Soins infirmiers autochtones : priorités et partenariats

mai - juin 2018   Commentaires

Marilee Nowgesic est directrice générale de l’Association des infirmières et infirmiers autochtones du Canada depuis janvier 2018, forte de plus de 25 ans d’expérience dans le domaine des questions autochtones. Originaire de Thunder Bay, elle est membre en règle de la Première Nation de Fort William et est membre du clan de l’Aigle. Infirmière canadienne s’est assis avec elle, récemment, pour avoir des nouvelles des travaux en cours de son association.

Teckles Photography Inc.Marilee Nowgesic, directrice générale de l’AIIAC

Qu’est-ce qui vous a amenée à assumer les fonctions de directrice générale de l’AIIAC?

J’ai occupé divers postes au gouvernement fédéral, dans des organismes privés et publics, des associations autochtones nationales et des organisations sans but lucratif. Le savoir que j’ai accumulé dans ces différents postes au fil des ans (ainsi que les enseignements traditionnels de ma culture) est à l’origine de mon intérêt pour la santé autochtone, l’apprentissage professionnel continu et le soutien des professionnels des soins de santé autochtones au Canada, pour qu’ils soient entendus.

Il y a des infirmières et infirmiers dans ma famille et parmi mes amis. Mon admiration et mon respect pour cette profession explique donc aussi mon désir de faire le lien entre apprentissage continu et échange de connaissances, collecte de données et partenariats d’affinité – mon désir aussi d’aider les infirmières et infirmiers autochtones à intégrer des pratiques de la médecine traditionnelle en les faisant reconnaître comme une partie de leur rôle professionnel.

Quelles sont les priorités de l’AIIAC, à court et à long terme?

L’AIIAC prépare des réponses aux appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation, du point de vue des soins infirmiers autochtones, pour contribuer à leur compréhension et à leur mise en œuvre. Ce travail a ouvert la porte à divers partenariats avec des intervenants non autochtones, alors que nous nous penchons sur les problèmes et préoccupations d’organismes chefs de file autochtones comme l’Assemblée des Premières Nations (APN), l’Inuit Tapiriit Kanatami et le Ralliement national des Métis.

L’AIIAC a également déterminé qu’il était nécessaire de concevoir d’autres approches pour augmenter le nombre de membres autochtones dans notre organisation. Nous nous employons aussi à mieux reconnaître les contributions professionnelles des infirmières et infirmiers autochtones, par le biais de notre partenariat avec la DGSPNI pour les Prix d’excellence en soins infirmiers et la résurrection du fonds de bourse d’études Jean Goodwill.

En juin, l’AIIAC sera à Regina pour une conférence/un atelier en collaboration avec les Infirmières et infirmiers en santé communautaire du Canada – notre première rencontre de ce type avec ce groupe – pour découvrir des expériences et meilleures pratiques en soins infirmiers et parler des nôtres. Début octobre, nous participerons à une présentation de groupe avec l’APN à Montréal au 22e Congrès international sur les soins palliatifs.

Nous travaillerons en outre intensément avec l’Association canadienne des écoles de sciences infirmières (ACESI) pour réviser les curriculums d’études infirmières, car ceux-ci doivent inclure du contenu autochtone.

Dans le cadre du rôle de l’AIIAC au sein du comité consultatif de l’administrateur en chef de la santé publique, nous apportons notre expertise en matière de soins infirmiers autochtones aux efforts du gouvernement pour protéger et promouvoir la santé et la sécurité de tous les Canadiens.

Que pouvez-vous nous dire des relations entre l’AIIAC et l’AIIC?

L’AIIAC et l’AIIC ont pu modifier leur entente de partenariat de 2016 pour mieux s’adapter au contexte changeant de la santé autochtone, indépendamment des sphères de compétence. Pour cela, les deux organisations ont examiné leurs documents de politiques et énoncés de positions existants et ont mis en place une approche plus collaborative pour répondre aux appels à l’action de la CVR. Les deux organisations continuent d’élaborer des initiatives de recherche et des projets mettant à profit leur expertise considérable, comme des présentations à des comités fédéraux/provinciaux sur la crise des opioïdes, la légalisation du cannabis et la compétence culturelle. L’entente comporte également des dispositions, à présent, sur la responsabilisation et la transparence ainsi que des indicateurs pour mesurer notre réussite.

