mars 08, 2021
Par Santina Weatherby

Même les soignants ont besoin de soins : J’attendais un bébé, mais pas ce genre de grossesse, en pleine pandémie

Avec la gracieuse permission de Santina Weatherby et istockphoto.com/portfolio/fotok0t« Être celle que l’on soigne m’a beaucoup appris, en particulier sur le pouvoir de l’empathie et de la compassion du personnel infirmier, affirme Santina Weatherby, photographiée ici avec ses deux enfants. Cette expérience m’a rappelé que la pratique infirmière va bien au-delà de notre ingéniosité et de nos compétences physiques : elle est définie par le lien qui nous unit à nos clients. »

Quand nous recevons des services de santé, comme infirmières et infirmiers, nous avons souvent l’impression, je crois, d’être des privilégiés. Est-ce parce que nous connaissons les soignants et le personnel, ou parce que l’environnement nous est familier? Peut-être même s’agit-il d’un ancien lieu de travail? Ou bien est-ce parce que les examens que nous passons n’ont rien de nouveau pour nous, ou encore parce qu’avec notre formation et notre expérience, nous savons à quoi nous attendre?

Quoi qu’il en soit, quand nous venons nous faire soigner, nous sommes beaucoup plus à l’aise que les gens qui ne travaillent pas en soins de santé. Pourtant, mon expérience récente m’a appris que même les infirmières et les infirmiers ont besoin qu’on prenne soin d’eux.

Voici mon histoire.

Un nouveau virus

Début 2020, on a commencé à entendre parler d’un nouveau virus qui prenait de l’ampleur à une vitesse alarmante en Chine. Infirmière praticienne, je trouvais ça inquiétant, mais tout ça était si loin que ces nouvelles n’ont pas déclenché de sonnettes d’alarme. Et puis à l’époque, mon mari et moi pensions surtout à l’arrivée de notre deuxième enfant, en septembre.

Au mois de mars, ma grossesse progressait normalement. La pandémie imminente avait été annoncée, et je lisais avec grand intérêt les articles publiés au Royaume-Uni et en Chine au sujet des effets possibles du virus sur la grossesse. Qui plus est, comme je travaille en soins de santé primaires, j’étais pleinement consciente de la pénurie d’équipement de protection personnel (EPI).

Au vu des recommandations relevées ici et là dans les courriels et les séances d’information, au travail, j’ai compris qu’il n’y aurait pas que ma vie professionnelle qui serait touchée et qui changerait : mes soins de santé personnels aussi, pendant cette grossesse.

Les cliniques et les cabinets ont limité leurs activités aux consultations par téléphone; les visites prénatales initiales en clinique seraient ainsi retardées à la 12e semaine au plus tôt, et pour les femmes en bonne santé, les visites prénatales seraient plus espacées avec, entretemps, des consultations par téléphone.

Tant d’inconnu était angoissant. Je m’inquiétais en permanence : Qu’arrivera-t-il si je suis exposée au virus? Et si je l’attrape? Qu’adviendra-t-il de ma santé, de mon bébé, de mon emploi? Chaque jour, malgré tout, j’enfilais ma blouse blanche, et j’allais travailler.

Jusqu’à la mi-mars, ma grossesse se déroulait correctement, et mon mari et moi nous adaptions aux changements liés au virus. Puis, ce qui devait arriver arriva : je devins une patiente.

Étant donné les restrictions qu’imposait la pandémie, j’étais seule lors de mes visites aux urgences.

Complications

La 17e semaine de ma grossesse, je me suis retrouvée aux urgences avec une pression artérielle élevée et les symptômes correspondants. On m’a également diagnostiqué de l’hypertension, et certaines anomalies que révélaient mes analyses sanguines nécessiteraient un suivi.

Étant donné les restrictions qu’imposait la pandémie, j’étais seule lors de mes visites aux urgences. Sur le coup, je n’ai pas réalisé combien la présence de quelqu’un d’autre m’aurait été précieuse quand j’écoutais les instructions des médecins et du personnel infirmier. En tant qu’infirmière, les informations sur la santé et sur les soins ne me déstabilisent généralement pas, même lorsqu’elles concernent ma santé. Ça allait bientôt changer.

À19 semaines, j’étais suivie par l’équipe d’obstétrique et j’avais régulièrement rendez-vous au service de maternité de l’hôpital régional pour y subir des analyses et des examens, toujours seule. Consultations en médecine interne, visites aux cliniques d’obstétrique pour grossesses à haut risque et rendez-vous au service d’imagerie diagnostique : je n’en pouvais plus.

Néanmoins, j’étais toujours accueillie et prise en charge par des infirmières et infirmiers professionnels et attentifs qui, bien que masqués, étaient immanquablement souriants et accueillants. Pendant l’une de mes visites aux urgences, une infirmière a insisté pour que le service d’imagerie diagnostique me prenne après les heures normales, en dépit des restrictions. J’ai énormément apprécié, parce que cela voulait dire que je ne resterais pas dans l’incertitude plus longtemps.

Malheureusement, un jour où j’arrivais pour un rendez-vous, on m’a demandé « Avez-vous été en contact avec un cas connu ou suspecté de COVID-19? », et j’ai dû répondre « oui ». Parce que j’avais été exposée à une personne symptomatique qui attendait un résultat, j’ai dû me passer de la consultation prévue. J’étais catastrophée.

Les anomalies que montraient mes résultats d’analyse m’inquiétaient, et je n’étais pas en grande forme. Mon équipe de soins a organisé une consultation par téléphone plus tard dans la journée, ce qui m’a un peu rassurée. On m’a conseillé de reprendre rendez-vous quand la personne potentiellement infectée aurait reçu son résultat.

