avr. 19, 2021
Par Barbara Morris

Surmenée d’avoir accompagné des mourants, je me suis laissé guider par un moine bouddhiste

istockphoto.com/insta_photosL’épuisement professionnel est un état de surmenage émotionnel, physique et mental causé par un stress excessif sur une longue période. On se sent dépassé, vidé et poussé à répondre à des demandes au-delà de ses capacités.

Quand les patients sont en fin de vie, les hôpitaux en Amérique du Nord appellent souvent en renfort des aumôniers à leur chevet. Les proches des patients sont généralement aussi présents. Mais en cette période inhabituelle, les aumôniers ne suffisent plus à la tâche.

Naomi Tzril Saks, aumônière au centre médical de l’Université de Californie à San Francisco, a récemment déclaré qu’elle n’a jamais connu, en 15 ans de service, des pertes aussi multiples que celles que nous traversons à l’heure actuelle.

Avec la gracieuse permission de Barbara Morris« La foi ne faisait pas partie de mon champ de pratique en tant que massothérapeute; elle n’en fait pas non plus partie pour les infirmières et infirmiers et la plupart des prestataires de soins de santé occidentaux. Mais la foi a été le baume dont j’avais besoin pour me remettre de mon épuisement professionnel », explique Mme Morris (ci-dessus).

En raison des restrictions liées à la COVID‑19, les membres du personnel infirmier tiennent les tablettes numériques des patients sur le point de partir pour que leurs familles puissent leur faire leurs adieux. Une infirmière épuisée que j’ai vue sur Twitter raconte avoir tenu une de ces tablettes et avoir été témoin d’adieux angoissés à quatre reprises en deux heures. Après quoi, elle est probablement restée seule avec les patients jusqu’à ce qu’ils rendent leur dernier souffle.

Ces scènes déchirantes sont courantes aujourd’hui et provoquent un épuisement généralisé au sein de la profession infirmière. Je souhaite vous transmettre ce que j’ai appris sur la façon dont la foi, qu’elle nous anime ou non, peut nous aider à « être la bonne personne au bon moment » auprès de nos patients.

Être la mauvaise personne au mauvais moment

Pendant 15 ans, comme massothérapeute, j’ai réconforté d’anciens combattants alors qu’ils en étaient à leur dernier souffle. Parfois, ces anciens militaires semblaient attendre que les membres de leur famille quittent la pièce avant de mourir, comme s’ils voulaient leur épargner la douleur de leurs derniers instants.

Mais parfois, les familles ne se présentaient pas, comme c’est le cas de nos jours en raison des contraintes imposées aux visiteurs, à l’hôpital. Je me retrouvais donc seule avec le patient; j’étais son dernier témoin, une bien maigre consolation.

Au fil des ans, les décès sont devenus plus douloureux à supporter. J’ai de la difficulté à décrire le sentiment d’anxiété qui m’envahissait. Peut-être aurais-je pu poser un dernier geste ou prononcer tels derniers mots, mais je ne l’avais pas fait.

Il m’est devenu de plus en plus douloureux d’être la seule personne présente à leur chevet en fin de vie. Je ne me sentais pas à ma place : la mauvaise personne au mauvais moment. J’ai eu du mal à trouver un sens et une raison à ma présence, à n’offrir qu’une simple connexion. Un sentiment de vide m’a alors submergée.

Perdre sa raison d’être

Des questions me hantaient. Pourquoi moi? Pourquoi ne pas mourir en présence de la famille? Pourquoi des gens choisissaient-ils de mourir avec moi à leurs côtés plutôt qu’en présence d’un être cher? Peut-être étais-je plus facile à ignorer dans la pièce, plus facile à quitter, une personne insignifiante dans leur vie tellement plus vaste? Mon chagrin et ma tristesse liés à la perte faisaient aussi partie de la scène, en plus du silence qui régnait dans la pièce lorsqu’ils étaient partis.

