La compassion du bout des doigts

Mars 2016   Commentaires

Stephanie Keddy surmonte la barrière du protocole d’isolement

« Il faut que j’aille aux toilettes », me dit-elle. Je remplaçais l’infirmière de la patiente pendant sa pause. Je me suis lavé les mains et je suis allée chercher une des blouses jaunes du service d’isolement. J’ai mis un masque avec des lunettes pour me couvrir la bouche et le nez et me protéger les yeux, je me suis lavé les mains et j’ai enfilé des gants. En théorie, j’étais maintenant protégée contre les risques d’attraper la maladie que cette patiente avait peut-être.

« Je ne suis pas contagieuse », me dit-elle, m’évaluant du regard.

« C’est le règlement, au cas où », répondis-je avec un signe de tête et un haussement d’épaules de connivence.

« Je sais. Je suis déjà passée par là et je comprends. Mais je sais que je n’ai pas une pneumonie contagieuse », ajouta-t-elle.

J’ai approché d’elle le déambulateur sommaire en aluminium pour faciliter son trajet jusqu’à la salle de bain. Les sondes pour l’oxygène s’enfonçaient dans son nez, les tubes lui traversaient les joues et passaient derrière ses oreilles pour venir se rejoindre sous son menton. Sa respiration était rapide et difficile.

Marchant derrière elle, j’ai empêché le tube de l’oxygène et un sac collecteur d’urine de s’emmêler quand elle s’est retournée pour s’asseoir sur le siège de toilette.

« Je vous laisse un instant? », lui demandai-je, plus pour mon confort que le sien. Elle hocha la tête. J’ai fermé la porte et je me suis éloignée de la salle de bain, enlevant les gants collés à ma peau, puis je me suis lavé les mains, j’ai enlevé la chemise, le masque et les lunettes et je me suis relavé les mains.

Bientôt, la sonnerie rapide de l’appel pour de l’aide dans la salle de bain m’a arrachée à cette stupeur propre aux quarts de nuit. Inspiration profonde, gros soupir, lavage de mains. Chemise, masque, lunettes, gants.

Nous avons refait le trajet jusqu’au lit, dans lequel elle s’est assise lourdement. Sa respiration était plus difficile. Chaque fois qu’elle expirait, elle soufflait entre ses lèvres bien serrées, comme si elle soufflait sur de la soupe trop chaude. Les yeux baissés, les sourcils froncés, elle se concentrait pour ralentir sa respiration.

Elle s’appuya sur son oreiller puis remonta lentement une jambe après l’autre pour se coucher. J’ai relevé la tête du lit et attendu qu’elle reprenne son souffle. L’essoufflement, qui va souvent de pair avec l’impuissance, est toujours douloureux à observer. Je la regardais à travers mes lunettes brillantes, le cœur serré.

Elle leva vers moi ses yeux emplis de tristesse et de gratitude. « Merci. »

« Pas de problème », marmonnai-je, en me tournant pour écarter le rideau et sortir. C’est alors que son visage stoïque s’est défait et qu’elle s’est mise à pleurer.

J’attrapai la boîte de mouchoirs sur la table de chevet et la posai sur ses genoux, revenant près d’elle. Les yeux posés sur elle, j’ai attendu qu’elle parle.

« Je suis désolée. Je déteste avoir besoin qu’on m’aide. Avant, c’est toujours moi qui aidais les autres. Mes enfants. Mon mari... un véritable enfant; il ne m’a jamais aidée, pour rien. Ma mère... quand elle est tombée malade, je me suis occupée d’elle jusqu’à sa mort. Ce n’est pas moi, ça. Ce n’est pas ce que je voulais. Je pense au passé et à tout ce qui m’est arrivé dans la vie. De mauvais : quand j’étais enfant, j’ai été victime d’abus sexuel, mon père ramenait ses maîtresses à la maison quand ma mère n’était pas là. De bien : j’étais danseuse. J’ai appris à ma petite-fille à danser, je lui ai payé des cours. C’est dur à imaginer, mais j’étais mince et belle. J’ai encore tant de choses à dire. Je veux raconter mon histoire aux gens. Je ne suis pas prête à mourir. Mais je ne peux pas vivre comme ça, ce n’est pas une vie. Je ne peux pas croire que je suis en train de pleurer, assise ici. Je suis désolée. Ça ne me ressemble pas, c’est la première fois que je pleure. »

Plantée là, le cœur battant la chamade, je voulais arracher mon masque pour qu’elle puisse voir mon visage en entier. Alors que je cherchais désespérément la bonne chose à dire, j’ai remarqué que je lui tenais déjà la main, un réflexe inconscient pour la consoler. Tout le temps où elle me parlait, je lui avais caressé le dessus de la main de mon pouce ganté.

Je lui posai des questions sur ses filles et ses petites-filles. Certaines d’entre elles vivaient-elles à proximité? Pouvaient-elles venir la voir pour qu’elle leur raconte ses histoires? Je lui ai dit que c’était normal de craquer. Des fois, pleurer sans retenue est exactement ce qu’il nous faut.

Je savais que ce n’était pas une bonne idée, mais j’ai quand même jeté un coup d’œil rapide à l’horloge. Déjà 5 h 55. Elle m’a vue. C’était inévitable.

« Vous avez des choses plus importantes à faire. Je sais combien vous êtes occupée », me dit-elle, lisant dans mes pensées.

« Tout le reste peut attendre. Maintenant, c’est ici que je dois être. » J’ai serré sa main dans la mienne, et elle a fait de même.

À cet instant, j’ai compris ce que cela voulait dire pour une infirmière d’être pleinement présente, j’ai compris qu’écouter avec compassion est parfois le meilleur soin que nous pouvons donner. On me l’avait appris à l’école, mais je ne l’avais jamais vraiment accepté. Je me suis promis de toujours me souvenir de cette leçon.

Essuyant ses larmes avec son mouchoir froissé, elle a levé les yeux vers moi. « Merci... Vous savez ce que j’ai le plus aimé de notre conversation? »

J’ai fait non de la tête.

« La façon dont vous me teniez la main. »

Stephanie Keddy, inf. aut., B.Sc.inf.

Stephanie Keddy, inf. aut., B.Sc.inf., travaille au service de santé cardiovasculaire de l’hôpital Royal Jubilee à Victoria.

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