Meilleurs ensemble : second regard sur la collaboration infirmière

janvier - février 2018   Commentaires

Pour certains chercheurs, de meilleures relations intraprofessionnelles en soins infirmiers sont essentielles pour produire des résultats optimaux pour les patients et le système de santé

En 2016 et 2017, à la réunion annuelle des membres, des infirmières et infirmiers canadiens ont proposé à l’AIIC des résolutions allant dans le sens d’une définition plus claire du rôle des infirmières et infirmiers autorisés et d’un leadership national en matière de collaboration au sein de la profession. Le fait que ces enjeux aient été mentionnés deux années de suite témoigne de la volonté de la profession que l’on s’en occupe. Chercheuses croyant passionnément à des rôles clairs et à la collaboration intraprofessionnelle, nous contribuons avec nos travaux à un corpus grandissant d’études sur cette dynamique complexe.

Compte tenu du nombre d’heures que le personnel infirmier passe à travailler ensemble, en équipes, et le nombre de modèles de prestation de soins qui s’appuient sur la collaboration, il est étonnant qu’aussi peu de recherches aient été consacrées aux façons de favoriser la collaboration et la consultation entre professionnels des soins infirmiers (Butcher, MacKinnon, Bruce, Gordon et Koning, 2017). De nouvelles recherches canadiennes laissent cependant supposer qu’une meilleure compréhension des apports particuliers de chaque type d’infirmière et infirmier et le renforcement de la collaboration entre collègues infirmiers seront bénéfiques pour la profession et pour les contributions du personnel infirmier à la santé des patients et au bon fonctionnement du système de santé.

Nous décrivons ici les résultats d’une consultation que nous avons menée dans le cadre de l’assemblée annuelle des membres de l’AIIC en juin 2017 et présentons quelques-unes des possibilités qui s’offrent au personnel infirmier pour participer aux actions futures de l’AIIC pour renforcer la collaboration intraprofessionnelle.

La consultation visait à 1) présenter une vue d’ensemble de la recherche canadienne sur la collaboration intraprofessionnelle; 2) réfléchir aux enjeux mis en lumière par les recherches; 3) cerner des stratégies possibles pour favoriser la pratique axée sur la collaboration entre infirmières et infirmiers réglementés (infirmières et infirmiers autorisés, praticiens, auxiliaires autorisés et psychiatriques autorisés). Environ 80 membres de l’AIIC ont participé, représentant chaque province et territoire et chacun des cinq domaines infirmiers (pratique, formation, recherche, politiques et administration). Une vérification sommaire a révélé une grande diversité d’expérience infirmière : des étudiants aux professionnels comptant 40 années de carrière.

Les données
Nous avons débuté la consultation par un examen des recherches canadiennes sur le rôle de la formation dans la collaboration intraprofessionnelle. L’expansion de la formation et des champs de pratique au fil des ans a conduit à de nouveaux modèles de prestation de soins et de composition des effectifs. Ces changements sont porteurs de possibilités et de défis nouveaux pour la profession. Cependant, les champs de pratique continuant d’évoluer (pensons à la possibilité nouvelle de prescrire des médicaments), il est important que le personnel infirmier puisse assumer ces rôles actuels et futurs et en tirer parti.

Généralement parlant, la recherche a montré que le cloisonnement de l’enseignement (qui fait que les étudiants des programmes collégiaux et universitaires interagissent rarement) contribue à la piètre compréhension des différentes désignations professionnelles en sciences infirmières. De plus, l’absence de stratégie spécifique pour enseigner la collaboration intraprofessionnelle dans les programmes d’entrée dans la profession complique l’acquisition et le perfectionnement des compétences nécessaires pour favoriser cette collaboration.

Ce cloisonnement peut entraîner des idées fausses sur les différentes désignations professionnelles au sein de la profession et limiter la connaissance de la contribution de chaque groupe aux soins aux patients (Limoges et Jagos, 2015, 2016). La situation reste la même dans la pratique, lorsqu’on ne donne pas aux infirmières et infirmiers des occasions d’apprendre comment collaborer ou quels sont leurs rôles respectifs (Lankshear, Rush, Weeres et Martin, 2016; Moore, Prentice et Taplay, 2015).

Le personnel infirmier comprend l’importance de la collaboration, mais il peine à la mettre en pratique (Moore et Prentice, 2013). Des conseils pour enseigner et favoriser la collaboration intraprofessionnelle sont nécessaires (Nelson et coll., 2014; Consortium pancanadien pour l’interprofessionalisme en santé, 2010), car une collaboration intelligente peut optimiser les champs de pratique et favoriser la participation du personnel infirmier et des autres professions à des soins de santé axés sur le patient.