Comme les vétérans de la Seconde Guerre mondiale vieillissaient, j’en perdais un tous les quelques mois. Je ne peux pas m’imaginer traverser cette expérience intense plusieurs fois par heure, comme le font en première ligne de nombreux soignants courageux pendant la pandémie actuelle.

Après une décennie, mon sentiment d’inefficacité face à la mort a eu raison de moi. Je me suis sentie brisée et je devais m’éclipser. J’étais épuisée.

La vague insidieuse de l’épuisement professionnel

L’épuisement professionnel est un état de surmenage émotionnel, physique et mental causé par un stress excessif sur une longue période. On se sent dépassé, vidé et poussé à répondre à des demandes au-delà de ses capacités.

Le trouble de stress post-traumatique (TSPT), cousin proche de l’épuisement professionnel, est un trouble psychiatrique qui peut découler de l’observation ou de l’expérience d’un épisode traumatisant.

Après une décennie, mon sentiment d’inefficacité face à la mort a eu raison de moi.

Des études révèlent que l’épuisement professionnel et le TSPT présentent des symptômes semblables, comme l’anxiété grave, la dissociation, les flashbacks, les cauchemars, les pensées intrusives et l’évitement des activités qui rappellent les épisodes traumatisants. L’épuisement s’apparente au TSPT au ralenti, tel un tsunami lent et ondulant qui vous submerge, mais ne vous quitte pas.

En quête d’une cure

Je ne savais pas exactement ce que je recherchais en partant, ni où chercher, mais je savais que je devais partir. Je devais trouver le moyen de me sentir plus utile, ou de justifier mon rôle au chevet des mourants. J’ai eu la chance et le privilège de me rendre en Thaïlande pour me remettre de mon épuisement professionnel. J’allais y puiser un sens dans les traditions du bouddhisme.

À Chang Mai, j’ai découvert un monastère qui organisait des conversations avec de jeunes moines en formation, afin qu’ils puissent pratiquer leur anglais avec des visiteurs étrangers. C’était pour eux une occasion de faire part de leurs connaissances et de discuter de leurs croyances.

C’est là que j’ai rencontré Souk, un moine d’origine laotienne. Il avait 25 ans. Je voulais m’entretenir avec un moine âgé, et c’est ce que j’ai trouvé en Souk, qui malgré son jeune âge, avait un regard de vieux sage. Nous avons passé de nombreuses heures à parler, sur plusieurs jours.

Le cadeau de Souk à sa petite sœur

Lorsque je lui ai parlé de mon épuisement professionnel et des questions qui m’avaient conduite en Thaïlande, il m’a raconté une histoire très personnelle qui a changé le cours de sa vie et qui allait changer la mienne.

La jeune sœur de Souk a rendu l’âme subitement alors qu’elle n’avait que cinq ans. Ils étaient très proches. Souk avait 10 ans à l’époque et fréquentait une école dans une région éloignée du pays. On l’a fait revenir au village pour les funérailles.

À l’arrivée de Souk au village, tout le monde pleurait et sanglotait. Alors qu’il s’approchait du rassemblement chaotique, la musique s’est arrêtée et on a ouvert le cercueil de façon à ce que Souk puisse voir sa jeune sœur. À l’extrémité du petit cercueil, il a regardé son visage inanimé.

Soudain, une grande force s’est manifestée en lui et l’a paralysé sur place. Il ne pouvait plus bouger. Il est resté là, figé, sans larme. Quelque chose l’empêchait de pleurer. Il est resté debout en silence, cloué sur place et ne pouvait s’en éloigner jusqu’à ce que l’on ferme le cercueil et que la force mystérieuse se dissipe.

Pourquoi n’avait-il versé aucune larme? Il voulait pleurer, mais en était incapable. Après l’enterrement de sa jeune sœur, cette question l’a culpabilisée et troublée.