À quels autres partenariats l’AIIAC participe-t-elle?

L’AIIAC est en train de mettre en place plusieurs ententes de partenariat importantes avec des organisations travaillant en santé autochtone comme l’Indigenous Physicians Association of Canada. Parallèlement à ces ententes, nous dirigerons la création du National Indigenous Healthcare Providers Partnership (NIHPP) pour répondre à la demande d’aînés autochtones et de la communauté autochtone qu’une approche proactive soit utilisée pour améliorer la santé des Autochtones. Le NIHPP facilitera les discussions sur des enjeux de santé spécifiques et trouvera des approches culturellement adaptées tout en suivant les lignes directrices réglementaires ou législatives pour les professions de la santé.

L’AIIAC travaille en outre avec le secteur privé pour concevoir et mettre en œuvre une stratégie opérationnelle afin de répondre à la demande causée par l’augmentation des frais associés à la santé autochtone et au perfectionnement, au recrutement et à la rétention de fournisseurs de soins de santé autochtones.

À quels problèmes de santé sont confrontées les collectivités autochtones isolées?

Plus qu’à un souci particulier, nous sommes confrontés à une accumulation de problèmes qui compliquent la prestation de services de santé dans les collectivités autochtones éloignées ou isolées – dans certains cas, ce sont des problèmes associés à la ruralité (services municipaux ou transports en bus, par exemple). Bien sûr, la majorité des Canadiens sont conscients que les conditions actuelles dans les collectivités autochtones sont inadéquates. Nous assistons à une multiplication des avis d’ébullition d’eau, des logements surpeuplés et des maladies chroniques.

Pour la majeure partie, ces collectivités sont confrontées à un grave manque de personnel de santé adéquat pour aider à offrir des soins de santé et à faire de la promotion de la santé et de la prévention, avec un nombre insuffisant de cliniques de santé et de postes infirmiers. Dans les cas où les clients doivent voyager jusqu’à des établissements de soins tertiaires, il manque souvent de soutien pour des accompagnateurs et autres personnes capables d’expliquer les procédures et les tests que doivent subir les clients.

Les Services de santé non assurés pour les Premières Nations et les Inuits, qui offrent des prestations de santé aux Autochtones et aux Inuits, exigent des approbations préalables pour les voyages, les examens et les prescriptions, entre autres restrictions. Ces démarches bureaucratiques découragent souvent les patients autochtones d’accéder aux services de santé. Dans de telles conditions, il y a des risques que les patients abandonnent leur traitement, vivent avec une maladie non diagnostiquée et non traitée, ou les deux.

Y a-t-il, dans la collecte de données, des lacunes qui influent sur les résultats pour la santé des Autochtones?

Il est essentiel d’avoir de bonnes données pour mettre en place et évaluer des politiques pour améliorer leur état de santé. Ces lacunes nous empêchent de comparer les chiffres pour leur santé avec ceux pour l’ensemble de la population canadienne et elles limitent notre capacité de reconnaître les meilleures pratiques pour améliorer les résultats pour la santé des Autochtones. Comme l’information n’est pas recueillie dans les hôpitaux ou les cliniques, il est difficile pour les fournisseurs de soins de santé autochtones de repérer des inégalités potentiellement réversibles au niveau de l’état de santé et d’y remédier. Ce domaine commence tout juste à changer, avec la promotion des Principes de PCAP des Premières Nations (propriété, contrôle, accès et possession). Le but de ces principes est de donner aux Nations autochtones le contrôle des processus de collecte de données dans leurs communautés. En vertu de ces principes, les Autochtones possèderont, protègeront et contrôleront la façon dont leur information est utilisée et décideront de l’accès de chercheurs externes aux données.

Que faut-il faire pour mieux réussir à recruter et maintenir en poste des infirmières et infirmiers autochtones?

L’AIIAC est en train d’examiner cette question, en collaboration avec des partenaires fédéraux, dans le cadre d’un effort pour s’adapter aux changements rapides des tendances du marché du travail. L’Initiative sur les ressources humaines en santé autochtone (qui relevait à l’origine de Ressources humaines et Développement des compétences Canada) a décliné pendant plusieurs années. Selon l’AIIAC, il est urgent d’analyser en détail les ressources humaines en santé autochtone. Cela aidera les écoles de sciences infirmières à offrir des stages adaptés à la culture et respectueux de cette dernière. Ses ressources financières ne lui permettant pas de participer à des salons des carrières et des expositions professionnelles, l’AIIAC met au point d’autres méthodes pour stimuler le recrutement, comme la mise en vedette de chefs de file des soins infirmiers autochtones au niveau communautaire, dans le cadre d’un programme d’activités de mentorat.

