Pamak. C’est ce qui m’a donné envie d’aider en devenant infirmière. »

Avec l’appui du programme Nursing Access, créé pour remédier au manque de personnel infirmier inuit dans les communautés côtières, elle a obtenu son diplôme d’infirmière autorisée de la Western Memorial Hospital School of Nursing à Corner Brook (Terre-neuve), en 1996. « Le roulement du personnel infirmier était élevé ici, raconte Mme Pamak, et on avait conclu que si nous formions les membres de notre communauté, il y aurait davantage de chances que nous restions. C’est vrai que sur la côte, la plupart des gens sont très attachés à leur communauté, ainsi qu’à la terre et à l’eau. »

Mme Pamak a été embauchée pour des contrats à court terme avant de revenir chez elle, à Nain, travailler dans une clinique et en santé publique. En 2005, elle a accepté un poste nouvellement créé en soins à domicile à Hopedale.

Ses responsabilités varient d’un jour à l’autre en fonction des besoins de ses clients, mais elles comprennent généralement la gestion du diabète, l’oxygène à la maison, des programmes pour les personnes âgées et des soins pour les plaies. Elle coordonne également le programme de soutien à domicile de Hopedale.

« J’aime le fait de ne pas être enfermée à l’intérieur toute la journée, souligne Mme Pamak. Je circule dans la communauté, d’un endroit à l’autre. » Elle se déplace en motoneige l’hiver, et en VTT l’été. Elle travaille principalement avec des personnes âgées, qui parlent principalement l’inuktitut. Ne pas devoir parler anglais toute la journée est un autre avantage du poste.

Pamak travels by ATV
Teckles Photography Inc.En route : Sophie Pamak se rend chez ses patients en VTT ou en motoneige.

« Je suis d’un naturel joyeux et animé, ajoute-t-elle. Je ne vois pas comment on pourrait faire ce travail sans avoir le sens de l’humour. J’essaye d’apprécier les petites réussites de tous les jours, le fait que les gens viennent à leur rendez-vous, par exemple. C’est à coup de petites choses qu’on arrive à un changement. Il n’est pas réaliste de s’imaginer qu’on se débarrassera du diabète, mais je vois les progrès que nous avons faits au fil des ans. »

Le plus difficile, ce sont les soins palliatifs : « C’est déchirant. Mais je sais que si mon poste n’existait pas, les gens de la communauté ne pourraient pas rentrer chez eux. Avant, ils mouraient tout seuls à l’hôpital, dans le Sud; maintenant, ils sont entourés de leurs proches. »

Elle fait partie de plusieurs conseils d’administration et comités qui s’occupent de questions qui l’intéressent, comme le logement, la santé, la culture et la langue. Elle a siégé pendant sept ans au conseil d’administration de l’Inuit Diabetes Network, souvent comme présidente. « C’est l’une des organisations autochtones qui ont souffert des réductions budgétaires fédérales, déplore-t-elle. J’ai été très déçue. Nous faisions la promotion de la sensibilisation au diabète et encouragions le partage des connaissances entre les différentes régions inuites. »

Encore cinq cours, et Mme Pamak obtiendra son baccalauréat en sciences infirmières de l’Université Athabasca. « Ce baccalauréat faisait partie de mes souhaits depuis que j’ai mon diplôme, confie-t-elle. Bien sûr, avec le travail et la famille, même des études à temps partiel sont difficiles. » Malgré tout, elle aimerait faire une maîtrise, un jour. Elle trouve un peu de temps pour des séances de mise en forme et des cours d’autodéfense et pour le groupe de couture de la paroisse, où elle confectionne des pantoufles, des pualuk (mitaines) et d’autres objets artisanaux.

Le mode de vie de Mme Pamak, son conjoint et leurs deux enfants est le plus traditionnel possible. Ils chassent, pêchent et font de la cueillette, selon les saisons, faisant de leur mieux pour préserver leur langue. « J’ai parlé uniquement inuktitut à nos fils jusqu’à ce qu’ils aient trois ans. Je continue à le faire quand je peux, avec ceux qui le comprennent et avec les bébés et les jeunes enfants, afin qu’ils l’entendent. »

« Beaucoup de mes clients me disent qu’ils sont contents de pouvoir parler inuktitut avec leur infirmière, ajoute Mme Pamak. Ils n’ont pas à craindre que des informations importantes se perdent dans le transfert linguistique, et ils peuvent participer pleinement aux décisions qui concernent leur santé. »


10 questions à Sophie Pamak

Quel mot vous décrit le mieux?
Extravertie

Si vous pouviez changer une seule chose vous concernant, qu’est-ce que ce serait?
Je n’aurais pas d’allergies.

Quelle est la chose que les gens seraient le plus surpris d’apprendre à votre sujet?
Ma pointure <rire> – je chausse du 1 ou du 2 en taille enfants, ou du 4 ½ en taille femmes.

Où avez-vous passé vos dernières vacances?
Eastern Passage, en Nouvelle-Écosse

Quel est l’endroit du monde que vous aimeriez le plus visiter?
N’importe lequel des pays scandinaves

Quel est votre plus grand regret?
Ne pas avoir fini mon baccalauréat en sciences infirmières avant d’avoir des enfants

Quel est le dernier livre captivant que vous avez lu?
Lire Lolita à Téhéran d’Azar Nafisi

Qui vous a donné envie de devenir infirmière?
Ma grand-mère et mon grand-père, qui ont toujours dit que les Inuits sont un peuple intelligent et fort qui peut mener à bien tout ce qu’il décide de faire. Mon grand-père m’a suggéré d’être la première Inuite à devenir première ministre.

Quel est le meilleur conseil de carrière qu’on vous ait donné?
Écoute ton instinct.

Si vous aviez le pouvoir de changer un aspect du système de santé, quel serait-il?
J’aurais plus d’interprètes et traducteurs en inuktitut et d’intervenants-pivots autochtones.

Leah Geller est rédactrice indépendante (santé et sciences) à Ottawa.
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