août 17, 2020
Par Nicole Johnstone

Trouver ma voix

(en anglais seulement)

Cet article est l’un des premiers qu’infirmière canadienne consacrera à la question du racisme – en particulier le racisme anti-Noirs – dans les soins de santé, y compris les soins infirmiers. Notre objectif est de faire entendre celles et ceux qui ont connu le racisme ou veulent le dénoncer.

Messages à retenir

  • Le racisme et la discrimination existent en soins de santé; les gens sont jugés en fonction de leur couleur de peau ou de leur maladie.
  • Quelle que soit leur situation, les patients ont le droit d’être traités avec compassion, de ne pas être victimisés dans les établissements de soins de santé pour quelque chose qui échappe à leur pouvoir.
  • « Passer pour blanc » : « passer » pour une personne « blanche » et ne pas être traité avec le même racisme que celui que connaissent les autres personnes autochtones.

Je m’appelle Nicole, et je suis infirmière autorisée. Infirmière, je le suis depuis 15 ans; Autochtone, depuis toujours. Le racisme et la discrimination n’ont rien de nouveau pour moi, mais je dois dire qu’ils continuent de me surprendre quand je les rencontre, en particulier quand ils surviennent dans le milieu de la santé et quand des professionnels sont impliqués.

Il y a des années, j’ai assisté à un congrès sur la santé autochtone. Diverses présentations se penchaient sur un éventail de problèmes de santé touchant la population autochtone. Je n’oublierai jamais une de ces présentations : deux médecins parlaient du VIH au sein de la population autochtone. Pendant la présentation, un homme autochtone séropositif a pris la parole, et ce qu’il a dit était profond : « Je préférerais avoir un cancer parce qu’alors, les gens m’aimeraient ». Neuf ans plus tard, j’ai encore les larmes aux yeux en y pensant.

Je n’ai jamais entendu quelqu’un d’autre dire qu’il aimerait avoir un cancer. Le VIH et le cancer peuvent tous deux être traités, potentiellement, et gérés; et tous deux peuvent tuer, potentiellement. Pourtant nous les traitons de manières si différentes. L’un suscite la pitié et la compassion; l’autre, nous l’abordons avec des gants de caoutchouc et nous le jugeons. Cet homme n’avait pas attrapé le VIH en s’injectant des drogues, mais lors d’une rencontre hétérosexuelle.

Un ou deux ans plus tard, alors que je travaillais dans une communauté des Premières Nations, je planifiais un dîner de sensibilisation au VIH, un dîner d’information pour réduire la stigmatisation. L’un des médecins qui étaient intervenus au congrès est venu au dîner pour informer les participants au sujet du VIH, et j’ai invité l’homme séropositif qui avait pris la parole pendant le congrès à venir raconter son histoire.

Un homme autochtone séropositif a pris la parole, et ce qu’il a dit était profond : « Je préférerais avoir un cancer parce qu’alors, les gens m’aimeraient ».

« Je suis ici parce que je suis malade et que j’ai besoin de votre aide »

Il a parlé de la discrimination qu’il avait connue, en tant que personne séropositive, de la part des fournisseurs de soins et des membres de la communauté. Un jour, il s’était rendu à une clinique sans rendez-vous parce qu’il ne se sentait pas bien, et il avait divulgué sa séropositivité; le médecin lui avait donné une ordonnance pour des Tylenol 3. « Ce n’est pas pour ça que je suis ici; je suis ici parce que je suis malade et que j’ai besoin de votre aide », a-t-il dit au médecin.

J’ai pleuré pendant toute son intervention, et je ne pleure vraiment pas facilement. Cela me brisait le cœur de l’entendre parler de la discrimination généralisée qu’il rencontrait et de notre incapacité à traiter avec compassion un homme qui était une victime, tout comme la personne qui l’avait infecté.

J’ai travaillé aux urgences dans une communauté du Nord, où le racisme était et demeure endémique. Une infirmière blanche faisait mon orientation, et nous venions d’évaluer une femme autochtone. Ses antécédents obstétriques étaient documentés dans ses antécédents médicaux, et l’infirmière m’a dit : « Vous savez comment ils sont, ils ont toujours beaucoup d’enfants ». Elle était mère monoparentale, et j’étais une femme autochtone sans enfant. Je suis restée sans voix.

« Je suis autochtone, j’ai fait des études et je vais bien »

Sautons quelques années. Cinq ans plus tard, alors que je travaillais aux urgences dans une ville, je prenais ma pause du midi avec des collègues. De fil en aiguille, nous en sommes venus à parler du fait que j’étais autochtone. Une infirmière noire avec qui j’aimais bien travailler s’est étonnée : autochtone, j’avais fait des études et j’allais bien. « Honorée de te rencontrer et de travailler avec toi », m’a-t-elle dit. Je sais que ça partait d’une bonne intention et qu’elle voyait vraiment cela comme un honneur; c’est comme ça qu’elle était. Mais qu’est-ce que cela signifie quand une personne noire, appartenant à un groupe qui a sa part de luttes, s’étonne que moi, une personne autochtone, je m’en sorte aussi bien?