Est-ce que les écoles de sciences infirmières avancent dans l’intégration de la compétence culturelle dans leurs programmes?

L’ACESI est un partenaire de longue date de l’AIIAC et lui apporte son soutien constant pour remédier aux inégalités et apporter aux curriculums des modifications indispensables afin de donner aux étudiants l’information dont ils ont besoin pour prendre des décisions informées au sujet des soins de santé autochtones.

L’ACESI s’est engagée à respecter l’inclusion obligatoire de la compétence culturelle dans les curriculums et l’AIIAC a recommandé qu’elle s’emploie à faire incorporer l’exercice de la couverture dans les activités de toutes les écoles de sciences infirmières – pour les étudiants comme pour le corps enseignant.

Par ailleurs, nous travaillons en collaboration avec l’ACESI pour cerner les préoccupations émergentes qui feront partie de nos réponses aux appels à l’action de la CVR.

Pouvez-vous donner des exemples de l’impact de la compétence culturelle?

L’AIIAC, conjointement avec des fournisseurs de soins de santé autochtones, collabore avec les programmes, les services et les organismes pour établir des pratiques exemplaires qui aideront à obtenir de meilleurs résultats pour la santé autochtone. Cependant, les déterminants sociaux de la santé influent grandement sur ces résultats et complexifient encore les enjeux. Ainsi, nous savons que, lorsque des patients autochtones sont hospitalisés, si on leur donne accès à des aliments traditionnels, cela facilite leur récupération dans la mesure où ils risqueraient de ne pas manger des aliments dont ils n’ont pas l’habitude. Nous savons aussi que, quand on conçoit et offre des services de santé dans une langue ou un milieu qui font écho aux cultures autochtones, on obtient de meilleurs résultats en termes de promotion de la santé. C’est ce que font les sages femmes qui combinent médecines traditionnelles et médecines occidentales. Un autre exemple est l’utilisation de langues autochtones dans des plans de traitement.

De quels soutiens a-t-on besoin pour encourager la prochaine génération d’infirmières et infirmiers autochtones?

Les étudiantes et étudiants autochtones en sciences infirmières s’étant dit extrêmement intéressés par la combinaison de pratiques traditionnelles et de technologies nouvelles, nous planifions une série de discussions avec l’Association des étudiant(e)s infirmier(ère)s du Canada (AEIC) pour en savoir plus sur les préoccupations et les problèmes au niveau des programmes et stages en sciences infirmières.

Nous sommes également en train d’organiser, en collaboration avec l’AEIC, un symposium national sur le leadership infirmier qui aura lieu en 2019. Il aidera à déterminer ce que savent les écoles de sciences infirmières sur les soins infirmiers autochtones, à établir des pratiques exemplaires pour le recrutement de personnel infirmier autochtone et à faire en sorte que les programmes de sciences infirmières répondent aux besoins de la profession tout en incorporant pleinement les connaissances autochtones.

De plus, nous comptons fournir plus d’information sur les ressources, les bourses, etc. pouvant aider les étudiants à se perfectionner et à rester en contact avec des Autochtones. Il faut que la prochaine génération sache qu’elle pourra recevoir sa formation plus près de sa communauté et de sa famille. Nous nous penchons par ailleurs sur l’utilisation de différentes sortes d’applications pour aider les infirmières et infirmiers autochtones à satisfaire leurs besoins professionnels.

Qu’est-il nécessaire de faire pour que les appels à l’action de la CVR deviennent réalité?

Le problème est trop vaste pour en parler en si peu de phrases mais le but de l’AIIAC est de répondre aux appels à l’action, en collaboration avec des intervenants externes, d’une manière qui instruira les gens et favorisera une meilleure compréhension au sein de la profession infirmière.

La question devient alors : comment pouvons-nous nous assurer que les appels à l’action soient reconnus quand le grand public, au Canada, n’est même pas au courant de l’histoire des peuples autochtones? Obtenir la vérité n’a pas été facile – imaginez le temps que cela va prendre pour parvenir à la réconciliation.

comments powered by Disqus