févr. 22, 2021
Par Barbara Morris

Mon expérience au chevet de nombreux patients mourants m’a appris l’importance de la communication non verbale

istockphoto.com/katarzynabialasiewiczLes recherche indiquent que nous avons tous une capacité intérieure à établir des liens avec une personne mourante. En exerçant la pensée et l’intention consciente, votre efficacité à apporter du réconfort, à créer un lien et à faciliter le détachement de la vie peut être encore plus grande.

Nous vivons à une époque éprouvante. La pandémie de COVID‑19 fait beaucoup de victimes. Des millions de fournisseurs de soins sont nécessaires chaque jour pour accompagner une personne soudainement mourante. Ces âmes altruistes, partout dans le monde, poussent au-delà de leurs limites, s’efforçant d’être vraiment présentes auprès d’une personne qui a perdu ses forces et peut‑être même son désir de communiquer. Leurs gestes dépassent la bravoure et leur travail est extrêmement terrifiant.

Comment se préparer à ce travail déchirant?

Avec la gracieuse permission de Barbara Morris« Je crois qu’en fin de vie, notre mission finale est très semblable à celle d’un nourrisson, soit celle d’établir autant de liens que possible », explique Mme Morris (ci-dessus).

Peut‑être avez-vous déjà vécu une telle expérience, lorsque la peur du patient est palpable. J’ai ressenti cette crainte lorsque je travaillais comme massothérapeute auprès d’anciens combattants, tentant d’apaiser leur douleur, tant physique que psychologique, à l’approche de la mort.

Lorsque j’ai débuté ma carrière, je manquais de confiance pour leur offrir ce genre de lien compatissant dont ils avaient besoin. Je suis alors tombée sur le travail du Dr Daniel N. Stern, un éminent psychiatre américain. Les recherches du Dr Stern sur les premières formes de communication entre une mère et son nourrisson me proposaient un bassin d’outils qui pourraient m’être utiles.

Maintenant, en cette période de souffrance sans précédent, je veux partager ce que j’ai appris dans l’accompagnement de personnes qui doivent affronter la mort.

Les humains sont les êtres les plus dépendants sur terre

Pendant les premières années de sa vie, l’être humain a besoin de supervision, de soins et d’encadrement constants. Dans l’un des livres les plus notables du Dr Stern, Le monde interpersonnel du nourrisson (1985), il explique que nous naissons dans une matrice luxuriante où la vie est vécue comme des intensités, des formes et des figures temporelles et ce qu’il appelle des affects de vitalité ou notre « sens de soi ». En tant que nourrissons sans contraintes, sans aptitudes verbales ou besoin de mots ou d’autres symboles, nous ne vivons que dans le moment présent, comme l’écrit le Dr Stern.

Établir des liens, notre plus grand besoin

Nos vies en dépendent. Nos tous premiers soignants nous montrent comment notre esprit établit des liens avec les autres de manière directe. Avant de traduire nos vies en mots, nous expérimentons tout avec nos corps par l’entremise de nos sens.

Pendant mes 15 ans de travail auprès des anciens combattants, j’ai remarqué que leur capacité et leur motivation à communiquer verbalement s’estompaient à mesure que leur santé déclinait, surtout au cours des derniers mois en soins palliatifs. Alors que leur univers se réduisait à la taille d’une chambre avec un lit, ils semblaient interpréter la vie d’une façon semblable à un nourrisson, où le moment immédiat était tout ce qui comptait.

Alors que les anciens combattants et moi approchions ensemble de leur fin de vie, nous avons abandonné les mots; ceux-ci sont partis comme ils étaient arrivés, sans se soucier du symbole ou du sens. Je crois qu’en fin de vie, notre mission finale est très semblable à celle d’un nourrisson, soit d’établir autant de liens que possible avec cette même matrice riche du moment présent que celle du Dr Stern.

Comment être ce que l’on doit être?

Bon nombre de ce que le Dr Stern appelle des « façons d’être » avec les nourrissons peuvent nous aider à trouver des « façons d’être » plus à l’aise avec les gens qui se trouvent au seuil de la mort. Se souvenir du langage non verbal de nos premiers soins peut nous orienter.

Moins préoccupée par le passé et l’avenir, une personne mourante peut simplement vouloir être observée, pour rester connectée.

Le Dr Stern décrit notre « sens de soi » comme étant ressenti dans des élans, des précipitations, des déclins ou des explosions qui montent et descendent. Contrairement au caractère darwinien des émotions, telles que la colère, la tristesse ou le bonheur, qui fluctuent selon nos humeurs, notre « sens de soi » est toujours présent, peu importe si nous éprouvons une émotion.

Lorsque nous grandissons, nous développons davantage d’habiletés de communication qui nous aident à relier symboliquement nos expériences corporelles compliquées aux autres. Progressivement, le langage, notre principale utilisation des symboles, devient notre mode de communication dominant. Mais, nous ne perdons jamais nos premiers modes de connaissances et de lien.

Dans son ouvrage Le moment présent en psychothérapie (2004), le Dr Stern parle des raisons pour lesquelles nous établissons des liens : pour nous orienter par rapport aux autres, partager nos expériences et nous définir et nous redéfinir. Ces mêmes raisons d’établir des liens s’appliquent encore en fin de vie. Moins préoccupée par le passé et l’avenir, une personne mourante peut simplement vouloir être observée, pour rester en lien avec les autres ou se redéfinir dans le regard et le toucher d’une autre personne.

Parler avec les yeux

Le regard est le premier type d’interaction sociale par lequel nous pouvons exercer notre libre arbitre. Même en tant que nourrisson, nous avons le choix de regarder ou de détourner le regard. Doués d’une vue normale, nous pouvons fixer une personne avec attention, la regarder paresseusement, détourner le regard ou simplement fermer les yeux pour la bloquer complètement.