Une formation conjointe à tous les niveaux et entre les différentes désignations professionnelles infirmières est une stratégie importante pour favoriser la collaboration dans la pratique. Les infirmières et infirmiers étudiants et ceux qui exercent reconnaissent que l’ambiguïté des rôles et les efforts pour renforcer les frontières professionnelles (au moyen de relations de pouvoir ou de barrières idéologiques) nuisent à la sécurité des patients pendant les soins et les transferts. Ils reconnaissent aussi qu’en contexte de pratique, les dirigeants ont un rôle capital à jouer pour fixer les attentes en matière de collaboration (Lankshear et coll., 2016; Limoges et Jagos, 2016). En offrant des occasions d’apprendre ensemble, les uns des autres et l’un au sujet de l’autre, on renforce les compétences en matière de collaboration, et une meilleure compréhension des différentes désignations favorise le respect et une meilleure gestion des questions de hiérarchie (Limoges et Jagos, 2016). Une formation conjointe peut permettre aux infirmières et infirmiers d’être réceptifs les uns aux autres, ce qui nécessite d’avoir confiance dans la compétence, les connaissances et le savoir-faire de l’autre (Bainbridge et Wood, 2012; Baker, Egan-Lee, Martimianakis et Reeves, 2011).

Étude des enjeux
Nous avons ensuite mené un sondage auprès des participants pour déterminer dans quelle mesure ils étaient d’accord avec des énoncés tirés des recherches, en utilisant des cartons de couleur. Comme nous avions opté pour un sondage ouvert, où les participants voyaient les réponses individuelles, nous leur en avons expliqué les limites en matière de confidentialité et leur avons offert la possibilité de ne pas répondre.

Les six énoncés du sondage étaient les suivants :

  1. On s’est peu intéressé à la pratique intraprofessionnelle.
  2. Les dirigeants ont un rôle capital à jouer pour fixer les attentes en matière de collaboration dans les milieux de pratique.
  3. Une collaboration intraprofessionnelle intelligente améliorerait les résultats pour les patients.
  4. Quand on donne au [personnel infirmier réglementé] la possibilité de dépasser la compartimentalisation de son travail et d’interagir vraiment, il est possible de résoudre beaucoup de problèmes.
  5. La profession infirmière aurait une voix et une image plus fortes si nous parvenions à une collaboration plus poussée entre [les différentes désignations].
  6. Globalement, le personnel infirmier autorisé ne comprend pas bien [les champs de pratique des autres types d’infirmières et infirmiers réglementés].

Les participants étaient largement d’accord avec les énoncés 1 à 5. Les réactions à l’énoncé 6 étaient plus variées, même si la majorité était d’accord avec l’énoncé.

Les participants ont discuté en petits groupes pour trouver d’autres idées sur la collaboration intraprofessionnelle et parvenir à un consensus sur les difficultés et possibilités. Les groupes devaient noter les points importants par rapport aux questions suivantes :

  1. Quelles sont les considérations importantes à tenir en compte en matière de relations et de pratique intraprofessionnelles?
  2. Quelle est la considération la plus importante quand on envisage de renforcer la collaboration intraprofessionnelle?
  3. Quelle considération aimeriez-vous présenter à l’ensemble du groupe?

Les discussions en petits groupes servaient au troisième objectif de la consultation : élaborer des stratégies pour renforcer la collaboration.

Résultats
Pendant la consultation, les participants se sont entendus sur les points suivants : 1) une collaboration intraprofessionnelle accrue mène à des soins aux patients plus sûrs et aide le personnel infirmier à se concentrer sur les patients plutôt que sur les frontières professionnelles; 2) en travaillant sur les questions de frontières, de hiérarchies et de compartimentalisation professionnelles, on aidera le personnel infirmier à fournir des soins axés sur le patient; 3) la réforme de la formation pour accéder à la pratique, la formation continue pour le personnel infirmier en exercice et un leadership solide sont nécessaires pour promouvoir les attitudes et les compétences qui permettent la collaboration intraprofessionnelle; 4) des relations intraprofessionnelles efficaces peuvent renforcer la voix et l’image de la profession infirmière.

