avr. 04, 2016
Par Dave Bateman, inf. aut., M.S.P.

Le modèle universitaire vu comme source de prestige

« Se perdre en voyage est malheureux, mais perdre de vue la raison du voyage, voilà qui est plus grave encore »

La profession infirmière m’a beaucoup apporté. Elle a contribué à ma croissance personnelle, elle m’a éclairé et a fait de moi un meilleur mari et un meilleur père. Dans l’ensemble, ma carrière a été enrichissante. Pourtant, je pense que la profession s’égare depuis quelque temps.

Notre profession est axée sur le soin aux autres, et il est admis que nous la choisissions pour cette raison. Nous sommes mus par la compassion, nous voulons prendre soin d’autrui, avec humanité. Et ce ne sont pas là des paroles creuses. Voilà pourquoi je n’ai jamais ressenti le besoin de faire quoi que ce soit pour légitimer la profession ou excuser l’accent que l’on y met sur la compassion. J’aimerais pouvoir en dire autant du milieu infirmier dans son ensemble.

Une formation centrée sur les études universitaires est un élément clé du problème, car elle renforce l’idée que la quantité est un gage de qualité. Autrefois, les écoles de sciences infirmières acceptaient les étudiants en fonction de leurs notes, de leur engagement bénévole, leur expérience professionnelle antérieure, leurs références et la qualité de leur entrevue et d’une dissertation où ils expliquaient leur motivation pour faire carrière dans ce domaine. Maintenant, la sélection repose sur la meilleure moyenne cumulative, une pratique qui élimine un nombre énorme de candidats par ailleurs méritants. De bonnes notes au secondaire font-elles une meilleure infirmière? Il est intéressant de voir que beaucoup d’écoles de médecine reviennent à l’évaluation de critères subjectifs, en plus de tenir compte de la moyenne cumulative.

Pendant mon premier semestre à l’école de sciences infirmières, j’ai fait un stage dans un établissement de soins de longue durée. Cette expérience m’a permis d’obtenir un emploi occasionnel pendant le reste de mes études. De nos jours, ce n’est qu’en troisième année que beaucoup d’étudiants sont envoyés en milieu clinique, pratique que les écoles justifient en affirmant qu’ils sont ainsi mieux préparés. Mais le contact, tôt dans les études, avec de vrais patients, avec des occasions de tisser des liens, d’acquérir des compétences et de pratiquer la compassion n’est-il pas essentiel, lui aussi?

Quand j’étais gestionnaire des soins infirmiers, j’embauchais de jeunes diplômés pour travailler auprès des patients, et certains montraient clairement qu’ils n’étaient pas prêts à exercer. Leurs compétences cliniques et humaines étaient insuffisantes, et cette lacune devait refléter, en partie, l’enseignement reçu et les enseignants qu’ils avaient eus. Je constate que le nombre de professeurs qui ont exercé en soins infirmiers diminue. Et par exercer, je veux dire six quarts de douze heures d’affilés, avec des effectifs insuffisants, sans pouvoir prendre le temps d’aller aux toilettes, avec des gens qui meurent dans vos bras, et ce, année après année, pas juste à l’occasion ou pendant quelques mois entre l’obtention du baccalauréat et le début de la maîtrise.

Je ne pense pas que les écoles infirmières emploient dans les mêmes proportions des instructeurs cliniques expérimentés et des professeurs passionnés de recherche, ou qu’elles offrent aux étudiants assez d’expérience dans le monde réel. Prendre soin des gens ― et non se préparer pour une carrière en recherche ou en gestion ― doit être à la base de la formation des infirmières et infirmiers. Si nous n’équilibrons pas mieux nos programmes de formation, autant admettre que nous finirons par adopter un modèle de soins dépourvu de contact avec les patients, nous limitant à préparer des plans de soins par ordinateur et à faire du codage. Est-ce ainsi que nous voulons prouver notre utilité?

Une citation d’H. G. Wells me vient à l’esprit : « Se perdre en voyage est malheureux, mais perdre de vue la raison du voyage, voilà qui est plus grave encore. »  Nous pouvons tenter de revenir sur nos pas pour retrouver le chemin ou interrompre notre voyage pour faire le point et repartir d’un bon pied. Avec un peu de chance, nos prédécesseurs auront laissé tomber quelques cailloux blancs pour nous guider.


Note de l’éditeur : Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement les politiques de l’AIIC.

Dave Bateman, inf. aut., M.S.P., est directeur des programmes cliniques au Prostate Cancer Centre à Calgary. Il a travaillé dans des réserves isolées, enseigné les sciences infirmières et géré des hôpitaux, et il est intervenant d’urgence — Aide internationale pour la Croix-Rouge canadienne. Il vit à Canmore (Alb.) avec sa femme et leurs deux fils.

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