avr. 12, 2021
Par Dzifa Dordunoo

Collecter des données fondées sur la race est un bon premier pas vers l’équité, mais ce n’est qu’un début

(en anglais seulement)

Messages à retenir

  • Les personnes d’ascendance africaine viennent d’endroits très différents et divergent dans leurs opinions, mais les stéréotypes et la privation de leurs droits à cause de la pigmentation de leur peau sont des expériences qui les lient à jamais.
  • La construction sociale de « race » n’est pas un bon facteur de stratification des gens à des fins sociobiologiques.
  • Le racisme est un comportement appris qui peut être désappris.

Les Nations Unies (l’ONU) ont proclamé les années 2015 à 2024 Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine. L’Organisation invite tous les pays du monde à trouver des façons de régler les problèmes systémiques qui affectent les personnes d’ascendance africaine.

Cette proclamation m’a fait réfléchir à mon expérience de personne d’ascendance africaine qui voyage à travers le monde. Plusieurs exemples me sont venus à l’esprit.

  • Avoir été traitée de « n*** » et ridiculisée, en particulier quand je voyageais en Inde
  • Avoir été suivie dans les magasins à Vancouver et traitée en voleuse même si je n’avais rien touché
  • Avoir entendu un patient me dire « Je suis peut-être itinérant, mais au moins je ne suis pas Noir. »
  • M’être fait expliquer par une infirmière-chef que, comme j’étais la seule candidate qualifiée au poste d’infirmière enseignante, ils avaient décidé d’abaisser le critère, de la maîtrise au baccalauréat, pour avoir plus de candidats. Après quoi j’ai été invitée à refaire acte de candidature.

Comme je l’ai appris en discutant avec d’autres personnes qui ont la même carnation que moi, ces expériences n’ont rien de rare. Nous venons d’endroits très différents et divergeons dans nos opinions, mais les stéréotypes et la privation de nos droits à cause de la pigmentation de notre peau sont des expériences qui nous lient à jamais.

La collecte de données « fondées sur la race » semble être un bon point de départ pour donner suite à la proclamation de l’ONU; les réactions ont cependant été mitigées au Canada. Ceux qui sont contre avancent qu’il est dangereux de collecter des données fondées sur la race compte tenu des atrocités qui ont été commises au nom de la race. Ceux qui sont pour présentent des contre-arguments de poids sur l’importance de collecter des données fondées sur la race pour lutter contre le racisme.

J’appuie sans réserve la collecte de ce type de données, à condition de communiquer pourquoi les données sont collectées et comment elles seront utilisées.

La construction sociale de race

La « race » est une construction sociale qui a longtemps été confondue avec la biologie. Il en est question dans presque tous les aspects de notre vie.

Ainsi, on la rencontre dans la littérature scientifique, où elle est souvent identifiée comme un prédicteur des résultats de santé. En fait, la race est intégrée aux algorithmes utilisés pour estimer les processus physiologiques en médecine, la fonction rénale par exemple. La supposition derrière l’algorithme est que les personnes d’ascendance africaine ont une masse musculaire plus importante, qui nécessite un ajustement quand on calcule le débit de filtration glomérulaire. Or je peux penser à de nombreuses personnes blanches pour qui il faudrait faire le même ajustement.

On trouve un autre exemple dans les systèmes financiers, où on s’est servi de la race pour déterminer des choses comme les taux d’intérêt et les cotes de crédit. La Bank of America a été condamnée à une amende de 335 millions de dollars américains pour ses pratiques de prêts, discriminatoires envers les personnes noires. Si ce type de discrimination n’a pas été repéré au Canada, c’est peut-être parce que le gouvernement n’exige pas de suivi des données fondées sur la race dans le secteur financier.

Ce ne sont là que deux exemples parmi beaucoup d’autres des répercussions qu’a, sur la vie des personnes d’ascendance africaine, un mauvais usage des données sur la race.

La construction sociale de race définie par la couleur de peau ou l’origine ancestrale n’est pas un bon facteur de stratification des gens à des fins sociobiologiques. Étant donné la biodiversité du génome et le fait que la race est une construction sociale, ce n’est pas la race que l’on a mesurée pendant des siècles avec ces définitions, c’est le racisme. On se servait des lois, y compris au Canada, pour ségréguer les gens en fonction de la couleur de leur peau et ostraciser ceux qui avaient le teint foncé. Au temps de l’esclavage, le système aidait à maintenir une hiérarchie sociale; les Noirs travaillaient dans les champs, et les Blancs collectaient les profits. Les Noirs à la peau plus claire, pour leur part, étaient mieux acceptés dans la société, mieux validés, et considérés comme plus responsables et capables que ceux à la peau plus foncée.

Si vous n’êtes pas d’accord avec le mouvement Black Lives Matter, posez-vous la question : souhaiteriez-vous qu’on vous traite comme les personnes noires dans votre société?

Les sentiments et les opinions des gens n’ont pas changé avec l’abolition de l’esclavage dans les années 1800; les restrictions imposées aux Noirs s’ils voulaient posséder des biens immobiliers, toucher le même salaire que les Blancs ou envoyer leurs enfants à l’école ont exacerbé les inégalités, ce qui a renforcé dans certains esprits l’idée de l’infériorité des personnes noires. Même aujourd’hui, certains demandent aux gouvernements du Canada et de Colombie-Britannique de collecter des données afin de déterminer à quel point les hiérarchies liées à l’esclavage persistent. Ces données sont nécessaires si on veut que notre société rejette ce type de hiérarchies et offre des chances égales à tous.

