Tiré des pages de The Canadian Nurse

Mars 2016   Commentaires

Les infirmières canadiennes ont joué un rôle déterminant pour aider des réfugiés à fuir les pays ravagés par la guerre où ils étaient persécutés et à s’établir au Canada. Dans cet article du numéro de mars 1981, Violet Joe décrit les besoins des nouveaux arrivants à Ottawa en matière de santé et la coordination des services à leur intention.


Nouveau pays, nouveau mode de vie

Par une froide journée de décembre, il y a un peu plus de deux ans, la première vague de réfugiés d’Asie est arrivée dans la capitale du Canada pour y commencer une nouvelle vie. Quand l’infirmière de santé publique Violet Joe est allée les voir pour la première fois en décembre 1978 pour voir s’ils avaient des éruptions cutanées, ce fut le début d’un apprentissage qui a culminé dans l’élaboration, par son bureau de santé publique, d’un programme spécifiquement conçu pour ces nouveaux Canadiens.

Octobre 1978 – Le Hai Hong, un vieux cargo rouillé avec à son bord 2 500 réfugiés s’échappe du Vietnam, mais alors que port après port lui refuse l’entrée, il devient manifeste que personne ne veut de ces réfugiés. La Malaisie finit par donner au cargo l’autorisation de mouiller à Port Klang, près de Kuala Lumpur. Des employés de l’immigration de plusieurs pays, dont le Canada, sélectionnent des réfugiés qui seront parrainés par leur gouvernement. Pour ces gens, c’est le début d’une nouvelle vie dans un nouveau pays.

Vendredi – Aujourd’hui, notre service de santé a reçu un appel du service de logement demandant une infirmière pour un foyer local où sont hébergés des réfugiés : beaucoup « semblent avoir des problèmes cutanés ». Le foyer étant dans mon secteur, je réponds à l’appel. À mon arrivée, je trouve un groupe de gens fort désorientés, tous partis du Vietnam à bord du Hai Hong. […]

Dimanche – Avec l’aide d’interprètes de l’Organisation des services aux immigrants d’Ottawa-Carleton, des infirmières ont rencontré toutes les familles du foyer; 47 personnes devaient être traitées pour la gale. Nous avons distribué des médicaments fournis par une pharmacie du coin et avons essayé d’expliquer, avec des interprètes, comment les utiliser : appliquer le produit le soir même, puis prendre un bain le lendemain matin. Nous nous sommes ensuite entendues avec le personnel d’entretien pour qu’il change toute la literie le lendemain afin que les réfugiés disposent d’un lit propre après le traitement. 

Lundi – […] Nous avons continué notre dépistage, cette fois dans un ancien hôtel utilisé pour héberger temporairement les réfugiés après que le premier foyer ait annoncé qu’il ne pouvait plus les accueillir. Les nouveaux locaux étaient loin d’être luxueux. Faire entrer deux infirmières de santé publique et un interprète dans un des petits salons utilitaires typiques déjà bondés de réfugiés a été un exploit. […]

Hiver 1979 – Venus d’un climat chaud et humide, de nombreux réfugiés ont eu du mal à s’adapter à notre hiver froid et venteux. Beaucoup souffraient de problèmes de peau sèche et de rhumes. Lorsque nécessaire, ils étaient envoyés chez le médecin, mais la plupart du temps, il suffisait de leur expliquer comment régler ces petits problèmes. Nous avons suggéré d’humidifier davantage les appartements chauffés à l’air pulsé, d’appliquer de la crème sur la peau sèche, de manger le matin avant de sortir au froid, et nous avons même expliqué l’importance de bien se vêtir. […] Les réfugiés ont aussi eu des problèmes de nutrition pendant cette période, les fruits et légumes et le poisson frais n’étant pas aussi courants et abordables que dans leur pays d’origine. […]

L’augmentation du nombre de réfugiés a compliqué d’autant le travail infirmier. Notre bureau recevait de Santé et Bien-être des avis de surveillance sanitaire pour des parasites intestinaux, la tuberculose, ou encore des sérologies positives que chacune des infirmières devait remettre aux personnes concernées dans son secteur. Étant donné la barrière linguistique, les noms qui ne nous étaient pas familiers et la mobilité des personnes concernées, nous n’étions même pas toujours sûres d’être en présence de la bonne personne. Avec l’aide de traducteurs et des organismes communautaires, nous sommes parvenues, le plus souvent, à remettre les avis et à veiller à ce que les personnes concernées se rendent à la clinique et reçoivent les services médicaux qu’il fallait.