Afin de gérer son chagrin, et accablé par son comportement, il a décidé de se mettre au service des moines d’un monastère situé tout près. Il a nettoyé, balayé et pris soin du temple pendant 10 ans avant de se rendre en Thaïlande. Le mois où nous avons fait connaissance, il finalisait sa formation monastique de quatre ans.

Souk m’a fait comprendre que je pouvais être un phare pour les vétérans qui faisaient face à la mort.

Pendant des années, Souk a réfléchi à la raison qui l’avait empêché de pleurer le décès de sa petite sœur. Un jour, en parlant avec un de ses enseignants du décès de sa sœur, il a finalement obtenu une réponse.

Le vieux moine a dit à Souk qu’il n’avait versé aucune larme parce que les pleurs troublent l’âme. Celle-ci ne sait alors plus quelle direction prendre.

Selon le moine, l’âme de la jeune sœur avait peut‑être été troublée par le chaos qui régnait avant son arrivée. Son esprit ne pouvait se poser nulle part.

« Tu as fait preuve de calme et de stabilité, a renchéri le vieux moine. C’est à ce moment seulement que son esprit a pu se poser et trouver sa voie ». Cette explication a rassuré Souk et lui a permis de se libérer de la culpabilité qui l’accablait depuis si longtemps. Sa sœur avait eu besoin de lui comme d’un circuit sûr, un lien stable pour son passage hors de la vie physique. Il avait été un cadeau pour elle.

D’un regard doux et de sa sagesse intemporelle, Souk m’a fait comprendre que je pouvais être un phare pour les vétérans qui faisaient face à la mort.

Est-il nécessaire de croire?

Peut‑être que mon rôle se résumait à être un phare pour les âmes qui quittent le plan physique. Mais je ne savais trop quoi penser des âmes ou des esprits. Devais-je croire à l’au-delà pour remplir cette fonction? Et si je n’étais pas croyante, pouvais-je quand même agir comme circuit pour les âmes qui quittent le plan physique, si la personne mourante entretenait ces croyances?

Souk avançait que peu importe ma foi dans l’inconnu, il n’y avait aucun mal à placer ma main au-dessus de la tête d’une personne mourante. « L’âme s’échappe du corps par le sommet de la tête, m’a‑t‑il expliqué. Ta stabilité et ta main peuvent guider ces personnes. » Sa voix était teintée de douceur et je l’écoutais attentivement.

Être la bonne personne au bon moment

Plus tard ce soir‑là, seule dans ma chambre, je me suis demandé si nous étions composés seulement de chair et d’os. La science et la formation médicale répondraient par l’affirmative. Mais qui peut en être vraiment certain?

J’en suis venue à la conclusion, comme Souk le sous-entendait, que je n’étais pas tenue de prendre une décision à ce sujet. Le plus important était de croire à cette possibilité et au fait que de nombreuses personnes en fin de vie croient que nous sommes bien plus que de la chair et des os.

Cette conclusion a ranimé ma raison d’être et ma confiance pour reprendre ma place au chevet des vétérans mourants. J’avais déjà été un témoin, mais même auparavant, je n’étais pas seulement un témoin. Je les touchais, je leur tenais les pieds et je leur caressais les mains. Maintenant, je pourrais aussi placer ma main sur la couronne de leur tête et leur offrir un espace calme et les orienter, juste au cas.

La foi ne faisait pas partie de mon champ de pratique en tant que massothérapeute; elle n’en fait pas non plus partie pour les infirmières et infirmiers et la plupart des prestataires de soins de santé occidentaux. Mais la foi a été le baume dont j’avais besoin pour me remettre de mon épuisement professionnel.

Souk m’a permis d’imaginer que je pouvais en fait être la bonne personne au bon moment. J’estime que les infirmières et infirmiers peuvent l’être aussi. Soyez le cadeau que vous êtes parfaitement en mesure d’offrir.

Barbara Morris est psychothérapeute psychanalytique autorisée à Toronto, en Ontario, et a travaillé 25 ans en tant que massothérapeute autorisée. www.barbaramorris.ca

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