Pionnier en science de la réanimation

mars - avril 2018   Commentaires

Clinicien, éducateur et chercheur, Matthew Douma est l’un des rares chefs de file infirmiers dans son domaine.

Teckles Photography Inc.

La première fois que Matthew Douma a tenté de sauver la vie de quelqu’un avec une technique qu’il enseigne maintenant à des premiers intervenants, un homme venait de se faire tirer dessus à quelques mètres de lui.

Le 15 août 2012, M. Douma, infirmier soignant, promenait son chien après son quart de travail aux urgences de l’hôpital Royal Alexandra, au centre-ville d’Edmonton. Il a entendu des hommes se disputer dans le stationnement d’un restaurant voisin, puis plusieurs coups de feu.

M. Douma s’est couché jusqu’à ce que les coups de feu s’arrêtent, puis il a remis son chien dans sa cour et est vite reparti jusqu’au stationnement. Dès qu’il n’y a plus eu de danger, il a couru jusqu’à la victime pour vérifier sa respiration et maintenir ses voies respiratoires ouvertes. Touché à l’abdomen, au bassin et en haut de la cuisse, l’homme saignait abondamment et respirait à peine. Il était inconscient.

M. Douma a essayé un garrot pour arrêter l’hémorragie, mais en vain. « Il allait mourir d’un instant à l’autre. »

C’est alors que M. Douma s’est souvenu d’une technique d’obstétrique pour arrêter les hémorragies internes, technique qu’il avait apprise lors d’une formation avant son déploiement pour un stage avec l’UNICEF et qu’il avait vu pratiquer par des sages-femmes au Vietnam.

Il a placé son poing serré entre le nombril et le sternum de l’homme, appuyant dessus de son autre main. Il a pressé, faisant ainsi un clampage non chirurgical de la crosse aortique.

« Il a arrêté de saigner. Il a repris connaissance et nous avons pu parler avec lui. »

Pendant 12 minutes environ, M. Douma et une passante qui était ambulancière ont maintenu l’homme en vie. Mais lorsqu’il a été emporté par des ambulanciers qui ne savaient pas faire une compression aortique externe, les signes vitaux de l’homme ont disparu, et il est mort un peu plus tard à l’hôpital. C’est ce qui a décidé M. Douma à étudier la technique et à l’enseigner aux autres.

À un moment, la passante ambulancière, une femme de petite taille, a essayé de relayer M. Douma pour faire la compression aortique, mais elle n’est pas parvenue à appliquer assez de pression pour arrêter complètement l’hémorragie.

« Nous avons déterminé que cette intervention nécessitait sans doute une personne plus lourde. Les premières questions de recherche ont émergé de ce cas clinique », raconte M. Douma.

Il a depuis fait des études et des recherches et publié des articles sur les applications de la technique en cas d’hémorragie potentiellement mortelle dans la région abdominale-pelvienne, la principale cause de décès évitable en zone de conflit. Dans d’autres situations, elle lui a également permis de garder des patients en vie assez longtemps pour qu’ils puissent être soignés.

Convaincu que les sciences infirmières pourraient grandement contribuer à la science de la réanimation, M. Douma s’est inscrit en 2012 à la maîtrise en sciences infirmières (programme pour infirmières et infirmiers praticiens) à l’Université de Toronto avec une spécialisation pluridisciplinaire en réanimation. Ses recherches portaient sur les hémorragies jonctionnelles non compressibles. Il a terminé sa spécialisation en 2016, puis il a continué dans le programme de leadership et administration des systèmes de santé pour terminer son diplôme, en se concentrant sur la recherche et les changements systémiques.

