Amour, relation d’aide et déontologie

janvier - février 2018   Commentaires

Une cliente déclare à Dianne Clarence qu’elle l’aime. L’infirmière est prise de court. Comment réagir?

« Je t’aime », me dit-elle.

Cette déclaration me prend au dépourvu, et il me faut une minute pour rassembler mes idées. Elle a les cheveux verts, le crâne à moitié rasé, des anneaux dans le nez et des clous dans les oreilles. Elle est le portrait même de la personne à risque dans la littérature spécialisée. Dans sa vie, l’amour a été rare et rempli de risques. Pourtant, elle m’offre son amour, le visage ouvert, ses grands yeux bruns attentifs au dilemme qui se joue en moi. Je mesure une tête de plus qu’elle, nous avons deux générations d’écart, et en tant qu’infirmière autorisée, je suis un rouage dans le système que dénoncent ses tatouages bariolés. Tandis qu’elle me regarde, attendant ma réponse, les pensées se bousculent dans mon esprit. Je suis infirmière – ai-je le droit de l’aimer en retour?

L’espace d’un instant, j’envisage de répliquer d’un ton léger : « moi aussi, bien sûr! », mais je m’abstiens, car cette réponse serait superficielle et indigne de notre relation de confiance. Alors que les souvenirs défilent dans ma tête, sa petite fille de dix-huit mois déambule maladroitement entre nos genoux.

Il y a deux ans, quand elle a accepté de participer à un projet pilote, ma cliente était seule, enceinte et sans abri. Le projet, axé sur le long terme, s’appuie sur les visites à domicile d’infirmières et infirmiers en santé publique. La première année, le ministère provincial chargé de la protection de l’enfance a maintenu son dossier actif, jusqu’à ce que ma cliente ait démontré sa capacité de répondre aux besoins de base de son bébé : la sécurité alimentaire, un foyer dépourvu de drogues et un environnement stable. Au début, les visites « à domicile » se déroulaient dans des stationnements, sous un pont ou au McDonald’s. Lorsqu’elle a commencé à recevoir des prestations de sécurité sociale, nous avons examiné comment tenir un budget et accéder aux banques alimentaires. Au bout de plusieurs mois, avec mon soutien, elle est devenue admissible à un hébergement subventionné.

Souvent, les circonstances semblaient jouer contre elle, mais avec sa résilience et sa persévérance, elle a forcé mon respect; elle s’attaquait à chaque nouveau défi avec une intelligence et une sagesse étonnantes pour son âge. Faire l’expérience des concepts décrits dans la littérature infirmière sur les changements positifs qui se produisent dans le cadre d’une relation thérapeutique constructive et suivie était vraiment gratifiant.

La pratique relationnelle encourage les infirmières et infirmiers à remettre en question la notion qu’ils sont des experts et à aborder les familles dans toute leur richesse et leur complexité, afin d’être authentiques. Tandis que la courageuse jeune femme attend ma réponse, je m’interroge : « Cette authenticité peut-elle inclure l’amour pour ma cliente? »

Pendant les visites à domicile, nous parlions notamment des notions de base de la grossesse, du travail et de l’accouchement, des interférences que la violence et la dépendance opposent aux réponses émotionnelles saines qui sont à la base de l’attachement et des liens affectifs. Au fil du temps, nous avons établi une relation de confiance où ma cliente a pu admettre que sortir jour après jour pour fumer, en laissant son bébé pleurer tout seul, nuisait aux réseaux neurologiques qui permettent cet attachement. Elle a compris que fumer de la marijuana (culturellement plus acceptable que la cigarette en Colombie-Britannique) nuisait aux liens affectifs avec son bébé, car ses facultés amoindries l’empêchaient de capter les signaux qu’il lui envoyait. Elle a découvert comment les dépendances de sa mère et la violence de son père se sont imprimées dans son propre fonctionnement neuropsychologique, et elle a fait le lien avec l’effet de ses actions sur le développement de son bébé. Elle a entrepris avec sincérité la difficile démarche d’un vrai travail sur soi. Motivée par son désir profond d’être une bonne mère, elle s’efforce d’apprendre à aimer comme il faut. Pourtant, lorsqu’elle m’offre son amour, je bloque. Pourquoi?