La vie des Noirs compte

Le mouvement social Black lives matter a redonné de la vigueur à l’appel à collecter des données fondées sur la race. Beaucoup trouvent ce slogan insultant et rétorquent que « Toutes les vies comptent ». Personne, y compris parmi les personnes d’ascendance africaine, ne saurait nier que toutes les vies humaines comptent. Néanmoins, ceux qui trouvent le slogan « Black lives matter » dérangeant ne savent pas ou ne veulent pas reconnaître que les personnes d’ascendance africaine ont été systématiquement et traditionnellement privées de leurs droits et maltraitées dans de nombreuses sociétés à travers le monde. Pour les personnes d’ascendance africaine, l’élément déclencheur de ce mouvement peut être en grande partie lié à la traite des esclaves, qui a vu plus de 12,5 millions d’Africaines et d’Africains vendus ou réduits à l’esclavage. La Belgique, le Portugal et la Grande-Bretagne, pour ne citer qu’eux, se sont servis de ces esclaves pour bâtir leurs colonies avant de systématiquement effacer leurs contributions de l’histoire du pays. Si vous n’êtes pas d’accord avec le mouvement Black Lives Matter, posez-vous la question : souhaiteriez-vous qu’on vous traite comme les personnes noires dans votre société?

Le racisme au Canada

Alors que l’on parle surtout de la tension raciale aux États-Unis, des pays comme le Canada minimisent ou nient poliment l’existence de ce genre de tensions. J’ai en fait constaté que tous les groupes « raciaux » discriminent contre les personnes noires. J’ai grandi au Canada, et même si j’ai rencontré le racisme voilé de personnes blanches, j’ai beaucoup plus fait l’expérience du racisme non dissimulé d’autres groupes « minoritaires », en particulier les Asiatiques.

Les quelques fois où l’on m’a ouvertement traitée de « n*** », l’insulte ne venait pas de personnes blanches, mais de personnes d’ascendance sud-asiatique. Pendant ma jeunesse à Vancouver, mon cercle social comptait des personnes d’ascendance sud-asiatique, et elles me traitaient constamment de « n*** », malgré mes suppliques et mes tentatives pour leur faire comprendre pourquoi ce terme était aussi vulgaire. Ce comportement a semé la discorde entre nous et est devenu un sujet de dispute constant. Ce n’est que lors d’un voyage en Inde avec certaines personnes de ce cercle que les choses ont commencé à changer, quand elles ont vu un groupe d’hommes me lancer cette insulte raciale. J’ai donc trouvé plutôt ironique que le chef du NPD dénonce le racisme et le « blackface » du premier ministre quand des membres de sa communauté ont des comportements discriminatoires envers les personnes d’ascendance africaine. Si choquant que soit le maquillage noir, traiter quelqu’un de « n*** » est un geste profondément blessant et vulgaire qui peut susciter de multiples émotions, la colère et la rage entre autres. Je félicite le chef du NPD, mais j’aimerais qu’il parle davantage de la façon dont le racisme est profondément ancré dans la société canadienne. Je voudrais qu’il nous dise comment il bâtirait un pont entre les membres de sa communauté et les personnes d’ascendance africaine.

Tout ce que j’ai dit jusqu’ici repose sur mon expérience en tant que Canadienne Noire, mais je serais négligente si je ne mentionnais pas ce qui crève pourtant les yeux au Canada : notre complaisance à tous face à la colonisation des Autochtones à l’ère moderne. Ce n’est qu’en mettant fin au génocide et à la colonisation des Autochtones que nous pourrons progresser vers l’égalité pour tous.

Le racisme est omniprésent, et si nous prenons tous le temps d’y réfléchir honnêtement, peut-être commencerons-nous à reconnaître nos pensées et gestes racistes. Ce n’est pas parce que des stéréotypes entrent dans sa façon de penser qu’une personne est pour autant raciste; par contre, si elle n’évalue pas l’effet de ces stéréotypes, en particulier leurs conséquences mortelles potentielles, cela fait d’elle une personne raciste.

Le processus de guérison

Cette blessure ne pourra pas se refermer sans que nous passions par l’étape difficile d’un examen de conscience et de conversations honnêtes avec notre famille et notre communauté. La douleur est le premier signal envoyé par le corps en cas de blessure, et la majorité des blessures peuvent être guéries si on y porte une attention constante et diligente. Le racisme est un comportement appris qui peut être désappris pour nous permettre d’amorcer le processus de guérison. En collectant des données fondées sur le racisme, nous aurons un point de référence quant à l’état de notre société et nous pourrons ainsi élaborer une feuille de route qui guidera nos efforts pour rendre nos sociétés meilleures. Cela ne veut pas dire que le Canada n’est pas actuellement un grand pays; c’est plutôt que la grandeur est momentanée : nous ne devons jamais nous satisfaire de ce qui est. Nous devons aspirer à plus. L’égalité véritable, la force de l’unité au sein de notre société sont à portée de main. Nous pouvons être la plus grande société, la plus unie, de l’histoire de cette planète. Comment être contre?

Dzifa Dordunoo, Ph. D., inf. aut., est professeure adjointe à l’École de sciences infirmières de l’Université de Victoria.

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