Les participants se sont entendus sur la nécessité de renforcer la pratique axée sur la collaboration au sein de la profession pour répondre aux besoins des patients en matière de soins et s’adapter aux nouveaux modèles de soins, qui nécessitent une collaboration avec d’autres professions. Ils ont aussi convenu que des relations intraprofessionnelles efficaces permettent au personnel infirmier de tirer pleinement parti d’effectifs infirmiers bien formés et d’optimiser le champ de pratique de tous les types d’infirmières et infirmiers de même que leurs contributions aux résultats pour les patients et pour le système de santé.

Sondage et prochaines étapes
Cette consultation a été si bien accueillie que l’AIIC nous a demandé de préparer un sondage Delphi en ligne pour permettre à chaque infirmière et infirmier du Canada de se prononcer sur les stratégies pour renforcer la collaboration intraprofessionnelle. Le sondage comporte deux phases. À la phase 1, nous demandons aux répondants de souligner les idées les plus importantes proposées pendant la consultation. À la phase 2, d’après les éléments soulignés, nous leur demanderons de cerner les domaines prioritaires que devra cibler l’AIIC. Les répondants pourront aussi ajouter des commentaires.

Le lien vers le sondage se trouve sur le site Web de l’AIIC et sur ses pages Facebook et Twitter. Nous vous encourageons à participer et à transmettre le lien à vos collègues infirmières et infirmiers.

Nous voulons avoir votre avis et travailler avec vous pour définir les étapes suivantes.

Les résultats du sondage seront présentés à l’assemblée annuelle des membres de l’AIIC au congrès biennal de l’Association, qui se tiendra à Ottawa du 18 au 20 juin prochain.


Références

Bainbridge, L. et Wood, V. I. The power of prepositions: Learning with, from and about others in the context of interprofessional education, Journal of Interprofessional Care, 26(6), 2012, p. 452-458. doi:10.3109/13561820.2012.715605

Baker, L., Egan-Lee, E., Martimianakis, M. A. et Reeves, S. Relationships of power: Implications for interprofessional education, Journal of Interprofessional Care, 25(2), 2011, p. 98-104. doi:10.3109/13561820.2010.505350

Butcher, D. L., MacKinnon, K., Bruce, A., Gordon, C., et Koning, C. Experiences of pre-licensure or pre-registration health professional students and their educators in working with intra-professional teams: A qualitative systematic review, JBI Database of Systematic Reviews and Implementation Reports, 15(4), 2017, p. 1011-1056. doi:10.11124/JBISRIR-2016-003009

Consortium pancanadien pour l’interprofessionalisme en santé. A national interprofessional competency framework, 2010.

Lankshear, S., Rush, J., Weeres, A. et Martin, D. Enhancing role clarity for the practical nurse: A leadership imperative, Journal of Nursing Administration, 46(6), 2016, p. 300-307. doi:10.1097/NNA.0000000000000349

Limoges, J. et Jagos, K. The influences of nursing education on the socialization and professional working relationships of Canadian practical and degree nursing students: A critical analysis, Nurse Education Today, 35(10), 2015, p. 1023-1027. doi:10.1016/j.nedt.2015.07.018

Limoges, J. et Jagos, K. Joint education fosters collaboration and role clarity between practical and degree nursing students, Journal of Nursing Education, 55(11), 2016, p. 623-630. doi:10.3928/01484834-20161011-04

Moore, J. et Prentice, D. Collaboration among nurse practitioners and registered nurses in outpatient oncology settings in Canada, Journal of Advanced Nursing, 69(7), 2013, p. 1574-1583. doi:10.1111/jan.12017

Moore, J., Prentice, D. et Taplay, K. Collaboration: What does it really mean to nurses?, Journal of Clinical Nursing, 24(13-14), 2015, p. 2052-2054. doi:10.1111/jocn.12859

Nelson, S., Turnbull, J., Bainbridge, L., Caulfield, T., Hudon, G., Kendel, D., . . . Sketris, I. Optimisation des champs d’exercice : de nouveaux modèles de soins pour un nouveau système de soins de santé 2014.

Sara Lankshear, inf. aut., Ph.D.

Sara Lankshear, inf. aut., Ph.D., est membre du corps professoral du programme en collaboration de B. Sc.inf. au Collège Georgian à Barrie (Ont.). Ses recherches portent entre autres sur la clarté des rôles, la collaboration intra- et interprofessionnelle et les modèles de pratique professionnelle.

Jacqueline Limoges, inf. aut., Ph.D.

Jacqueline Limoges, inf. aut., Ph.D., est membre du corps professoral du Collège Georgian à Barrie (Ont.). Ses travaux portent sur l’influence de l’enseignement des sciences infirmières sur la répartition des tâches et les relations sociales au sein du personnel infirmier dans les milieux de travail.

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