juin 01, 2020
Par Asmaa Mabrouk

Des soins sensibles aux traumatismes pour les survivants de la traite de personnes : une initiative menée par des IP

iStock.com/KatarzynaBialasiewicz

Messages à retenir :

  • En tant que fournisseur de soins de santé de première ligne, le personnel infirmier doit reconnaître la prévalence des traumatismes et leur importance dans la vie des patients ainsi que son rôle de soutien pour ces patients.
  • Les survivants de la traite de personnes devraient pouvoir s’attendre aux mêmes soins d’excellente qualité, dépourvus de jugement et empreints de compassion que n’importe quels autres patients – ils y ont droit.
  • Les soins sensibles aux traumatismes devraient être pratique courante pour tous les fournisseurs de soins de santé, quels que soient l’endroit où ils travaillent et les patients qu’ils voient!

Pendant nos études infirmières, nous apprenons beaucoup de choses sur les patients. Nous apprenons à tenir compte de leur culture, de leur âge, de leur religion et de leur genre dans nos interactions avec eux. Nous apprenons à repérer un remplissage capillaire trop lent, des pupilles dilatées et l’hypertension artérielle. Nous apprenons à considérer la personne comme un tout, pas juste comme une liste de symptômes et de médicaments à mémoriser, étudier et régurgiter sur commande.

Néanmoins, malgré cette volonté d’envisager la personne comme un tout, la première fois que j’ai entendu les mots « traite de personnes » dans le contexte des soins de santé, j’étais en première année d’études de sciences infirmières à l’université, et c’était à la clinique H.E.A.L.T.H. d’Ottawa.

À Ottawa, la traite des personnes n’est pas sur le radar du commun des mortels. Elle est souvent associée dans les esprits à des pays étrangers, pauvres et en développement, pas à des villes où le taux de chômage est de 6,3 %, et le revenu familial médian de 102 000 $ par année (Ville d’Ottawa, 2016). En réalité, cependant, la traite des personnes, à des fins d’exploitation sexuelle en particulier, est courante dans la capitale du Canada. L’Unité de lutte contre la traite de personnes du Service de police d’Ottawa (ULTP SPO) estime que les victimes de traite du sexe dans des hôtels de la capitale se comptent par douzaines. Rien qu’en 2018, l’ULTP SPO s’est occupé de 45 cas (Service de police de la Ville d’Ottawa, 2020). Ce nombre peut sembler bas, mais il importe de souligner qu’étant donné la nature clandestine de cette infraction criminelle, il est difficile de calculer exactement le nombre de cas (Service de police d’Ottawa, 2020).

À l’échelle de la société, la population canadienne a une perception très étroite et dépassée de la traite des personnes : celle d’une jeune femme, généralement, kidnappée par des inconnus et se réveillant à l’étranger, menottée dans une pièce. Même si cela se passe parfois ainsi (et c’est horrible quand c’est le cas), la traite de personnes a évolué rapidement en même temps que la société. Elle peut prendre des formes diverses, mais fondamentalement, toute situation où une personne est recrutée, cachée ou transportée pour être exploitée, en étant trompée, contrainte ou brutalisée relève de la traite de personnes. Tout le monde peut en être victime, mais certaines personnes sont particulièrement à risque : les filles et les femmes autochtones, les personnes migrantes ou qui ont récemment immigré, les personnes LGBTQ2, les personnes en situation de handicap, les enfants pris en charge par le système d’aide à l’enfance, les jeunes à risque et les personnes socialement ou économiquement désavantagées (Sécurité publique Canada, 2020).

Les besoins particuliers des survivants en matière de soins de santé

Pour les survivants de la traite de personnes, les services de santé traditionnels sont inadaptés, et ce, pour de nombreuses raisons. L’affluence et le chaos qui règnent dans les cliniques sans rendez-vous et les services d’urgence sont stressants pour ceux qui ont connu le traumatisme personnel et la négligence. La limite de 15 minutes imposée pour la majorité des rendez-vous est contraignante, tant pour les survivants que pour les fournisseurs de soins, car il est difficile dans un tel laps de temps d’instaurer un climat de sécurité pour les clients et de tisser les liens nécessaires pour dénouer des histoires complexes. Les survivants, souvent, n’ont pas de régime privé d’assurance maladie, et il arrive que leur carte de santé ait été perdue ou confisquée, ce qui fait que leur évaluation, leurs analyses de laboratoire et leurs prescriptions sont rarement couvertes. De plus, les survivants de la traite de personnes ont besoin d’un lieu sûr et sans jugement, adapté spécifiquement à leurs besoins particuliers.