Dans un poste antérieur au sein d’une équipe de santé familiale, je voyais une des patientes, d’origine philippine. Elle m’a demandé si j’étais « indigène » et je lui ai dit que oui. Elle m’a raconté que des gens pensent que son mari aussi est « indigène » et m’a montré des photos de lui et du reste de la famille. Elle m’a raconté une fois où elle était dans le tramway avec sa fille, et elles ont rencontré un « Indigène » qui a fait des commentaires sur les beaux cheveux longs de sa fille, puis elle a ajouté : « Vous savez comment ils sont, toujours saouls ». Là encore, je suis restée sans voix.

Elles ont parlé de celles et ceux qui « passent pour blancs », et qui ne sont donc pas soumis au même racisme que les autres personnes autochtones.

Récemment, je suis allée à une rencontre au Native Canadian Centre of Toronto, dans la Ville Reine, où une discussion réunissant trois femmes autochtones portait sur les femmes autochtones disparues et assassinées. J’ai une nièce qui a été assassinée, et je participe donc à toutes les veillées, marches et discussions possibles dans le cadre de ma guérison. Malheureusement, l’une des femmes n’avait pas pu être là à cause de la météo, et le sujet de discussion a changé.

Jennifer Brant, une femme autochtone qui est professeure adjointe à l’Université de Toronto, a donc interviewé Francine Cunningham, artiste, auteure et éducatrice autochtone. Francine a récemment publié un recueil de poésie intitulé On/Me, dont elles ont discuté en plus d’échanger sur leur vécu en tant que femmes autochtones. Elles ont parlé de situations où quelqu’un avait tenu des propos racistes sur les Autochtones, propos qui les avaient laissées sans voix, incapables de répondre. Cela m’a fait du bien de constater que je ne suis pas la seule à qui ça arrive, mais je suis triste que d’autres se sentent aussi incapables de parler ou d’intervenir que moi.

Elles ont parlé de celles et ceux qui « passent pour blancs », et qui ne sont donc pas soumis au même racisme que les autres personnes autochtones. Rester sans voix et passer pour blanche, ça m’arrive à moi aussi. J’ai toujours été muette face au racisme, et je ne suis pas exposée au même racisme que les autres.

Francine a lu l’un des poèmes de son livre, qui parle de sa mère et de son expérience de femme autochtone dans le système de soins de santé.

Du deuil
/Passages à l’hôpital

ma mère n’a jamais eu la chance de passer pour blanche
on a toujours vu en elle la couleur brune de sa peau,
la Crie dans ses traits,
ce que des inconnus pensaient qu’elle était,
jamais ses qualités, qu’on ne voyait pas, ses détails
sa foi, son jardin luxuriant en été, son rire qui éclatait
et emplissait l’espace
ce qu’on voyait d’elle échappait à son pouvoir
les perceptions des gens
ce qu’ils pensaient savoir

quand j’étais adolescente nous sommes allées vivre dans une petite ville du Nord
c’était pendant la crise d’oka
des manifestations à travers le pays
maman qui avait peur de sortir
ces gens vont penser que je suis comme eux, comme ces mauvais indiens
les indiens qui manifestent
elle avait peur, vous voyez,
qu’on la couvre d’insultes, qu’on la batte
dans cet endroit nouveau avec des visages qui ne connaissaient pas ses détails
qui connaissaient seulement la couleur de sa peau

quand elle est tombée malade, vraiment, vraiment malade,
elle est allée à l’hôpital
et là non plus, ils n’ont pas vu ses détails
tant ils avaient l’habitude de « rapiécer » les gens foncés à problème
ils ne l’ont pas vue, elle, la vraie
donc ils l’ont renvoyée 
et donc elle est revenue
encore
et encore
et encore
et chaque fois, ils la renvoyaient
pneumonie
c’est comme ça qu’ils appelaient son cancer du poumon jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus respirer
jusqu’à ce qu’il soit au stade IV et dans son dos et son cerveau
parce qu’alors, ils ne pouvaient plus nier sa réalité
ils ne pouvaient plus la voir comme une indienne saoule, quelqu’un à oublier
parce qu’ils savaient alors
que c’était la tumeur dans son cerveau, pas la couleur de sa peau,
qui était le problème
mais même alors, quand ils ont su,
ils ne voulaient pas lui donner de morphine pour la douleur
toujours convaincus qu’elle était la couleur de sa peau et la perception qu’ils avaient d’elle
elle a dû lutter pour qu’on la soulage
elle a dû lutter pour qu’ils voient ses détails
qu’importe que maman n’ait jamais bu,
jamais fumé, jamais pris de drogue, presque jamais sacré, qu’elle ait été chrétienne
aucun de ces détails n’avait d’importance
et après ses premières douleurs à la poitrine douze mois plus tôt
elle avait disparu

—Francine Cunningham

Il était dit que je n’entendrais pas une discussion sur les femmes disparues et assassinées ce soir-là. Il était dit que j’entendrais plutôt le poème de Francine et que je vous en ferais part, ainsi que de mes histoires. Merci de m’avoir lue.

Référence

Cunningham, F. On/Me, 2019, Halfmoon Bay (C.-B.), Caitlin Press Inc.

Nicole Johnstone est infirmière autorisée et a exercé dans divers contextes en soins intensifs, en soins primaires, en santé publique et en santé communautaire, en Saskatchewan et en Ontario. Elle appartient à la Première nation de Mistawasis en Saskatchewan.

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