La rencontre de remue-méninges sur le cannabis prépare le terrain pour remédier aux lacunes en matière d’éducation

mai - juin 2018   Commentaires
Suzanne PrégentLes participants à la rencontre ont discuté de l’éducation nécessaire du personnel infirmier en matière de cannabis non médical. Santé Canada a financé cette rencontre.

Le 29 mars, l’AIIC a organisé une rencontre d’une journée pour faire un suivi sur son sondage national réalisé mi-2017 afin d’évaluer les connaissances du personnel infirmier sur les effets du cannabis non médical sur la santé. Dans leurs réponses, les infirmières et infirmiers ont cité plusieurs lacunes dans ce domaine, entre autres sur la consommation pendant la grossesse, l’incidence de la consommation sur le cerveau en développement, les risques pour la santé en fonction des méthodes de consommation, la dépendance et la santé mentale.

En septembre 2017, plus de 90 % des Canadiens consultés (par Nanos, pour l’AIIC) se disaient favorables à ce que le personnel infirmier intervienne comme éducateurs sur les risques et les méfaits de la consommation de cannabis à des fins récréatives. Ces résultats laissent entendre qu’à l’approche de la date de la légalisation, le public s’attend à ce que les infirmières et les infirmiers soient parmi les fournisseurs de soins de santé qui assumeront un rôle important dans son éducation.

Pour étudier les meilleures façons de combler les lacunes actuelles dans les connaissances sur les risques de la consommation de cannabis pour la santé et la sécurité, 32 participants invités – des représentants de diverses parties prenantes du domaine des soins infirmiers et des soins de santé ainsi que des spécialistes de la santé et des questions juridiques d’un bout à l’autre du Canada – sont venus à la Maison de l’AIIC pour la rencontre de mars.

Parmi les conférenciers principaux, il y avait la Dre Theresa Tam, administratrice en chef de la santé publique du Canada; le Dr Mark Ware, directeur de la recherche clinique à l’unité de gestion de la douleur du Centre universitaire de santé McGill et vice-président sortant du Groupe de travail sur la législation et la réglementation du cannabis (fédéral) et Lynda Balneaves, chercheuse sur le cannabis et professeure agrégée à l’École de sciences infirmières de l’Université du Manitoba. Leurs opinions sur la légalisation du cannabis et ses implications pour les soins infirmiers ont aidé à contextualiser des discussions plus détaillées plus tard dans la journée.

Dans sa présentation, la Dre Tam a mis l’accent sur l’approche de santé publique du gouvernement pour la légalisation du cannabis non médical, une approche axée sur la prévention, la réduction des méfaits et l’éducation. Après avoir évoqué le fait que des populations particulières sont plus à risque de méfaits liés au cannabis – entre autres les jeunes, les personnes avec des troubles liés à la consommation d’une substance, les femmes enceintes ou qui allaitent (en particulier pour ce qui est des effets sur le fœtus) et les personnes qui ont des antécédents familiaux de psychose – la Dre Tam s’est penchée plus spécifiquement sur les jeunes et la protection des jeunes cerveaux.

Elle a souligné certains des défis auxquels seront confrontés les éducateurs, compte tenu de ce que les jeunes adultes pensent du cannabis; comme leur idée qu’il est socialement acceptable, et par conséquent naturel et sûr si on le compare avec l’alcool et le tabac. Cette attitude décontractée, dit la Dre Tam, ne tient pas compte du fait que nous connaissons beaucoup moins bien les risques de la consommation de cannabis pour la santé que ceux associés aux autres substances.

C’est parce qu’il est nécessaire d’influer sur ce type d’attitudes, explique-t-elle, que le respect de la majorité de la population pour les infirmières et infirmiers, vus comme des professionnels dignes de confiance, importe tant. Ils seront certainement l’une des meilleures sources d’information exacte sur la consommation de cannabis. Cependant, pour être entendus, ils auront besoin de messages fondés sur des données probantes et consistants avec ceux des autres fournisseurs de soins de santé.

Revenant sur l’état de la recherche sur le cannabis, le Dr Ware a souligné dans son exposé la complexité du cannabis en tant que plante. C’est une plante aux multiples aspects, dit-il, ajoutant qu’elle contient de nombreux composés actifs (cannabinoïdes), huiles aromatiques et flavonoïdes antioxydants, et que nous devons connaître chacun d’entre eux. Le THC (tétrahydrocannabinol) et le CBD (cannabidiol) ne sont que les deux les plus connus. Si le Dr Ware estime que nos connaissances sur le cannabis sont en retard de 30 ans sur celles sur les opioïdes, il a bon espoir que les chercheurs qui travaillent sur le cannabis réussiront à éviter les erreurs qui ont entraîné la crise des opioïdes.

