juin 04, 2015
Par Rosanne Beuthin, inf. aut., Ph.D.

Les métaphores militaires sont dépassées

Rosanne Beuthin veut que le langage des soins infirmiers reflète nos convictions, nos valeurs et nos aspirations

Nous devons réfléchir aux termes que nous employons en soins infirmiers, pour nous assurer qu’ils sont dans la lignée de la vision qui guide notre profession : des interactions respectueuses, centrées sur le client et empreintes de compassion, dans des milieux de travail sains. Malheureusement, une grande partie du langage de notre profession repose sur des métaphores militaires, qui peuvent nuire à notre pratique, à nos interactions dans le cadre des soins et à notre culture organisationnelle. Le langage que nous utilisons par inadvertance dans nos rapports quotidiens avec les gens peut être nuisible.

Mais d’abord, le contexte. Une métaphore est une figure de style qui rapproche deux sujets sans rapport, exploitant de façon novatrice un point de comparaison, parfois avec un effet positif, mais pas toujours. Sous des airs inoffensifs, les métaphores sont puissantes : elles influencent notre manière de penser et, par là même, nos actions et nos comportements, ainsi que la façon dont nous nous traitons les uns les autres.

Les métaphores militaires, indissociables de l’histoire des soins infirmiers, sont devenues courantes dans les milieux de soins de santé. Ainsi, nous entendons souvent l’expression infirmière de première ligne. Ce type de métaphore influence, je pense, la façon dont le personnel est perçu par les leaders organisationnels et dont le personnel se voit et voit ses relations de travail et les personnes qu’il soigne. Je préfère utiliser et entendre les termes infirmières de soins directs, personnel clinique ou personnel de soins. Parler de premières lignes assimile les milieux de soins à des zones de guerre et évoque des conflits et des batailles incessants; le leadership et les relations que l’on imagine dans ce contexte ont de bonnes chances d’être directifs et non collaboratifs. Ces métaphores ne suggèrent pas la compassion, le respect, et les soins centrés sur le client sur lesquels nous voulons mettre l’accent dans nos soins aux patients; elles ne reflètent pas la manière dont nous voulons que les patients qui nous sont confiés soient traités ou vivent leur expérience avec nous.

Plus nous prendrons conscience de l’effet de notre langage, plus nous choisirons soigneusement nos mots. Les centres anticancéreux en Amérique du Nord sont au nombre de ceux qui s’interrogent sur le mal que pourrait faire aux patients l’utilisation généralisée de métaphores guerrières lorsqu’il est question des traitements. Quand un cancer du sein est diagnostiqué, l’infirmière encourage la femme à se battre, à lutter, à combattre. Si son état s’aggrave, est-ce que la femme aura le sentiment d’avoir perdu la bataille ou de ne pas s’être suffisamment battue? Quel est le prix émotionnel potentiel de cette guerre? Et si c’était une métaphore très différente de sa maladie – un cheminement, par exemple – qui lui parle?

Comme le langage informe nos conceptualisations, influence nos comportements et colore notre expérience, il est clair que s’intéresser davantage aux mots que nous utilisons en soins infirmiers fait partie d’une vision plus vaste : créer et encourager des cultures organisationnelles positives qui sont synonymes de sécurité des patients et de soins de qualité.

J’en appelle au personnel et aux leaders infirmiers dans tous les domaines pour qu’ils recourent à des stratégies simples pour attirer l’attention sur l’utilisation de métaphores militaires et sur leur impact, dans le but de les abandonner. On pourra par exemple écouter les métaphores utilisées dans la conversation ainsi que celles qu’emploient collègues et patients et réfléchir sur l’intention qu’elles cachent. Ou bien amorcer des discussions sur la question et explorer ce qu’elles veulent dire pour les gens. On constatera l’efficacité de ce changement de langage dans les réponses aux enquêtes sur la culture et la satisfaction des clients et dans les évaluations du langage utilisé dans les documents écrits. Je suis convaincue que la qualité des soins augmentera, témoignant de l’avantage de revoir notre langage, pour les patients, le personnel soignant et les organisations de soins de santé.

Nous n’avons rien à gagner à maintenir un statu quo qui nous freine dans la réalisation de la vision qui anime notre profession. Je vous invite à réfléchir aux mots que vous employez et à délibérément chercher de nouvelles métaphores plus propices à la compassion et à la collaboration.

Rosanne Beuthin, inf. aut., Ph.D., est experte-conseil en pratique infirmière à Island Health (Health Authority) et infirmière-chercheuse à l’école de sciences infirmières de l’université de Victoria.

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