« Ne franchissez pas les limites de la relation professionnelle », avertit l’organisme de réglementation de la profession infirmière en Colombie-Britannique, et ces mots résonnent dans ma tête. Sur le site de l’organisme figure un schéma représentant le continuum du comportement professionnel, avec des limites rigides à un bout de la courbe, et floues à l’autre bout. Aucun des deux extrêmes n’est propice à une relation thérapeutique. D’un côté, on m’encourage à être authentique et à m’impliquer dans ces relations; de l’autre, on m’incite à garder une distance professionnelle. Dans nos échanges, nous avons souvent parlé de limites quand ma cliente cherchait de nouvelles façons d’aimer les membres de sa famille dysfonctionnelle qui continuent de lui faire du mal.

Inspirée par sa détermination, je réfléchis à ce que signifie pour moi la notion de limites professionnelles. Il serait facile d’interpréter la profondeur des sentiments qu’elle vient d’exprimer à mon égard comme une validation de mes compétences en pratique relationnelle, la preuve que je suis une bonne infirmière. C’est le piège du transfert.

Le transfert peut ressembler à de l’amour, mais les infirmières et infirmiers qui ne font pas la différence – leur manque de discernement au sujet de leurs propres besoins brouillant parfois leur perception de leurs soins – peuvent provoquer par inadvertance un nouveau traumatisme chez leur client vulnérable.

À l’idée de blesser cette jeune femme et son enfant, même involontairement, je sens le vertige m’envahir. Je m’assois par terre, à côté de la petite. Elles ont confiance en moi. La peur de faire du mal est-elle une raison suffisante de se désengager et de renoncer à l’authenticité dans nos rapports?

J’ai étudié les limites et le transfert dans le cadre d’un travail postuniversitaire en psychothérapie corporelle intégrée (PCI), appelée integrative body psychotherapy (IBP) en anglais. L’un des aspects qui m’ont séduite dans cette approche est l’obligation de l’appliquer à sa propre vie. Chaque candidat à une certification PCI doit suivre 100 heures de travail corporel avec un praticien spécialisé dans cette discipline. J’ai appris à me connaître à travers des signaux somatiques subtils mais clairs. La connaissance de soi est un élément-clé pour comprendre les besoins – satisfaits ou non – et la différence entre l’amour et le transfert. Je considère aujourd’hui la conscience de soi comme une composante essentielle de la compétence professionnelle et de l’apprentissage continu. C’est précisément parce que l’authenticité est importante pour moi que je sais que ma cliente peut me faire confiance. Mais l’expression de son affection pourrait-elle être un contre-transfert, une projection sur moi de ses besoins non satisfaits?

Peut-être. Tous les êtres humains sont programmés pour rechercher l’amour. Après cinq ans de pratique dans le cadre de ce programme, je sais maintenant que la relation thérapeutique prend racine dans notre humanité commune. J’ai appris à ne pas redouter le contre-transfert : je dois simplement l’anticiper et l’honorer. Ma cliente seule peut définir ses sentiments. C’est à elle qu’il appartient de m’octroyer sa confiance, si elle le souhaite. Ma mission est de la rencontrer à la jonction de nos limites respectives. Ma responsabilité professionnelle consiste à m’assurer de ma propre maturité émotionnelle, à rester consciente des enjeux éthiques et à toujours, toujours, agir dans son intérêt.

La régie de la santé peut noter et analyser les résultats du projet; elle me rémunère pour mes compétences, mes connaissances infirmières, et le temps que j’ai consacré au projet. Je peux observer et consigner sur des courbes les indices d’attachement. Mais ce qui ne peut pas être mesuré, c’est la distance parcourue sur ce chemin sacré où nous avons cheminé ensemble, infirmière et cliente, main dans la main.

Assise à hauteur d’enfant, je lui rends son regard. Ma réponse professionnelle émerge d’elle-même.

« Moi aussi, je t’aime. »

Dianne Clarence, B.Sc. inf., IBP, RN(C)

Dianne Clarence, B.Sc. inf., IBP, RN(C), est infirmière de santé publique à la régie de la santé de l’île de Vancouver.

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