déc. 21, 2020
Par Laura Eggertson

COVID-19 : Un « marathon » pour deux infirmières canadiennes à Los Angeles

unsplash.com/julianxmyles, unsplash.com/@markuswinkler, pixabay.com/svetlozarhristov, et gracieuseté de Liz Balian et Natalie WrayLiz Balian et Natalie Wray sont deux Canadiennes qui travaillent à Los Angeles. Mme Balian est infirmière aux urgences du Valley Presbyterian Hospital. Mme Wray travaille au Ronald Reagan UCLA Medical Center, où elle participe au mentorat et à la gestion de 125 infirmières et infirmiers dans une unité de soins intensifs de 24 lits.

Liz Balian ne peut oublier la patiente âgée qu’elle a réconfortée pendant ses dernières heures.

La résidente d’un établissement de soins de longue durée était en détresse respiratoire à son arrivée au Valley Presbyterian Hospital de Los Angeles, où Mme Balian, infirmière canadienne, travaille aux urgences. La pandémie de COVID-19 se propageait rapidement.

La femme ne souhaitait pas être réanimée. Quand le personnel infirmier et médical lui a dit qu’elle était en train de mourir, elle a compris, mais elle ne pouvait pas parler.

Mme Balian est donc restée à son chevet et lui a administré des médicaments de confort. À travers plusieurs couches d’équipement de protection, l’infirmière torontoise de 36 ans a tenu dans les siennes la main de cette femme.

Et elle lui a parlé.

« Je lui ai simplement dit “Je suis là, avec vous. Je vais faire ce qu’il faut pour que vous souffriez le moins possible. Fermez les yeux. Vous pouvez partir maintenant” », se souvient Mme Balian.

Comme la majorité des hôpitaux, le Valley Presbyterian interdisait les visites aux patients atteints de la COVID-19, à l’exception des patients mineurs ou en fin de vie. Même pour eux, un seul membre de la famille était permis, s’il pouvait arriver à temps – ce qui n’a pas été possible pour la fille de cette femme.

Pour Mme Balian et ses collègues, cette absence de proches au chevet des patients a été l’un des aspects les plus pénibles du travail pendant la pandémie.

Beaucoup de patients sont âgés et ne sont pas anglophones à l’hôpital où travaille Mme Balian. Avant la COVID-19, les familles faisaient l’interprétation et apportaient des informations cruciales sur les antécédents.

Réorienter les soins

L’isolement de ces patients a amené Mme Balian et ses collègues des urgences à se recentrer sur les aspects humains des soins aux patients.

« Avant, on n’hésitait pas avant d’appliquer un protocole, d’effectuer une intervention de routine, raconte Mme Balian. C’était vraiment “on les traite et on les met dehors”. Maintenant… le personnel infirmier doit juste assurer une présence humaine. S’asseoir, tenir une main et prendre cet instant de plus pour appeler un membre de la famille sur Facetime ou laisser le patient téléphoner à sa famille. »

« J’ai vu une évolution chez beaucoup de mes collègues, chez moi aussi, et c’est une bonne chose. »

Les différences entre les systèmes de soins de santé canadien et états-unien ont beau être majeures, surtout pendant la pandémie, l’expérience individuelle du personnel infirmier au chevet des patients est remarquablement semblable. Il fait juste de son mieux dans une situation sans précédent.

Mme Balian a déménagé à Los Angeles après avoir épousé Shant Balkian, constructeur de décors à Hollywood. Tous deux d’origine arménienne, c’est à Toronto qu’ils se sont rencontrés, à une manifestation culturelle arménienne. Comme son mari ne voulait pas quitter la Californie, elle y a déménagé.

« C’est épuisant [de porter l’équipement de protection], surtout que nous sommes déjà épuisés. C’est parfois très décourageant, mais on arrive toujours à faire avec. »

Mme Balian a compris qu’elle aurait de meilleurs débouchés si elle complétait sa formation, puisque son diplôme d’infirmière auxiliaire autorisée du Collège George Brown à Toronto n’était pas reconnu aux États-Unis.

En 2014, elle a obtenu un baccalauréat en sciences infirmières de l’Université West Coast. Comme elle avait déjà sa carte verte, le Valley Presbyterian l’a embauchée presque immédiatement.

Pendant la pandémie, Mme Balian jongle avec ses rôles d’infirmière et de mère. Elle travaille quatre quarts par semaine aux urgences pendant que son mari s’occupe de leur petite fille et de leur petit garçon.

Protection vigilante

Si le risque de contracter la COVID-19 l’angoisse moins qu’au début de la pandémie, Mme Balian continue néanmoins d’être vigilante pour ce qui est de son équipement de protection individuelle. Elle se change, se douche et se lave les mains avant de rentrer chez elle.

Quand la pandémie sera terminée, l’équipement de protection ne lui manquera pas.

« Tous ces trucs pèsent tellement lourd – c’est épuisant de les porter, surtout que nous sommes déjà épuisés. C’est parfois très décourageant, mais on arrive toujours à faire avec. »

Juste 20 kilomètres au sud du Valley Presbyterian, au Ronald Reagan UCLA Medical Center de Los Angeles, Natalie Wray, une autre Canadienne, participe au mentorat et à la gestion de 125 infirmières et infirmiers dans une unité de soins intensifs de 24 lits, avec la directrice de l’unité et une autre infirmière en chef assistante.

Mme Wray, 39 ans, a commencé à travailler aux États-Unis en 2007 dans le cadre d’un contrat à court terme à Tucson, en Arizona. Elle souhaitait voyager et découvrir en quoi les soins infirmiers étaient différents au sud de la frontière.

