janv. 04, 2021
Par Laura Eggertson

Violence sexuelle et traite de personnes : Tara Leach fonde la première clinique dirigée par une IP

istockphoto.com/XiXinXing, istockphoto.com/tinnakornjorruangAu fond Mme Leach (ci-dessous) croit dans les traitements centrés sur le patient. Elle écoute ses patients et s’efforce de leur offrir ce dont ils disent avoir besoin, quand ils sont prêts. Elle se concentre sur leurs forces plutôt que sur leurs lacunes. Pour commencer, elle croit leur vécu et le valide.
Gracieuseté de Tara Leach

C’est pendant qu’elle était infirmière aux urgences aux États-Unis que Tara Leach a pris conscience de la nécessité d’aborder les victimes de violence sexuelle et de traite de personnes à l’aide d’un modèle de soins complet et holistique.

Dans les hôpitaux du centre-ville de Philadelphie, New York et Baltimore, où elle a déménagé au début des années 2000, quand les emplois en soins infirmiers étaient difficiles à trouver en Ontario, Mme Leach a rencontré des patients et patientes très divers qui avaient été agressés et exploités.

Souvent, elle les voyait le pire jour de leur vie. Pourtant, elle était attirée par ces survivants.

« J’ai toujours trouvé gratifiant le travail auprès des personnes qui avaient fait l’expérience de violences et de traumatismes, confie Mme Leach, qui vit maintenant à Ottawa. Ce qui était difficile quand je travaillais aux urgences, c’est que je les voyais seulement ce jour-là. »

Si elle trouvait enrichissant de fournir des soins d’urgence et des soins médico-légaux, en administrant des trousses médico-légales, par exemple, elle se demandait souvent comment allaient ses patients une fois les soins qu’elle leur donnait terminés.

« Je voyais des gens qui avaient vécu des choses traumatisantes, raconte-t-elle. J’étais témoin de la résilience humaine. Mais je n’avais jamais l’occasion d’assister à leur rétablissement. »

Assister au rétablissement

Aujourd’hui, Mme Leach peut assister au rétablissement. Devenue infirmière praticienne, elle a fondé et dirige la première clinique de soins de santé primaire pour les victimes de violences sexuelles et de traite de personnes à des fins d’exploitation sexuelle ou de travail forcé. Mme Leach contribue à ce que les survivants qui passent les portes de la clinique aillent mieux.

« Je me sens très fortunée d’avoir fait le travail que j’ai fait », confie-t-elle.

Mme Leach et ses deux collègues – dont une survivante de la traite de personnes à des fins d’exploitation sexuelle qui a fondé le projet de lutte contre la traite de personnes HopeFound – ont obtenu un financement du ministère des Services sociaux et communautaires de l’Ontario pour ouvrir la clinique H.E.A.L.T.H. (pour Health Care, Education, Advocacy, Linkage, and Trauma-informed Healing). Elles ont reçu une subvention sur trois ans, de 2017 à 2020.

Mme Leach a maintenant fondé une organisation sans but lucratif pour faire fonctionner la clinique H.E.A.L.T.H. et développer les services qu’elle offre.

« Je voyais des gens qui avaient vécu des choses traumatisantes, raconte-t-elle. J’étais témoin de la résilience humaine. Mais je n’avais jamais l’occasion d’assister à leur rétablissement. »

À la clinique, Mme Leach fournit des soins primaires sensibles aux traumatismes, y compris des soins génésiques et périnataux, à des survivants de 13 ans et plus. Infirmière praticienne, elle aborde les soins de façon holistique. Elle comprend les effets à long terme des traumatismes sur la santé, un risque accru de diabète ou de cancer, par exemple.

Mme Leach part en outre du principe que les déterminants socio-économiques de la santé ne sont pas seulement pertinents, ils sont aussi manifestes. Elle collabore avec d’autres fournisseurs de services à Ottawa pour obtenir les aides dont ses patients ont besoin. Ces besoins peuvent aller d’un hébergement sécuritaire, de nourriture et de programmes de réduction des méfaits à l’affranchissement de la traite de personnes, en passant par un soutien par des pairs et l’accès à des traitements pour le TSPT.

Apprendre les protocoles

Lorsque possible, Mme Leach administre elle-même les soins primaires. Elle a appris comment administrer le Suboxone aux patients qui veulent se remettre d’une dépendance aux opiacés et s’est appuyée sur des spécialistes pour le traitement de l’hépatite C et d’autres maladies pour lesquelles elle n’avait pas d’expérience antérieure ou trop peu.

Elle est toujours de garde pour ses patients, même si elle ne travaille à la clinique que 2,5 jours par semaine. Quand elle n’y est pas et ne cherche pas à obtenir du financement, elle est au Centre de santé mentale Royal Ottawa, où elle fournit des soins primaires au sein du Programme de traitement de la toxicomanie et des troubles concomitants.

Au Royal, elle évalue et traite des patients qui ont des problèmes de santé mentale et consomment de l’alcool ou des opioïdes et elle parle de réduction des méfaits, de prévention des rechutes et de rétablissement aux familles, patients, travailleurs communautaires et autres fournisseurs de soins de santé.