Plus tard ce jour-là, j’ai appris que son test de dépistage était négatif. Quel soulagement! J’ai pu aller à mon rendez-vous quelques jours plus tard, mais c’était pour apprendre que ma grossesse comportait d’autres complications potentielles. Je me suis à nouveau sentie très seule.

Deux poids, deux mesures

Au fil des semaines, le dépistage de la COVID-19 semblait changer d’un jour à l’autre. Je continuais de m’inquiéter des questions auxquelles j’allais devoir répondre « oui » la prochaine fois et à l’impact que cela aurait sur mes soins.

À titre d’employée, je me sentais souvent dans le flou. Il semblait y avoir deux poids, deux mesures : en l’absence de symptômes, le personnel infirmier devait travailler, même en cas d’exposition possible, alors que les patients, eux, ne pouvaient pas se rendre à leurs rendez-vous. Le personnel infirmier devait porter un masque au travail, mais les patients n’avaient pas à le faire (du moins à l’époque; cette norme a été modifiée par la suite). Il était difficile de s’y retrouver, et cela contribuait à l’incertitude.

En mai, j’ai été hospitalisée. J’allais de plus en plus mal, et les médecins et le personnel infirmier ne s’expliquaient pas mes symptômes. Si on m’avait dit que je passerais une partie de la Semaine nationale des soins infirmiers comme patiente, je ne l’aurais pas cru. Pourtant, j’étais à l’hôpital : chemise de malade, intraveineuses, écrans de contrôle, échantillons de selles, tout le tralala!

J’étais enceinte de 21 semaines, et je commençais à être inquiète; c’était sans doute la première fois que je craignais pour ma santé et celle de mon bébé. Mes symptômes – inexplicables, semblait-il – amplifiaient mes angoisses : j’allais devoir passer un test de dépistage de la COVID-19, et je ferais l’objet de mesures de précaution.

C’est à ce moment-là que j’ai vraiment compris combien nos patients se sentent isolés. Je ne pouvais pas sortir de ma chambre ou avoir ma famille auprès de moi, je ne me sentais vraiment pas bien, j’étais faible, personne ne semblait savoir ce qui n’allait pas chez moi et, en plus, il fallait que je m’inquiète parce que j’avais peut-être la COVID! Mon anxiété a grandi; j’avais l’impression que tout s’effondrait autour de moi.

Derrière leurs masques et leurs visières et sous leurs blouses et leurs gants, les infirmières et les infirmiers continuent de briller.

Quand des infirmières et infirmiers venaient me donner des médicaments ou faire des évaluations, mon anxiété était évidente. Malgré tout, même couverts d’EPI de la tête aux pieds, ils demeuraient calmes et compatissants. À plusieurs reprises, alors que l’un d’eux était assis avec moi, je me suis mise à pleurer tant j’étais inquiète. Ils m’encourageaient et me rassuraient en me disant que les traitements allaient agir et que je me sentirais bientôt mieux.

Pendant mon bref séjour à l’hôpital, le personnel infirmier a été mon seul réconfort. C’était sans doute l’une de mes premières expériences du pouvoir des soins infirmiers. Le travail que nous faisons est tellement plus qu’un simple « job »; nous sommes réellement des guérisseurs.

Une expérience instructive

Les semaines ont passé, et j’ai continué d’avoir rendez-vous à l’hôpital. Heureusement, mes résultats d’analyses se sont améliorés, et je me sentais mieux.

Néanmoins, pendant la seconde moitié de mon deuxième trimestre, j’ai encore dû aller à l’hôpital, une fois en ambulance, à cause d’une syncope, et quelques autres au service de maternité pour des maux de tête, une vision altérée et des crampes. J’étais comme qui dirait devenue une « habituée ». Mais chaque fois que je venais me faire soigner, j’étais accueillie avec compréhension et gentillesse.

Être celle que l’on soigne m’a beaucoup appris, en particulier sur le pouvoir de l’empathie et de la compassion du personnel infirmier. Cette expérience m’a rappelé que la pratique infirmière va bien au-delà de notre ingéniosité et de nos compétences physiques : elle est définie par le lien qui nous unit à nos clients.

Même les infirmières et les infirmiers ont besoin de réconfort et des évaluations objectives qu’effectue le personnel infirmier. Il arrive que notre confiance en nous, voire notre fierté, brouille la perception que nous avons de notre état de santé. Nous devons mettre notre savoir-faire de côté et demander de l’aide.

Un autre enseignement précieux tiré de mon expérience est le constat que la profession infirmière est résiliente. Pendant cette pandémie, on nous a constamment demandé d’adapter, de modifier, de mettre à jour et de réinventer les façons dont nous exerçons notre métier, tout en continuant d’administrer des soins sûrs centrés sur le patient. Derrière leurs masques et leurs visières et sous leurs blouses et leurs gants, les infirmières et les infirmiers continuent de briller.

Je suis heureuse de pouvoir dire que mon bébé est né en bonne santé et heureux. Je suis passée par de nombreux hauts et de nombreux bas, et je n’aurais pas pu tenir sans le soutien de ma famille et de mes collègues infirmiers et médecins, de mon équipe de soins obstétriques et de tous les formidables professionnels de la santé à qui j’ai eu affaire : les ambulanciers paramédicaux des services d’urgence en santé, le personnel des urgences, d’imagerie domestique et de laboratoire, le personnel de l’administration et des services d’alimentation et, bien sûr, le personnel d’entretien qui travaille avec tant d’acharnement.

Ça me semble si évident maintenant : même les infirmières et les infirmiers ont besoin qu’on les soigne.

Santina Weatherby, inf. aut., M. Sc. inf., IP, est infirmière praticienne pour des familles et des personnes de tous âges au Centre de santé de West Pictou en Nouvelle-Écosse.

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