De la vérité de qui parlons-nous?

mars - avril 2018   Commentaires

Pour transformer le système de santé, croit Alika Lafontaine, il faut d’abord accepter de remettre en question nos postulats.

Il y a des années, j’ai participé avec d’autres Fellows à un programme d’un an axé sur le renforcement du leadership tout en tenant en compte des politiques publiques. Malgré nos expériences très diverses, notre profond désir de contribuer à l’amélioration du Canada nous a rapprochés. Dans le cadre du programme, j’ai participé à plusieurs conférences à travers le pays, qui mettaient en lumière les aspects de l’histoire que nous partageons, et qui m’ont permis de jeter un nouveau regard sur le Canada, et sur moi-même.

À notre quatrième conférence, nous avons discuté des traités et des pensionnats. Un groupe restreint s’est réuni, au cours duquel nous avons échangé nos points de vue personnels. Quand mon tour est venu, j’ai raconté une histoire que m’avait léguée mon arrière-grand-mère. Au pensionnat, sa classe avait été emmenée jusqu’à un gibet construit à proximité pour assister à la pendaison de plusieurs hommes. Certains sont morts rapidement, leurs vertèbres cervicales brisées par la brutalité de la chute. D’autres sont morts beaucoup plus lentement, asphyxiés. Lorsque les corps des hommes se sont immobilisés, la maîtresse s’est tournée vers les élèves et leur a dit de toujours se souvenir de la puissance de la Reine. Puis ils sont rentrés au pensionnat et ont continué leur journée. À la fin de mon récit, j’ai évoqué la nécessité de reconnaître l’impact de tels traumatismes sur les survivants, leur famille et leur communauté. Les autres Fellows ont alors pu exprimer leurs pensées.

Tous étaient sensibles à l’horreur de cette expérience. Pourtant, petit à petit, un scepticisme à peine voilé est apparu, conduisant éventuellement à un questionnement explicite : « Tu es sûr que ça s’est vraiment passé? » « Quelle preuve en as-tu? » « Ça ne s’est peut-être pas passé comme on te l’a raconté. » Puis, notre conseiller principal est intervenu : « J’ai passé beaucoup d’années au gouvernement. Je peux dire sans l’ombre d’un doute que cela n’aurait jamais pu se passer au Canada. » La discussion, bien évidemment, s’est arrêtée là.

Le groupe est passé à la personne suivante, mais j’ai continué de penser à mon arrière-grand-mère. J’avais tenu son histoire pour vraie, et le fait qu’elle vienne de mon père et de mon grand-père prouvait sa véracité à mon esprit. J’ai passé le reste de la soirée perdu dans mes pensées.

À la fin de l’année, pour clore notre participation au programme, nous avons publié nos conclusions, et je suis passé à autre chose. J’ai enterré cette expérience et j’ai honte de le dire, mais j’ai été ébranlé par les commentaires des autres Fellows. J’ai douté de mon arrière-grand-mère. Ce n’est que des années plus tard, quand j’ai commencé à lire des témoignages de survivants dans le cadre de la Commission de vérité et réconciliation, que son récit a enfin été validé. C’était là, noir sur blanc : l’événement était rapporté exactement comme mon arrière-grand-mère l’avait décrit.

Malgré ma situation privilégiée à de multiples titres – en tant que médecin, universitaire, défenseur des droits et leader médical – je n’avais pas su, ce soir-là, m’élever contre le récit accepté. Je n’avais pas assez de crédibilité, semble-t-il, pour triompher de l’incrédulité face au souvenir de mon arrière-grand-mère. Pour moi, cet épisode a coloré la suite de nos discussions sur les traités et les pensionnats. Notre représentation des problèmes, solutions et stratégies pour changer les systèmes reposait sur toutes sortes de postulats erronés : faire l’expérience du système des pensionnats n’avait pas été si néfaste que ça; les peuples autochtones devaient tourner la page; les fonds pourraient être mieux employés ailleurs qu’à une guérison associée à cette expérience.

Imaginez des réactions similaires à votre expérience personnelle dans nos systèmes de santé. Votre expérience est mise en doute, vos inquiétudes écartées, vos problèmes minimisés, et on vous suggère de tourner la page. Quand une situation nous dépasse, beaucoup d’entre nous deviennent silencieux. Mais le problème demeure, et les méfaits se poursuivent.

Si l’on veut que les systèmes de santé changent, il nous faut une nouvelle génération de fournisseurs de soins de santé qui soit prête à échanger sur la vérité de ce qui se passe et à l’accepter – un récit complet, qui englobe les bonnes et les mauvaises façons dont nous structurons et fournissons les soins. En reconnaissant la vérité, nous pourrons y faire face honnêtement. Lorsque vous apporterez des changements, je vous suggère de réfléchir aux questions suivantes : Quand vous parlez de la vérité, de la vérité de qui parlez-vous? Et que comptez-vous en faire?

Alika Lafontaine, M.D., FRCPC

Alika Lafontaine, M.D., FRCPC, est anesthésiste en Alberta. Il dirige le Programme de santé autochtone de la zone Nord d’Alberta Health Services, affilié aux communautés Métis et des Premières nations du Nord. Il dirige également, en collaboration, l’équipe de l’Indigenous Health Alliance.

Il animera un débat en plénière sur le thème Leadership infirmier, récits et accélération du changement systémiques au Congrès biennal de l’AIIC.

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