Nous choisissons d’établir un lien ou de rejeter une personne par le regard. Nous savons que les nourrissons dévisagent une personne pour établir des liens et nous excusons leur audace. À l’âge adulte, nous n’avons pas besoin d’utiliser le regard de cette façon; en fait, à moins d’avoir un lien très intime, nous considérons le fait de dévisager quelqu'un comme impoli. D’ailleurs, le Dr Stern le mentionne : « […] les non‑amoureux dans cette culture sont incapables de tolérer l’intensité croissante d’un échange de regards silencieux pendant plus de sept à neuf secondes sans en venir aux mains, faire l’amour, ou se détourner » (2004, chap. 6).

Le regard est également la dernière limite de l’activité automotivée. Notre premier mode d’attachement peut aussi être le dernier, soit tout ce que nous sommes capables de faire. Le regard d’une personne mourante est intimidant, comme le regard insolent d’un bébé.

Même si cela peut être très embarrassant, gardons à l’esprit que les mourants ont autant de choix que les bébés de ne pas établir de liens avec le regard. Leur regard peut être un moyen de s’accrocher ou de soulager la douleur. La compréhension de ce geste pourrait faciliter la tolérance de l’intensité de ce regard profond, si vous choisissez de le croiser.

Se synchroniser avec ce que l’on connaît déjà

Notre capacité à soutenir une personne sur le plan non verbal dépend en partie de notre capacité à être en harmonie avec ce qu’ils éprouvent et ressentent. Des études en sciences neurologiques confirment que nous avons déjà ce qu’il faut pour y arriver.

Lorsque nous observons l’action d’une personne, nous nous faisons une représentation équivalente de cette action dans notre cerveau. Nous avons le sentiment de participer, comme si nous exécutions l’activité nous-mêmes. Étonnamment, nous pouvons partager des sentiments semblables, et même des sensations musculaires, tout simplement en observant.

Sans dire un mot, on peut partager des états émotionnels par un regard, un toucher, un gémissement ou une respiration.

Nous sommes également capables d’entrer en résonance rythmique avec les autres, ce qui nous permet d’anticiper leurs actions et nous donne la possibilité de nous déplacer en synchronisation avec eux. Cette synchronisation contribue à notre capacité d’empathie et est à l’origine du lien humain.

Une étreinte de la main, même à travers un gant, vaut mille mots

Dans son ouvrage Le monde interpersonnel du nourrisson (1985), le Dr Stern cite des recherches qui appuient clairement notre capacité à offrir à une personne mourante le toucher qui correspondra étroitement à son expérience émotionnelle. Sans dire un mot, on peut partager des états émotionnels par un regard, un toucher, un gémissement ou une respiration.

Vous le faites probablement déjà sans y réfléchir. Doté de la pensée et d’une intention consciente, votre efficacité à apporter du réconfort, à créer un lien et à faciliter le détachement de la vie peut être encore plus grande.

Prendre soin de soi – mettre la pédale douce

En tant que « résonateurs » accomplis, nous avons besoin d’un mécanisme nous permettant de nous arrêter, afin de ne pas être dépassés par les événements. Heureusement, nous disposons de « freins » pour nous aider à choisir ce qui nous laissons entrer et ce que nous maintenons à distance, pour empêcher l’activation de nos muscles et pour tempérer notre résonance. Le simple fait de savoir que nous pouvons mettre la pédale douce peut nous aider à gérer nos craintes.

Il y a plusieurs années, j’ai eu le privilège de travailler avec un homme charmant que je connaissais depuis de nombreuses années. Je lui ai rendu visite un soir, où il était à l’aube de la mort. Je suis entrée dans sa chambre d’hôpital et je l’ai trouvé allongé sur son lit, portant un masque à oxygène et luttant désespérément à chaque respiration.

J’ai ressenti la panique dans ses yeux. J’ai pris doucement sa main tremblante dans la mienne. Assise tout près de son visage et soutenant son regard, je lui ai murmuré qu’il n’avait pas besoin de faire tant d’efforts. Après avoir respiré ensemble pendant quelques minutes, sa peur a commencé à se calmer. J’ai placé une main sur son cœur et l’autre sur son front.

Nous avons continué à nous dévisager l’un et l’autre et j’ai commencé lentement à fredonner sa chanson préférée de Shirley Temple : « On the gooood ship Lollipop, it’s a sweeeet trip to the candy shop...» Je lui ai doucement caressé le front au même rythme. Sa respiration s’est calmée graduellement, elle s’est harmonisée à la mienne et le désespoir est disparu de ses yeux. Il a levé le bras et a retiré son masque à oxygène. À ce moment, connecté à moi, il semblait à la fois plein de vie et prêt à lâcher prise.

Si vous faites confiance à ce que vous savez, et si vous pensez que vos limites et vos freins sont assez solides, il vous sera peut‑être plus facile d’établir des liens définitifs. Si vous croyez, en fin de compte, que le lien est tout ce qui compte, vous êtes alors équipé pour aider les autres à créer des liens permettant le détachement de la vie qui sont aussi significatifs que ceux qu’ils ont formés depuis leur naissance.

Références

Stern, Daniel N. (1985). Le monde interpersonnel du nourrisson : Une perspective psychanalytique et développementale. Presses universitaires de France.

Stern, Daniel N. (2004). Le moment présent en psychothérapie : Le monde dans un grain de sable. Éditions Odile Jacob, France.

Barbara Morris est psychothérapeute psychanalytique autorisée à Toronto, en Ontario. Elle compte aussi 25 ans d’expérience antérieure comme massothérapeute autorisée.

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