Devenu infirmier clinicien enseignant aux urgences, M. Douma a tous les jours des occasions d’enseigner comment sauver des vies. Il a des certifications de l’AIIC en soins infirmiers d’urgence, en soins intensifs et en soins cardiovasculaires; l’an dernier, il a dirigé l’un des plus grands groupes d’étude à ce jour en soins d’urgence, et il a organisé des séances synchrones et asynchrones de préparation aux examens pour les candidats à l’examen du département des urgences. « La certification dans des spécialités est un outil important pour prouver sa compétence dans une spécialité infirmière, explique-t-il. Je pense que c’est un élément essentiel de la progression dans notre profession. »

En qualité de chercheur en réanimation, M. Douma est professeur auxiliaire au département de médecine en soins intensifs de l’Université de l’Alberta. Il dirige également RescueScience.org, un groupe de travail qui regroupe des membres de diverses disciplines sur trois continents. Œuvrer sans répit et avec passion pour la réduction des blessures traumatiques et des arrêts cardiaques est la mission du groupe, affirme-t-il. Les membres participent bénévolement à l’élaboration de formations, font circuler de l’information clinique, forment des étudiants et mènent des recherches sur diverses pratiques pouvant sauver des vies, comme la compression aortique externe.

« Ce qu’a fait notre groupe, c’est prendre une manœuvre qui était utilisée en soins obstétriques et par les sages-femmes – depuis des siècles sans doute – sans jamais avoir été étudiée de façon rigoureuse, dit-il, puis l’utiliser en situation clinique, étudier son efficacité et l’incorporer aux lignes directrices en traumatologie. »

Pour M. Douma, savoir faire une compression aortique externe est comme apprendre à exécuter la manœuvre de Heimlich.

« Nous y croyons. Nous pensons que c’est faisable. Les gens doivent simplement savoir quoi faire et quand. »

Son intérêt pour les techniques permettant de sauver des vies remonte à ses débuts comme capitaine adjoint des patrouilleurs de ski à Grouse Mountain, à North Vancouver, où il a grandi, et comme membre de l’équipe de recherche et sauvetage de Central Fraser Valley, ainsi qu’à son expérience acquise au sein des services de secours aux sinistrés après son baccalauréat en sciences infirmières à l’Université de la vallée du Fraser.

À 35 ans, M. Douma, est à présent doctorant à University College de Dublin, où il mène des recherches sur les soins aux victimes d’arrêt cardiaque. Il étudie à distance et voyage régulièrement en Irlande, tout en effectuant ses quarts à l’hôpital et en élevant ses deux petits garçons avec sa compagne, Katherine Smith, urgentologue.

« Dans l’ordre, je suis parent, infirmier clinicien enseignant et chercheur en réanimation, énumère-t-il. J’ai beaucoup de chance d’avoir une famille et des collègues généreux, qui m’aident à fonctionner à l’intersection de ces différents rôles. »


10 questions à Matthew Douma

Si vous deviez choisir un mot pour vous décrire, ce serait lequel?
Perturbateur

Parmi ce que vous avez accompli, quelle est votre plus grande fierté?
Ma relation avec mes enfants

Quelle est l’une des choses que les gens seraient surpris d’apprendre à votre sujet?
J’ai la conviction que le milieu universitaire traditionnel ne répond pas aux besoins de notre profession.

« Si j’avais plus de temps libre, je ... »
… j’aurais un plus grand jardin.

Où avez-vous passé vos dernières vacances?
Fredericton

Quel est l’endroit du monde que vous aimeriez le plus visiter?
Pyongyang, en Corée du Nord

Quel est votre plus grand regret?
Ne pas exprimer plus souvent mon opinion

Y a-t-il une personne en particulier qui vous a donné envie de devenir infirmier et si oui, qui était-ce?
Walt Whitman (1819-1892), l’auteur du Panseur de plaies

Quel est le meilleur conseil que vous ayez reçu pour votre carrière?
Regarde les gens dans les yeux, souris et présente-toi.

S’il était en votre pouvoir de changer une chose dans le système de soins de santé, qu’est-ce que vous changeriez?
Je ferais en sorte que les appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation soient pris au sérieux.

Laura Eggertson

Laura Eggertson est journaliste indépendante à Ottawa.

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