Des rendez-vous ont ensuite été pris avec des médecins de famille pour que chaque famille soit suivie. La coordination des rendez-vous est devenue un exploit pour l’infirmière de santé publique, car c’était l’Organisation des services aux immigrants d’Ottawa-Carleton qui s’occupait de la traduction pour les réfugiés vietnamiens, et les Services d’aide aux immigrants catholiques pour les Cambodgiens et les Laotiens. Non seulement fallait-il informer le patient et le médecin du rendez-vous, mais il fallait aussi s’occuper de fournir un traducteur et, dans certains cas, assurer le transport jusque chez le médecin. Les visites à domicile des infirmières des différents secteurs nécessitaient une planification additionnelle.

Été 1979 – Un avion transportant 200 réfugiés est arrivé à Ottawa. Des équipes d’infirmières de santé publique se sont installées dans des chambres d’hôtel pour le dépistage des éruptions cutanées contagieuses et pour déterminer si certains des réfugiés devaient consulter un médecin. L’immunisation a été commencée, puis on a mis sur pied un programme d’immunisation hebdomadaire dans un centre communautaire. Comme très peu de réfugiés avaient tous leurs vaccins, nous avons offert une série de vaccins de base pour tous les groupes d’âge, avec le vaccin ROR pour tous les enfants de 13 ans ou moins. Nos horaires de vaccination traduits sont maintenant remis aux réfugiés, ainsi qu’une carte leur indiquant comment se rendre au bon endroit pour qu’ils puissent revenir seuls. Bien que beaucoup d’entre eux soient vaccinés par des médecins privés, près de 900 ont été vaccinés pendant la première année d’activité de notre programme, et les nouveaux arrivants nous sont habituellement amenés dans le cadre des démarches d’installation.

Janvier 1980 – […] Des hygiénistes dentaires du bureau de santé se rendent dans toutes les écoles tout au long de l’année scolaire pour que les enfants des réfugiés, au moins, soient exposés à un programme d’hygiène dentaire. La clinique dentaire du bureau reçoit également les enfants de familles à faible revenu jusqu’à la 13e année, ce qui offre une autre occasion de leur apprendre l’hygiène dentaire. Le personnel infirmier contribue lui aussi au programme en remettant une brosse à dents à chaque enfant qui vient se faire vacciner.

L’Organisation des services aux immigrants d’Ottawa-Carleton et les Services aux immigrants catholiques offrent des programmes d’orientation pour les réfugiés dans le cadre des cours d’anglais langue seconde. Dans chaque cycle de cours de cinq semaines, une infirmière de santé publique participe pendant deux demi-journées et vient expliquer les services médicaux d’urgence, les services offerts par les cliniques des bureaux de santé, quelques notions de base en nutrition et la planification familiale. […]

Chaque semaine, à l’école d’anglais langue seconde, les infirmières offrent également des séances de counseling en santé. Certaines personnes nous sont envoyées par le personnel de l’école et d’autres viennent nous voir pour des problèmes allant de simples maux de tête à une grande fatigue, en passant par l’insomnie. Avec l’aide d’un traducteur, nous essayons de trouver la cause des symptômes et nous proposons une solution ou, au besoin, un rendez-vous chez le médecin. Bien que les réfugiés soient couverts par l’Assurance-maladie de l’Ontario, beaucoup d’entre eux n’ont pas consulté de médecin, parce qu’ils ne se sentaient pas vraiment malades, juste pas très en forme. Souvent, l’absentéisme à l’école découle de difficultés à s’adapter aux habitudes de sommeil d’ici et au climat hivernal. S’il fait trop froid, ils restent souvent chez eux.

Avril 1980 – Après avoir découvert que plus d’une trentaine de personnes étaient intéressées, une des infirmières de santé publique a commencé à offrir une série de cours pré- et postnatals en soirée. […]

L’un des problèmes que nous avons cernés pendant les cours postnatals est que les mères arrêtent l’allaitement au sein plus tôt qu’elles ne le feraient normalement. Nous avons découvert qu’il leur était souvent tout simplement difficile, voire impossible, de bien allaiter, à des horaires réguliers, quand elles devaient assister à des cours de langue ou d’orientation. Grâce au counseling, nous espérons trouver des solutions à ce problème, entre autres, pour aider les nouvelles mères à s’occuper de leur bébé.

Janvier 1981 – Le bureau de santé travaille maintenant avec un groupe d’organismes communautaires pour mettre sur pied un programme qui permettra de repérer et de résoudre les problèmes de santé mentale des réfugiés. Après le soulagement initial d’avoir trouvé un refuge sûr, beaucoup ont le mal du pays, et le mode de vie qu’ils connaissaient leur manque. Nombre d’entre eux montrent des signes de dépression, et les obstacles linguistiques aggravent les problèmes. Comment expliquer comment on se sent quand on n’a pas les mots pour le faire? Dans l’idéal, on créerait une clinique de santé mentale qui offrirait des services de counseling dans la langue des réfugiés. Ce sera peut-être la prochaine étape...

– Violet Joe

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