Quand l’occasion s’est présentée de suivre une formation en soins infirmiers intensifs au Santa Barbara Cottage Hospital, elle s’est inscrite. Sa formation au Canada lui a été très utile, estime-t-elle, et quand elle a rencontré son mari, elle a déménagé à Los Angeles.

Mme Wray consacre actuellement 70 % de son temps à des tâches administratives, comme la paye et la préparation des horaires. Le reste du temps, elle travaille dans l’unité, où elle remplace des collègues, répond aux questions des patients sur les soins et apprend au personnel infirmier, aux thérapeutes respiratoires et aux autres employés comment mettre et enlever l’équipement de protection.

Mme Wray aime faire de la formation, mais ça n’a pas été facile d’aider ses collègues et le personnel à s’adapter aux changements nécessaires à cause de la COVID.

Réduction des risques

Elle a trouvé éprouvant de transmettre de l’information fluctuante sur la COVID-19, de gérer la peur et les émotions intenses dans l’unité et de reconfigurer les protocoles pour réduire les risques d’infection.

« Une semaine on disait une chose en tant que leader, d’après l’information disponible, et la semaine suivante on disait autre chose, explique-t-elle. Le reconnaître était important. »

Quand Mme Wray passe en revue l’unité de soins intensifs (USI), elle voit l’innovation que la pandémie y a déclenchée. Il n’y a qu’un patient par chambre. Devant les portes vitrées et fermées de chacune des chambres, il y a un chariot avec de l’équipement de protection : des masques, des gants, des blouses et des visières. Les pompes à perfusion sont aussi à l’extérieur des chambres, pas à l’intérieur. Au chevet des patients, on a disposé des tablettes pour qu’ils puissent bavarder virtuellement avec leur famille et leurs amis.

Mme Wray et les autres infirmières et infirmiers ne passent plus continuellement d’une chambre à l’autre. Maintenant, un seul membre du personnel infirmier s’occupe de chacun des patients dans sa chambre, pendant plusieurs heures de suite.

À l’extérieur de la chambre, les autres infirmières et infirmiers sont là pour apporter leur soutien : ils communiquent par téléphone avec leur collègue au chevet du patient et font les coursiers quand il faut aller chercher de l’équipement. Ces changements réduisent les risques d’infection et le temps que le personnel infirmier passe à mettre et enlever son équipement de protection.

« J’essaye de trouver des instants pendant la journée où je peux m’arrêter et me concentrer sur ce qui est devant moi »

Détresse morale

Même si un patient doit être intubé ou si un code bleu est lancé pour une réanimation, seulement trois ou quatre membres du personnel de soin entrent dans la chambre, au lieu de huit ou dix.

Ce sont ses infirmières et infirmiers qui ont pensé à ces innovations, rapporte fièrement Mme Wray.

Mais c’est pénible pour eux, avec les masques serrés et les visières qui tiennent chaud et qu’ils gardent pendant des heures dans la chambre des patients.

La détresse morale est encore plus pénible pour Mme Wray quand, comme Mme Balian, elle est au chevet de patients mourants sans aucun membre de la famille présent, ou quand elle absorbe les réactions émotionnelles du personnel infirmier à ces situations.

Pour gérer le stress, Mme Wray pratique la pleine conscience. Elle a sur elle des flacons d’huiles essentielles qu’elle utilise entre deux réunions. Elle se concentre sur sa respiration ou sur l’eau qui lui coule sur les mains quand elle les lave.

« J’essaye de trouver des instants pendant la journée où je peux m’arrêter et me concentrer sur ce qui est devant moi », explique-t-elle.

Pour Mme Wray, la pandémie a été une occasion inattendue de découvrir qu’elle est à son meilleur en situation de crise.

« J’ai trouvé les changements et le chaos presque passionnants, confesse-t-elle. Je ne me sentais pas stressée, je n’avais pas peur. J’ai confiance dans notre établissement – je faisais confiance à nos protocoles en matière d’équipement de protection individuelle. »

Ce qui a été difficile pour elle, ça a été de ne pas revenir à Vancouver, où elle a grandi, pour voir ses parents et sa sœur, comme elle le faisait tous les deux mois avant la COVID.

Mme Wray est néanmoins convaincue qu’elle et son mari, Christopher, anesthésiste au même hôpital, tiendront le coup pendant cette pandémie en continuant, comme à leur habitude, de courir, promener leur chien et cuisiner ensemble.

« Au début, on avait l’impression de courir un sprint; maintenant, c’est plutôt un marathon », ajoute-t-elle.

À un moment donné, son équipe et elle ont fini par s’habituer au rythme et au volume des nouvelles informations sur le virus. « Nous savions qu’il y aurait des changements et de nouvelles informations », dit Mme Wray.

Le centre de commande de l’hôpital et son site Web consacré à la COVID ont aidé Mme Wray à garder confiance dans son hôpital, sa principale source d’information. Grâce à eux, le personnel savait toujours combien de patients avaient la COVID ou avaient reçu leur congé de l’hôpital et combien d’employés avaient été testés ou avaient reçu un résultat positif.

Comme Mme Balian, elle veille à ne pas trop suivre les nouvelles. Contrairement à elle, toutefois, elle passe un test de dépistage pour la COVID deux fois par semaine dans le cadre d’une étude sur les travailleurs de la santé.

« Ça nous rassure un peu… D’ailleurs, beaucoup d’employés veulent participer », souligne Mme Wray.

Laura Eggertson est journaliste indépendante à Wolfville (N.-É.).

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