À ce stade, dit-il, les professionnels des soins de santé doivent être préparés à faire le tri dans des résultats de recherche divergents et à élaborer des messages exacts et clairs. Dans certains cas, les données probantes sur lesquelles reposent ces messages contrediront peut-être d’autres données probantes. Par conséquent, en attendant que les recherches dont nous disposons deviennent déterminantes, le Dr Ware est d’avis que la meilleure approche consiste à accepter de mentionner l’existence de conclusions divergentes et de domaines où il n’y a pas encore de consensus.

Mme Balneaves a surtout parlé des impacts sur la santé de l’accès légal à du cannabis non médical et des implications pour les besoins du personnel infirmier en termes d’éducation. Elle pense que la légalisation fera que l’on s’intéressera davantage aux méfaits du cannabis et qu’elle pourrait aussi entraîner une augmentation de sa consommation. Cela pourrait vouloir dire une augmentation du nombre de patients qui viennent dans les établissements de soins d’urgence et du nombre de services d’urgences qui pâtissent du cannabis. Mme Balneaves s’attend en outre à une augmentation de l’automédication au cannabis et des demandes d’aide pour des usages problématiques. La légalisation, ajoute-t-elle, entraînera probablement un changement des habitudes de consommation d’autre substances comme l’alcool, le tabac et les opioïdes.

Dans tous ces domaines, dit Mme Balneaves, le personnel infirmier doit avoir de l’information pour aider les Canadiens à réduire les méfaits liés à la consommation; par exemple, quand il est préférable d’éviter le cannabis – notamment quand on boit de l’alcool ou quand on a des antécédents familiaux de troubles liés à la consommation d’une substance ou de psychose. Outre le besoin d’éducation pour la réduction des méfaits, le personnel infirmier aura aussi un rôle à jouer dans l’élaboration des politiques dans les secteurs de la santé, de l’administration, de la réglementation et de l’emploi, ajoute-t-elle. Elle donne pour exemple les règles organisationnelles sur la tolérance de la consommation de cannabis et la sécurité au travail.

Lors des présentations de groupes, six autres spécialistes ont donné davantage de détails sur les effets de la consommation de cannabis sur la santé : les considérations pédiatriques, le développement du cerveau chez les jeunes, la grossesse, la santé mentale et la dépendance, les perceptions des jeunes, la stigmatisation en tant qu’obstacle aux soins, la défense des droits des patients et la sécurité au volant.

Dans des discussions en petits groupes, les participants ont ensuite proposé une série d’idées pour répondre aux besoins éducatifs en se concentrant sur trois objectifs principaux : (1) ce que le personnel infirmier doit savoir, (2) les meilleures façons de lui apporter ces connais-sances et (3) ce qu’il lui faut pour les communiquer aux patients. Ainsi, pour ce qui est des méthodes de consommation du cannabis, l’un des petits groupes a dit que le personnel infirmier avait besoin de connaître les risques précis de chaque type de consommation. Comme ce savoir est nécessaire immédiatement, il pourrait être offert dans un premier temps dans des trousses d’outils, des ateliers et des feuillets d’informations. À plus long terme, il pourrait être communiqué dans le cadre des programmes d’études infirmières, des conférences et de la formation continue. Pour aider les infirmières et les infirmiers à la communiquer, il faudrait que cette information soit facile à comprendre et provienne de sources qui n’ont pas d’intérêts en jeu.

Après avoir réfléchi à des stratégies pour surmonter les obstacles à l’éducation du personnel infirmier et de leurs clients, comme la quantité énorme de choses que les infirmières et les infirmiers doivent apprendre ou la difficulté de faire passer les messages aux jeunes adultes, les participants à la rencontre de remue-méninges se sont entendus sur plusieurs grandes recommandations. Pour les plans de communications, ils se sont entendus sur la nécessité primordiale de normaliser l’information, de la rendre accessible (en la formulant clairement, en la présentant sous différentes formes et dans diverses langues, et en veillant à ce qu’elle soit adaptée aux cultures concernées, par exemple) et d’identifier les organisations les plus responsables pour l’élaborer et la présenter. Pour le matériel éducatif à l’intention du personnel infirmier, les participants se sont entendus sur le fait qu’il devrait être adapté pour répondre aux besoins éducatifs, ce qui signifie qu’il faut d’abord se pencher sur les préjugés, les étiquettes et les croyances des infirmières et infirmiers au sujet du cannabis. Plus généralement, il a été proposé que le personnel infirmier soit encouragé à utiliser une approche de réduction des méfaits dans ses soins à tous les consommateurs de cannabis.

Une fois que l’on aura identifié les organisations qui seront le plus chargées de concevoir et d’assurer l’éducation du personnel infirmier et de produire le matériel sur les soins de santé associés à la consommation du cannabis à des fins non médicales, ces recommandations serviront de point de départ pour la suite des orientations et du perfectionnement.

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