Quand mèmes et valeurs s’opposent

Mars-Avril 2017   Commentaires

D’après David Kenneth Wright, professeur, l’humour transmis dans certains médias sociaux sur le travail infirmier représente une nouvelle menace pour la discipline

En 2011, Wendy Austin a publié un article savant intitulé « The Incommensurability of Nursing as a Practice and the Customer Service Model: An Evolutionary Threat to the Discipline ». La menace, y avançait-elle, était l’érosion insidieuse des fondements déontologiques de la discipline infirmière. Les conceptions simplistes de politesse et de satisfaction de la clientèle se substituent à des valeurs comme la compassion et l’empathie. On s’interroge sérieusement sur les avantages d’une gestion des hôpitaux par Disney, et on attend du personnel infirmier qu’il soit efficace, aux dépens des liens significatifs avec les gens dont il prend soin.

Je veux que la relève à qui j’enseigne les sciences infirmières comprenne les fondements de notre discipline. Dans mes cours, j’essaie d’enseigner aux étudiants à affûter leurs sens de façon à voir, entendre et ressentir la vulnérabilité des patients et de leur famille. Ces objectifs sont faussement simples, car les obstacles à une relation éthique avec les personnes soignées sont nombreux. Ils ont insidieux et trop souvent tolérés.

L’un de ces obstacles est la prolifération de certains mèmes sur la profession – des images et des textes affichés en ligne qui se veulent drôles et intelligents, et que nos collègues diffusent largement dans les médias sociaux. Ces mèmes risquent pourtant de déformer nos perceptions, de diminuer notre capacité de détecter la vulnérabilité humaine et, ce faisant, d’empoisonner les règles déontologiques qui régissent les relations dans notre travail.

J’entends déjà les protestations. « Un peu de légèreté, que diable! » « N’avez-vous donc aucun humour? »

Si si, je vous assure.

L’humour est souvent important dans notre pratique. Un éclat de rire partagé avec un patient pendant des soins intimes, et leur dignité reste intact. Des plaisanteries en coulisse avec nos collègues, même si elles sont morbides, et nous avons l’énergie pour faire front dans des situations souvent assombries par la souffrance, la douleur et la mort. L’humour est essentiel à notre survie. Mais sous prétexte de faire rire, les mèmes les plus provocateurs nous incitent à nier ou à ignorer la vulnérabilité des patients et de leur famille :

« Nous vous avons facturé 50 $ pour chacune des fois où vous avez appelé une infirmière pour rien. »

« Et les infirmières de s’exclamer [insérer l’image d’une infirmière les bras levés au ciel] — Dieu merci, ce parent ennuyeux est parti. »

« Soyez gentils avec moi : je pourrais être votre infirmier un jour. N’oubliez pas que c’est moi qui choisis la taille des sondes et des aiguilles! »

« La stupidité ne se guérit pas, mais elle se gère à coup de calmants. »

Comme nous le rappelle l’article de Mme Austin, l’engagement déontologique fondamental du personnel infirmier à être fidèle s’est maintenu à mesure qu’évoluait notre discipline. Quand on se considère infirmière ou infirmier, on prend certains engagements, comme celui d’aider les patients et leur famille à conserver dignité et intégrité. Pourtant, ces exemples de mèmes cautionnent et normalisent des attitudes qui diminuent ou ignorent l’importance de la vulnérabilité de ces personnes pour qui tant de choses se jouent dans la rencontre clinique. Au lieu de les perpétuer, le personnel infirmier devrait résister aux idées que les patients qui appellent pour demander de l’aide méritent d’être punis ou que leurs proches qui essaient d’attirer l’attention du personnel soignant sont énervants. Et nous devrions rejeter catégoriquement l’idée de brandir comme menace le pouvoir qui nous a été donné sur le corps et l’esprit de nos patients.

Le personnel infirmier est-il sérieux quand il pratique ce genre d’humour? Bien sûr que non, mais là n’est pas la question.

La détresse morale et la fragilité émotionnelle que nous éprouvons lorsqu’on nous empêche de fournir à nos patients les soins dont ils ont besoin sont douloureuses. Mais le bon côté de cette détresse est qu’elle fait ressortir notre engagement moral dans notre pratique. Elle montre que nos patients – et leur vulnérabilité – nous tiennent à cœur.

Le désengagement moral est bien plus dangereux pour l’éthique relationnelle de notre discipline que la détresse morale. Il me semble que certains mèmes sur la profession, comme ceux que j’ai cités plus haut, sont indicateurs d’une dégénération des attitudes dans le sens d’un désengagement moral, et nous devons rectifier la situation. Réfléchissons aux façons de le faire avant de décider d’afficher, d’aimer ou de transmettre ces images soi-disant drôles sur notre métier.

David Kenneth Wright

David Kenneth Wright, Ph.D., inf. aut., ICSP(C), est professeur adjoint à l’École des sciences infirmières de l’Université d’Ottawa.

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