Toute situation où une personne est recrutée, cachée ou transportée pour être exploitée, en étant trompée, contrainte ou brutalisée relève de la traite de personnes.

C’est cette lacune qui a inspiré la créatrice de la clinique H.E.A.L.T.H. (Health Care, Education, Advocacy, and Linkage for Trauma-informed Healing). Tara Leach, infirmière praticienne en soins de santé primaires (IP-SSP) avec des décennies d’expérience de travail auprès de populations vulnérables et de victimes d’actes criminels, a forgé un partenariat avec un programme existant de soutien expérientiel par les pairs en matière de traite de personnes. Mme Leach est la seule à fournir des soins de santé au sein de l’équipe, et elle apporte à la clinique la capacité spéciale qu’ont les infirmières et infirmiers de voir le client comme un tout. Elle adhère à un modèle de soins holistiques et reconnaît l’impact que peut avoir un traumatisme – violence sexuelle, exploitation et mauvaises expériences pendant l’enfance, par exemple – sur la santé des gens.

Comme elle est infirmière praticienne, Mme Leach ne doit pas passer par OHIP pour facturer son temps. Cela lui permet d’offrir des rendez-vous sans limite de temps, et ses patients n’ont pas besoin de pièce d’identité ou d’assurance pour la voir. Grâce à une subvention de la Stratégie ontarienne pour mettre fin à la traite des personnes, stratégie appuyée par le ministère des Services à l’enfance et des Services sociaux et communautaires (MSESSC), elle a pu obtenir des fonds pour ouvrir une clinique où les personnes qui en ont besoin peuvent accéder à des soins de santé préventifs et primaires essentiels. Mme Leach a choisi un endroit discret, dans un immeuble de bureau non identifié, avec une petite salle d’attente ne pouvant accueillir qu’une ou deux personnes à la fois pour que la vie privée et l’anonymat des patients soient protégés quand ils viennent se faire soigner, ce qui est particulièrement important pour ceux et celles qui sont actuellement victimes de traite de personnes.

Les partenariats : éléments essentiels au succès de la clinique

Pour lancer la clinique, il était fondamental de mettre d’abord en place des partenariats avec des services d’Ottawa qui compléteraient le financement pour des soins de santé individualisés, en particulier :

  1. accès au Programme d’intervention rapide+ auprès des victimes (PIRV+), qui assure aux personnes admissibles un soutien leur permettant d’effectuer les réparations d’urgence nécessaires pour la sécurité à domicile, de répondre à leurs besoins de base, de payer leurs frais de transport pour soins médicaux, de nettoyer une scène de crime, etc.;
  2. soutien par les pairs au sein de la clinique, avec le projet Hope Found, grâce auquel les personnes admissibles peuvent accéder à des articles d’hygiène personnelle et des services de formation, de planification de la sécurité, de plaidoyer et autres.

La vision de la clinique repose sur l’expérience vécue afin que ses priorités et la prestation des soins s’inscrivent toujours dans un modèle centré sur les survivants et sensible aux traumatismes.

La clinique a pour base une philosophie de soins libres de jugement et sensibles aux traumatismes dans un cadre de référence centré sur le patient. Elle est guidée par les six principes de base des soins sensibles aux traumatismes (Trauma-Informed Care Implementation Resource Center, 2020) :

  • Humilité et réactivité : reconnaître et combattre les préjugés et les stéréotypes;
  • Autonomisation : reconnaître, renforcer et valider les forces des patients en mettant l’accent sur la résilience et la capacité de guérir;
  • Collaboration : reconnaître et aplanir les écarts de pouvoir entre le personnel et les clients dans la prise de décisions;
  • Soutien par les pairs : intégrer à l’organisation des personnes avec une expérience vécue;
  • Fiabilité et transparence : prendre les décisions dans un esprit de consentement et de transparence afin d’établir et d’entretenir une relation de confiance entre les clients et les fournisseurs de soins;
  • Sécurité : veiller à la sécurité des patients et du personnel tout au long des soins. [traduction]

Les soins sensibles aux traumatismes dans la pratique

Avant de commencer à travailler à la clinique H.E.A.L.T.H., je ne comprenais pas vraiment ce que voulait dire « soins sensibles aux traumatismes » ou la forme que ces soins pouvaient prendre. La première fois que j’ai pleinement pris conscience de la différence avec les soins traditionnels, c’était pendant un examen pelvien. J’ai remarqué que l’infirmière praticienne le faisait avec une grande douceur, qu’elle vérifiait constamment comment allait la patiente et l’informait de chaque geste qu’elle s’apprêtait à faire. Je ne savais pas qu’un examen pelvien pouvait prendre aussi longtemps ou être aussi informatif.

