juil. 06, 2020
Par Laura Eggertson

Toundra, tropiques et COVID-19 : la remarquable carrière de Lois Chetelat

Gracieuseté de Lois ChetelatLois Chetelat avec Gerard, son mari.

Dans ce profil de notre série Soins infirmiers 2020, nous vous présentons Lois Chetelat, infirmière canadienne que sa carrière a emmenée dans le Nord du Canada, en Amérique centrale et en Asie pour s’occuper de personnes défavorisées dans des conditions dangereuses et terrifiantes. À 80 ans, son souci de ceux qui sont dans le besoin demeure manifeste : elle participe, à titre bénévole, au dépistage de la COVID-19 chez le personnel d’un établissement de soins de longue durée.

Cinquante-cinq ans après qu’une fillette tibétaine de cinq ans soit morte dans ses bras alors qu’on l’emmenait d’urgence à l’hôpital de Kangra, en Inde, Lois Chetelat ne peut oublier l’horreur de ce qui a suivi.

C’était en 1964. Mme Chetelat, infirmière de 25 ans originaire de Porcupine (devenu Timmins), en Ontario, s’était portée volontaire pour travailler avec CUSO International (le pendant anglophone de SUCO, Service universitaire canadien outre-mer) pour prendre soin d’enfants dans un camp de réfugiés tibétains dans le Nord de l’Inde. Kangra était son premier poste à l’étranger, après 18 mois passés à Inuvik (T. N.‑O.), alors qu’elle venait de finir ses études à l’École de sciences infirmières de l’Hôpital Victoria à London (ON).

À Inuvik et dans un poste infirmier à Aklavik (T. N.-O.), Mme Chetalat a appris à faire preuve de débrouillardise et d’indépendance là où cela s’imposait. Elle a participé à l’évacuation médicale de patientes sur le point d’accoucher, dans des avions de brousse qui se cabraient et plongeaient dans des vents terrifiants.

Pendant l’un de ces vols, elle a bricolé de quoi retenir une intraveineuse avec un cintre pour hydrater un enfant atteint de méningite. Blessures par balle, gangrène et brûlures potentiellement mortelles comptent parmi les problèmes qu’elle a soignés, comme le racontent ses mémoires From Tundra to Tropics: Letters Home from a Canadian Nurse.

Par la suite, Mme Chetelat a formé des étudiantes en sciences infirmières au Honduras pendant la guerre contre le Salvador. Son poste suivant était au sein d’une équipe médicale canadienne chargée du perfectionnement en soins infirmiers et en obstétrique dans un hôpital d’une région centrale de l’Indonésie.

Gracieuseté de Lois ChetelatLois Chetelat avec un groupe d’étudiantes infirmières après leur cérémonie de remise des coiffes à Santa Rosa de Copan (Honduras).

Réfugiés tibétains

Les missions à l’étranger étaient parfois dangereuses : pendant la guerre au Honduras, elle a dû échapper aux bombardements. Mais ce sont les deux années passées dans le Nord de l’Inde qui ont accru ses connaissances et sa force morale.

« C’étaient les êtres humains les plus sales, malades et mal nourris qu’aucun de nous ait jamais vus. »

En 1964, Mme Chetelat était la seule infirmière dans une école improvisée de Dharamsala, où était installé le gouvernement tibétain en exil. La ville était à deux heures du camp de réfugiés et de l’hôpital de Kangra. Les enseignants et les moines de l’endroit l’ont aidée à prendre soin de 117 enfants réfugiés de l’occupation chinoise au Tibet.

Après avoir passé quatre mois bloqués à la frontière, sans alimentation et sans abri adéquats, les enfants qui arrivaient étaient gravement malades.

Ils étaient tous atteints de « diarrhée grave incontrôlable », lit-on dans une lettre de Mme Chetelat à sa famille. « C’étaient les êtres humains les plus sales, malades et mal nourris qu’aucun de nous ait jamais vus ».

Pendant cinq jours, Mme Chetelat a dormi par terre avec ses patients. Quand les enfants étaient trop faibles pour marcher, elle les portait jusqu’aux latrines. Les enseignants et elle leur donnaient du lait allongé d’eau et sucré, augmentant progressivement la proportion de lait quand leur système pouvait le tolérer.

« Il fallait s’adapter, il fallait utiliser ce qui était disponible », raconte-t-elle.

Crémation traumatisante

Vingt des enfants étaient grièvement malades. C’est pendant le premier trajet en urgence jusqu’à l’hôpital de la mission à Kangra que la fillette de cinq ans est morte. À son arrivée à l’hôpital, cependant, le docteur a dit à Mme Chetelat qu’elle devait immédiatement rentrer à l’école. Il fallait incinérer le corps de la fillette, car par une température ambiante de 110°F, il allait sinon exploser.