Avec ses deux postes, Mme Leach trouve un équilibre entre son souhait de travailler de façon indépendante, ce qu’elle fait à la clinique, et l’appartenance à une équipe « solidaire et accueillante », ce qu’elle a au Royal.

Au fond, Mme Leach croit dans les traitements centrés sur le patient. Elle écoute ses patients et s’efforce de leur offrir ce dont ils disent avoir besoin, quand ils sont prêts. Elle se concentre sur leurs forces plutôt que sur leurs lacunes. Pour commencer, elle croit leur vécu et le valide.

« L’important est d’accepter le stade du changement où se trouve la personne, d’accepter ce qu’est un véritable choix éclairé et ce qu’est un consentement éclairé, souligne-t-elle. Trop souvent, en médecine, nous devenons prescriptifs. Nous devons être prêts à nous montrer patients et à écouter activement. »

Continuer d’apprendre

Il lui a fallu de la patience, mais aussi de la persistance, du travail acharné et de la formation continue pour en arriver à diriger sa propre clinique. Lorsqu’elle est revenue des États-Unis en 2004, Mme Leach a travaillé dans un centre de traitement des victimes d’agression sexuelle et de violence familiale à Kingston, en Ontario, à proximité de Harrowsmith, sa ville natale.

« Trop souvent, en médecine, nous devenons prescriptifs. Nous devons être prêts à nous montrer patients et à écouter activement. »

Elle a suivi une formation complémentaire et obtenu sa certification d’infirmière examinatrice de victimes d’agression sexuelle (Sexual Assault Nurse Examiner). Après son mariage et un déménagement à Ottawa avec son mari, elle a travaillé comme infirmière d’urgence pour l’Hôpital d’Ottawa tout en reprenant des études à l’Université d’Ottawa en vue d’un baccalauréat en sciences infirmières.

En 2008, Mme Leach a obtenu un autre diplôme de l’Université d’Ottawa, le Diplôme d’études supérieures Soins de santé primaires pour infirmières et infirmiers praticiens. Pendant les neuf années qui ont suivi, elle a occupé divers postes et travaillé auprès d’enfants et d’adolescents dans des services de soins de santé mentale et des centres de détention, ainsi qu’auprès de patients gériatriques en établissements de soins de longue durée. Elle a suivi une formation complémentaire sur les soins culturellement adaptés aux besoins des Autochtones et est devenue fournisseuse de soins certifiée par Santé arc-en-ciel Ontario.

En 2018, Mme Leach a obtenu sa maîtrise en sciences infirmières de l’Université Laurentienne.

« Tout au long de ma carrière, j’ai toujours été en train de compléter ma formation quelque part », souligne-t-elle.

Pendant ses moments libres, Mme Leach enseigne la victimologie au Collège Algonquin, à Ottawa; elle est membre conseillère de l’Ontario Network of Sexual Assault/Domestic Violence Treatment Centres; et elle assiste avec son mari, Aaron, aux matchs et entraînements de basketball pour lesquels ses fils Grayson et Nathan se passionnent. La famille aime promener Stella, une bernedoodle, et passer du temps au grand air.

Mme Leach n’a pas vécu de violence sexuelle ou conjugale, mais elle se compte heureuse de pouvoir servir des gens que beaucoup d’autres fournisseurs de soins de santé ne veulent pas – ou ne savent pas – aider. Fréquemment, ses patients sont stigmatisés pour leur « non-conformité ». Il leur arrive de manquer des rendez-vous, souvent pour des problèmes de transport, de garde d’enfant, ou bien de dépression ou d’anxiété.

Créer un lieu sûr

À la clinique, elle a créé un lieu sûr où elle trouve des solutions à ces problèmes. Ainsi, les patients n’ont pas besoin de papiers d’identité ou de carte de santé pour être traités, comme il leur en faudrait à l’hôpital ou dans une clinique dirigée par des médecins. Pour Mme Leach, il s’agit de réduire les obstacles aux soins pour les personnes qui ont été confrontées à plus d’obstacles que ne peuvent le concevoir beaucoup d’entre nous.

Ses patients sont gagnants, comme cette jeune femme qu’elle suit depuis maintenant plus de deux ans. La première fois qu’elle est venue à la clinique, elle n’avait pas de logement, elle était victime d’exploitation sexuelle et elle avait un trouble lié à l’utilisation d’opioïdes. Elle voulait changer. Elle avait besoin d’accéder à du Suboxone, mais était terrifiée à l’idée de se rendre à un hôpital ou un centre de traitement des toxicomanies. Elle avait aussi contracté une hépatite C.

Après avoir maîtrisé le trouble lié à l’utilisation d’opioïdes, Mme Leach a consulté un spécialiste en maladies infectieuses et traité l’hépatite C de la jeune femme. Elle l’a aidée à trouver un logement et d’autres soutiens.

Aujourd’hui, la jeune femme a un emploi et un logement stable, elle sort de sa toxicomanie et elle n’a plus d’hépatite C. Elle n’est plus victime de traite de personne ou d’exploitation sexuelle.

Pour Mme Leach, qui reste en contact avec elle, l’histoire de cette femme illustre les raisons pour lesquelles il doit exister des cliniques comme H.E.A.L.T.H.

« Cette réussite valide le rôle et le pouvoir des soins infirmiers. »

Laura Eggertson est journaliste indépendante à Wolfville (N.-É.).

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