À la clinique H.E.A.L.T.H., le principe le plus important est d’assurer des soins sensibles aux traumatismes, dépourvus de jugement et empreints de compassion.

Après l’examen, j’ai demandé à l’IP : « Est-ce que la patiente a été victime de violence sexuelle? ». « Peu importe, m’a-t-elle répondu. C’est comme ça que je procède avec toutes les patientes. » En plus d’améliorer la manière dont les patients vivent les soins de santé, les soins sensibles aux traumatismes améliorent leur participation, leur observance du traitement et les résultats obtenus (Trauma-Informed Care Implementation Resource Center, 2020).

La clinique a de plus en plus de clients. Nous ne nous limitons plus aux survivants de traite de personnes parce que nous avons appris que tous les survivants ne se reconnaissent pas dans ce terme en dépit de leur histoire et de leur expérience personnelles. Nous incluons maintenant les patients qui ont fait l’objet de contraintes, d’exploitation ou de violence sexuelle.

La clinique H.E.A.L.T.H. a manifestement eu une incidence positive sur la vie de nos clients. Beaucoup d’entre eux n’avaient jamais été suivis par un médecin de famille, et ils peuvent maintenant demander que leur médication soit ajustée, recevoir des traitements pour des problèmes de santé chroniques et se renseigner sur leur diagnostic de santé mentale. Nous avons également pu diriger de nombreux clients vers des programmes de traitement de la toxicomanie pour les aider à gérer leurs dépendances et à se réintégrer dans la société de façon sûre et productive.

Parmi les besoins les plus communs de nos clients, on citera les tests d’IST, les tests de grossesse, les avortements par médicaments, les contraceptifs d’urgence, le counselling en matière de contraception et la délivrance sur place du contraceptif choisi. Beaucoup des jeunes que nous voyons dans notre clinique ne sont pas au courant des dangers associés aux rapports sexuels non protégés et n’ont jamais eu les moyens de se protéger.

Problèmes de santé mentale : une source d’inquiétude

Un autre volet majeur de notre travail est le diagnostic, le traitement et la prise en charge des problèmes de santé mentale. Beaucoup de patients qui viennent nous voir ont des troubles non diagnostiqués – stress post-traumatique, anxiété, dépression, usage de substance ou déficit d’attention, pour n’en citer que quelques-uns –, et ils ont besoin d’aide pour trouver les bons médicaments et mécanismes d’adaptation. Beaucoup ont longtemps subi de la négligence et des violences physiques et émotionnelles, et ils ont besoin qu’on leur consacre plus de temps; ce que nous faisons avec plaisir.

À la clinique H.E.A.L.T.H., le principe le plus important est d’assurer des soins sensibles aux traumatismes, dépourvus de jugement et empreints de compassion. Nous ne pénalisons pas les gens pour les rendez-vous manqués, nous ne forçons pas les clients à se faire traiter et nous essayons de les aider de la manière qu’ils souhaitent.

Travailler à la clinique m’a appris que les survivants de la traite de personnes ont des besoins particuliers et qu’il n’y a pas deux personnes identiques. J’ai aussi appris la compassion face à des expériences que je n’aurais jamais pu imaginer.

Ce que j’ai appris de plus important? Que les meilleurs soins ont pour point de départ la compassion, la compréhension et la bienveillance, quels que soient les antécédents du patient.

Références

Sécurité publique Canada. La traite des personnes, 2020.

Service de police d’Ottawa. La traite de personnes, 2020.

Trauma-Informed Care Implementation Resource Center. What is trauma-informed care?, 2020.

Ville d’Ottawa. Statistiques, 2016.

Asmaa Mabrouk (étudiante en 3e année du B. Sc. inf. à l’Université d’Ottawa) est une fervente partisane des soins sensibles aux traumatismes et espère consacrer sa carrière à soutenir les survivants de traumatismes interpersonnels. Elle siège au conseil étudiant de la faculté de sciences infirmières à l’Université d’Ottawa, elle est la déléguée officielle de l’Université d’Ottawa à l’Association des étudiant(e)s infirmier(ère)s du Canada (AEIC), elle a récemment été directrice adjointe de la conférence provinciale de l’AEIC intitulée Ontario Regional Mental Health Advocacy et elle mène actuellement des recherches sur la transition vers les soins intensifs des nouveaux diplômés en sciences infirmières.

comments powered by Disqus
https://infirmiere-canadienne.com/fr/articles/issues/2020/juin-2020/des-soins-sensibles-aux-traumatismes-pour-les-survivants-de-la-traite-de-personnes-une-initiative-menee-par-des-ip