Lorsque Mme Chetelat est arrivée à l’école, le directeur a donné l’ordre à quatre adolescents d’incinérer le corps de la fillette dans les bois.

« Comme j’étais horrifiée qu’on confie une aussi lourde responsabilité à des enfants, je les ai accompagnés dans les bois jusqu’au lieu de la crémation », écrit Mme Chetelat.

Ils ont construit un bûcher funéraire et placé le corps de la fillette sur un tas de bois qui a mis du temps à s’embraser.

« L’un des adolescents ne cessait de me dire “Elle est encore vivante, elle est encore vivante”, se souvient Mme Chetelat. Il fallait que je lui dise “Non, elle est morte”. Ils n’arrivaient pas à l’accepter, c’était horrible. »

Ce soir-là, la crémation terminée, Mme Chetelat a pleuré dans les bras de ses amis tibétains. Puis elle est retournée travailler, sachant que comme le lui avait dit une de ses amies, il n’y avait personne d’autre pour faire ce qu’il fallait.

« Quand je suis repartie de là, je savais de quoi j’étais capable, se souvient Mme Chetelat du temps passé en Inde. J’ai adoré être là. J’aimais beaucoup les enfants. »

Trente-trois ans plus tard, à un rassemblement d’anciens bénévoles de CUSO et de membres du gouvernement tibétain en exil, Mme Chetelat a rencontré l’un des adolescents qui avaient aidé à construire le bûcher funéraire.

« Nous étions là, assis, et nous nous sommes regardés. Nous nous sommes mis à pleurer, parce que tout cela avait été si traumatisant pour nous deux », raconte Mme Chetelat.

Mariage et foyer

La soif de voyages de Mme Chetelat lui vient de Lois Cox, une amie de la famille à qui elle doit son nom et qui travaillait pour le YMCA en Inde.

« Quand je suis repartie de là, je savais de quoi j’étais capable. »

« J’ai grandi en rêvant de l’Inde sans vraiment croire que j’y vivrais un jour », se souvient-elle.

Elle a gardé de ses affectations à l’étranger des amis de longue date et même son mari, Gerard Chetelat, qu’elle a rencontré en Indonésie. À l’époque, il était prêtre jésuite. Ils se sont mariés après qu’il ait reçu une dispense de Rome l’autorisant à abandonner la prêtrise, et ils sont revenus au Canada après la naissance de leur fils aîné, Pierre.

Après avoir élevé Pierre et leur deuxième fils, John, Mme Chetelat a repris les études pour obtenir un baccalauréat, puis un doctorat en anthropologie médicale, et écrire une histoire de la profession de sage-femme au Canada. Elle a enseigné dans un cégep, au Québec, ainsi qu’au Collège Algonquin et à l’Université Carleton, à Ottawa, où la famille s’était installée. Mme Chetelat a puisé dans son expérience pour illustrer ses cours sur l’influence de la culture sur les conceptions personnelles de la santé et des soins de santé.

À 80 ans, Mme Chetelat n’a guère de temps pour le jardinage ou les romans policiers scandinaves qu’elle aime tant.

Services pour la COVID-19

Elle a repris le travail pendant la pandémie de COVID-19, pour tester le personnel de l’établissement de soins de longue durée où se trouve Gerard, 94 ans.

Elle ne se laisse pas démonter par la pandémie de coronavirus : elle y voit un défi de plus auquel s’adapter après s’être trouvée toute sa vie dans des situations qui en auraient découragé bien d’autres.

« Ça ne m’inquiète pas, dit-elle du coronavirus. Je me suis documentée, j’essaye de m’informer. C’est juste une réalité. »

Mme Chetelat siège aussi au conseil d’administration de SAM³, un projet conjoint de l’Institut de recherche Bruyère et de l’Université Carleton centré sur l’utilisation de la technologie pour aider les personnes âgées à rester chez elles.

Et elle est présidente du groupe de soutien pour les familles d’Extendicare Starwood, un organisme caritatif qui offre de la musicothérapie et un programme d’accompagnement aux résidents de l’établissement de soins de longue durée où vit Gerard.

Chaque jour, avant que cela ne devienne impossible à cause de la pandémie, Mme Chetelat ramenait Gerard à la maison pour y passer ensemble l’après-midi. Maintenant, elle se réjouit simplement de continuer à le voir en travaillant à l’établissement.

Leur histoire d’amour se poursuit.

« Il n’a plus de mémoire, mais il a conservé la douceur, la gentillesse et la délicatesse qu’il a toujours eues », souligne-t-elle.

Laura Eggertson est journaliste indépendante à Wolfville (N.-É.).

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